L'ENTRAIDE - Pierre Kropotkine

L'ouvrage de Kropotkine offre un panorama des sociétés autour du principal facteur de l'évolution : l’entraide. Selon l'auteur, celle-ci est inhérente à la vie animale ainsi qu’à la condition humaine. Elle est ainsi le principal facteur de progrès des espèces animales comme de l’espèce humaine.

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L’ouvrage parvient néanmoins à montrer que l’entraide n’est jamais acquise définitivement et sa persistance est le fruit de luttes et de combats quotidiens. L'auteur met en évidence le formidable effort mené par les couches populaires et par tous ceux qui luttent contre l’autocratie et la tyrannie pour faire vivre la pratique de l’entraide.

Ce qu’il faut retenir :

L’entraide est un facteur déterminant dans l’évolution des sociétés animales et humaines et semble tout aussi importante que le facteur de la compétition, surévalué par Darwin et ses successeurs. Elle est une condition du progrès social, économique, politique et moral de l’humanité. Comme le montrent les différentes sociétés, animales ou humaines, étudiées.

L’entraide a toujours rencontré des résistances de la part de gouvernants et d’institutions adeptes d’une centralisation administrative et d’un absolutisme politique. Pourtant, l’entraide a survécu à ces attaques et a su se renouveler, que ce soit à travers la commune du Moyen Âge ou le syndicat moderne. Elle est ainsi inhérente aux sociétés humaines.

Biographie de l’auteur

Pierre Kropotkine (1842-1921), né dans une famille de l’aristocratie russe, est considéré comme l’un des pères de l’anarchisme. Après avoir étudié l’anthropologie sociale et la géographie, il adhère à l’anarchisme au début des années 1870. Il participe ensuite à un mouvement mené par les jeunes intellectuels russes qui tente d’encourager la révolution des masses travailleuses et paysannes. Ses activités politiques lui valent plusieurs arrestations.

Partisan de la collectivisation, il défend l’abolition de toute forme de gouvernement, et promeut la mise en place de fédérations de producteurs et de communes organisées autour des principes d’entraide et de coopération. Il est l’un des principaux représentants du communisme libertaire, promouvant une organisation économique communiste et l’absence de tout pouvoir central et coercitif.

Ses principales œuvres sont Le salariat (1889), La conquête du pain (1892), L’Anarchie (1896) et L’Entraide, un facteur de l’évolution (1902).

Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid  ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.

Synthèse de l’ouvrage

Introduction

Darwin voit dans la compétition entre les espèces le principal facteur de leur évolution. Cette thèse a été reprise par de nombreux scientifiques. Cependant, en observant la nature, on constate pourtant que l’entraide et l’appui mutuel sont pratiqués par les humains et les animaux dans des proportions qui laissent penser que la loi de la compétition des espèces n’est pas la seule valable.

Les scientifiques qui ont pris en compte ces pratiques d’entraide les ont souvent décrites comme les manifestations d’un amour ou d’une sympathie réciproque entre les individus. En réalité, elles ont une dimension morale et reposent sur un sentiment bien plus large : celui de la solidarité et de la sociabilité humaines. L’homme trouve l’une de ses principales forces dans cette pratique de l’entraide.

Il ne s’agit cependant pas d’ignorer la réalité de la compétition entre les êtres vivants, mais plutôt de montrer que l’entraide existe aux côtés de la compétition et que les scientifiques doivent cesser de la sous-estimer.

Au cours de l’histoire, la pratique de l’entraide a pu être étouffée par des institutions ou des corps sociaux. Elle a néanmoins toujours existé et a fait l’objet de nombreuses luttes entre les individus et ces institutions.

