Aléas climatiques : Les agriculteurs dans le viseur des assurances privées

Grêle, inondations, canicule, le dérèglement climatique plonge les agriculteurs dans une situation inédite alors que les exploitations françaises sont en moyenne trois fois plus endettées que leurs homologues européennes. Faut-il alors confier aux assureurs privés la gestion des catastrophes environnementales ?

« Si on veut une souveraineté agricole, on va devoir complètement repenser le modèle d’assurance », annonçait le président Emmanuel Macron le 18 mai dernier après un printemps aussi polaire qu’apocalyptique. Certains auront gardé le souvenir des viticulteurs plantant dans leur sol gelé des torches ou des bougies à la paraffine afin de protéger leurs vignes de la cryogénisation.

Les agriculteurs nationaux, déjà en prise avec l’artificialisation des sols, l’explosion du coût des terres arables, les dettes et la charge de travail font désormais face à un nouvel ennemi de taille : les catastrophes naturelles, anciennement accidentelles et désormais structurelles dans un environnement aussi dérégulé que l’économie.

Près d’un agriculteur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté et rarissimes sont ceux qui peuvent prétendre avoir de quoi faire face aux aléas climatiques. Pourtant le système d’indemnisation des pertes est à la peine. Le taux de diffusion de l’assurance est encore trop faible et l’exclusion de cultures du régime des calamités agricoles laisse sans réponse des pans entiers de l’agriculture française en cas d’évènement climatique majeur, sans compter l’illisibilité du dispositif. Ainsi, pour les pertes de récoltes, certaines cultures sont éligibles au titre de « calamité agricole » comme l’arboriculture et les prairies, mais d’autres en sont exclues comme la viticulture et les grandes cultures (blé, maïs, colza, soja, betterave, pommes de terre…).

Intervention d’Emmanuel Macron à la fête des Jeunes Agriculteurs, Corbières-en-Provence, 10 septembre 2021 – @AFP

Autre injustice à afficher au tableau d’honneur des iniquités nationales : la concurrence entre assurance et calamités agricoles crée des situations inéquitables entre assurés et non-assurés, c’est-à-dire, a priori, les agriculteurs les plus précaires – une sorte de cercle vicieux dont la logique des assurances privées et individuelles a le secret. Pour les agriculteurs éligibles, il faut également attendre des mois avant de recevoir une indemnisation, qui ne reflète pas toujours les pertes réellement subies.

Le 10 septembre dernier, Emmanuel Macron a communiqué à l’ouverture de la fête des Jeunes Agriculteurs (JA) le détail de la réforme de l’assurance agricole face aux aléas climatiques. Il a été annoncé un « doublement » des fonds publics mobilisés, avec une enveloppe de 600 millions d’euros, en lieu et place des actuelles « calamités agricoles ». En contrepartie de l’intervention de l’État, tant au niveau de la subvention à l’assurance qu’au niveau de l’indemnisation des pertes, les agriculteurs seront incités à souscrire une assurance. L’indemnisation de l’État sera ainsi plus généreuse pour les assurés que pour « les autres ».

Le syndicat La Confédération paysanne dénonce une « prime à l’assuré », réservée à celles et ceux qui ont déjà les moyens de se protéger. Une sorte de cadeau octroyé à ceux et celles qui pourraient s’en passer, au détriment des paysans qui en auraient le plus besoin – rien de nouveau dans un système qui fait de généreuses ristournes fiscales aux contribuables qui ont les moyens de payer leurs impôts.

Les assureurs devront s’engager dans des « expérimentations » dans l’optique de concevoir des contrats d’assurance destinés à des publics non couverts actuellement, comme les arboriculteurs ou les fermes diversifiées (polyculture-élevage). Sur le papier cela pourrait sembler séduisant. Mais, comme l’expriment les porte-paroles de La Confédération paysanne dans un communiqué, « les assureurs ne sont pas des philanthropes et agissent au sein d’un marché libéral et concurrentiel ».

Inondation des vignes, Langoiran, mars 2020 – @Shutterstock

Par ailleurs, les assureurs devraient conserver toute liberté pour déterminer le degré de risque des territoires et des productions éligibles à un contrat d’assurance. Du côté du syndicat paysan, on redoute « le risque de voir nos paysages profondément modifiés sur des objectifs de rentabilité ».

Laisser la gestion des risques climatiques aux assureurs privés semble difficilement relever de la solidarité nationale. Par ailleurs, ce énième lâchage de responsabilité publique de l’État au profit d’un partenaire privé, coté en bourse, et par définition avide ne sera pas un gage d’économie ou d’efficacité. Le choix a été fait à nouveau au profit d’une idéologie libérale, au détriment des travailleurs « concrets », en prise avec une réalité de plus en plus dure.

Le plan de relance annoncé par le gouvernement en septembre 2020 comporte un important volet consacré à la transition alimentaire, agricole et forestière. Ce plan fait la part belle aux investissements matériels et technologiques quand les experts annoncent que l’agriculture de demain doit être « sobre », paysanne, locale et demandeuse en main-d’œuvre. Entre le drone chargé des semis en monoculture, le robot de traite, la machinisation de l’agriculture et le soutien aux petites fermes « durables », le gouvernement semble avoir fait son choix, un choix plus gris que vert.

Photo d’ouverture – @Shutterstock