Chapitre I. L’entraide parmi les animaux

Darwin a été le premier à formuler l’idée d’une compétition entre les espèces et au sein des espèces comme principal facteur de l’évolution, mais a également envisagé la coopération entre les individus comme un fait scientifique indubitable qui pouvait parfois devenir prédominant. Pourtant, les scientifiques qui se sont inscrits dans sa continuité de Darwin ont largement occulté le facteur de la coopération comme loi de développement des espèces. Or, dans le monde animal, l’entraide a une plus grande importance que la compétition. Elle assure le développement d’habitudes et d’instincts qui agissent dans le sens de la conservation des espèces.

Certains vertébrés, formant de véritables « bandes », ont par exemple pour habitude de chercher la nourriture en commun et de la partager. Cela s’observe notamment chez les coléoptères ou les cigales.

Chez les fourmis et les abeilles, l’entraide revêt un caractère obligatoire. Si une fourmi refuse de prêter assistance à l’une de ses congénères, elle peut être rejetée par l’ensemble de la fourmilière. Cela arrive rarement dans la mesure où la majorité des fourmis agit constamment pour le bien de sa fourmilière et est sans cesse disposée à aider ses congénères. Cette force collective permet aux fourmis de compenser leur faiblesse.

On constate le même fonctionnement chez les abeilles. Dans la production de miel, celles-ci mettent en place une division du travail très poussée. De nombreuses tâches menées par les abeilles ont pour but de préserver la ruche et d’accroître son « bien-être » : des sentinelles surveillent le miel, d’autres sont chargées de partir en reconnaissance lorsque les abeilles entreprennent de migrer, etc.

Parfois, l’entraide dépasse le cadre de la fourmilière ou de la ruche. Certains entomologistes ont constaté que des fourmis issues de fourmilières différentes pouvaient non seulement se reconnaître, mais aussi coopérer.

Les oiseaux quant à eux ont pour habitude d’organiser des chasses collectives. Lorsque les membres de certaines espèces comme les aigles trouvent une proie, ils préviennent généralement leurs congénères. On constate également que certains oiseaux sont parfaitement « sociables » et aiment vivre en bande par simple plaisir. C’est notamment le cas des grues ou des perroquets. Des associations plus conjoncturelles entre oiseaux d’une même espèce ou de différentes espèces peuvent être également créées, notamment dans le cas de migrations ou de nidifications.

Parmi les mammifères, peu d’entre eux vivent sans s’associer à leurs congénères. Seuls les félins, certains canidés et certains singes choisissent de vivre en solitaires. Pourtant, même ces espèces ont pour habitude de former des associations temporaires en vue de la chasse. De manière générale, ce sont surtout les rongeurs comme les rats, les castors ou les écureuils qui pratiquent l’entraide. Ces derniers pratiquent diverses formes de travail en commun. De même, les espèces ayant atteint le niveau de développement le plus proche de celui de l’homme sont sociables et pratiquent l’entraide.

C’est le cas de la plupart des espèces de singes à l’exception des gorilles ou des orangs-outans chez qui l’entraide est plus faible. La sociabilité permet à ces espèces de se doter d’une certaine force collective. Elle leur assure une protection face aux dangers de la nature et leur permet de délaisser la lutte physique au profit de « meilleurs sentiments moraux ». Dans certains cas, elle peut même être entretenue de manière désintéressée.

Dans ces conditions, la thèse de Darwin présente-t-elle une réelle validité scientifique ?

Si un territoire animal restait toujours le même et que les espèces qui s’y trouvent se multipliaient, on serait tenté de croire qu’il existe forcément des formes de compétition pour les ressources disponibles entre les espèces et au sein des espèces. Mais, ces conditions sont extrêmement rares : les animaux migrent constamment, les territoires et les ressources disponibles croissent sans cesse et la nourriture n’est que l’un des nombreux moyens assurant la survie des animaux.

En réalité, la surpopulation animale est entravée par des « obstacles naturels ». La loi de la compétition entre les espèces peut donc être considérée comme un facteur secondaire dans l’élimination de certains individus ou de certaines espèces animales. Ces obstacles sont variés : changement climatique, maladies contagieuses, etc.

Dans bien des cas, on assiste plutôt à une élimination de la concurrence par l’entraide ou à sa limitation à des périodes exceptionnelles.

Chapitre II. L’entraide parmi les sauvages

L’entraide est si présente dans le monde animal qu’il aurait été étrange que les hommes « fassent exception à une règle si générale ».

Selon Hobbes et les philosophes qui ont théorisé l’état de nature, les premiers hommes auraient vécu au sein de petits noyaux familiaux dispersés et en situation de concurrence. En réalité, la famille apparaît tardivement. En réalité, les premiers hommes vivaient au sein de « tribus ». Les tribus sont encore visibles au sein de sociétés primitives présentes dans les continents asiatiques, africains et américains.

Les premiers hommes s’organisaient au sein de tribus elles-mêmes subdivisées en plusieurs clans. Au sein de ces clans pouvaient émerger quelques familles, mais la tribu restait le type d’organisation sociale prédominant. Alors que les tribus étaient régies par la consanguinité, les clans et les familles ont peu à peu introduit l’interdiction du mariage entre gens d’une même origine biologique.

Les premières sociétés n’étaient donc pas en proie à un « individualisme effréné ». Celui-ci apparaît plutôt comme un phénomène moderne. Les Hottentots, les Bushmen, les Papous, les Australiens (aborigènes), les Esquimaux, ou les Aléoutes sont autant de tribus articulées sur des principes d’entraides et sur des formes de « communisme primitif ». Elles peuvent en cela être comparées aux premières sociétés humaines.

Chez les Australiens, les territoires de pêche et de chasse sont partagés et les produits ainsi que les outils liés à ces activités sont soumis au régime de la propriété collective. Certaines tribus comme celle des Esquimaux limitent le plus possible la propriété privée. Ainsi, lorsqu’un homme devient riche, il est tenu de convoquer les gens de son clan à une grande fête au cours de laquelle il distribue toute sa fortune.

Pourtant, certaines de ces tribus semblent se distinguer par des pratiques meurtrières et contradictoires à l’égard de certains de leurs membres. L’infanticide, l’abandon des vieillards et la « règle du sang » sont des pratiques qui ont toujours cours. On s’aperçoit cependant bien vite que l’ensemble de ces pratiques dérivent d’un idéal communautaire. En effet, les vieillards choisissent parfois de se laisser mourir pour ne pas peser sur leurs tribus ou sur leurs clans ; l’infanticide a résulté d’une injonction visant à économiser les ressources disponibles afin de mieux nourrir les enfants déjà âgés.

La tribu a ainsi été une unité sociopolitique déterminante dans le développement historique. Les pratiques d’entraide qui l’ont accompagnée ont été bien plus prégnantes que toute autre forme de compétition ou de concurrence entre individus ou entre groupes.

Chapitre III. L’entraide chez les barbares

La plupart des témoignages portant sur les temps historiques anciens nous laissent penser que les hommes se faisaient continuellement la guerre dans une sorte de lutte de tous contre tous. Cela notamment parce que ceux qui ont écrit l’histoire se sont attardés sur de grands faits historiques, sur les classes guerrières et dirigeantes qui pour la plupart étaient au cœur de conflits et de luttes incessantes. En revanche, ils se sont beaucoup moins intéressés au « millier de petits faits et d’indications fugitives » propres aux hommes du quotidien, propres à ceux dont l’existence a été soit ignorée, soit relativisée.

Les migrations des barbares vers l’Europe occidentale (Teutons, Celtes, Scandinaves, Slaves, etc.) ont achevé de déstructurer les tribus barbares et de consacrer l’organisation familiale. La plupart disparurent, mais certaines se transformèrent en communes villageoises organisées autour d’une unité territoriale. La conception d’un territoire commun remplaça ainsi celle d’une origine commune.

La commune villageoise n’est pas un trait spécifique des barbares. Elle existait déjà en Angleterre sous la période saxonne ou en France. Des formes d’organisation communales ont ainsi été présentes dans la quasi-totalité des nations européennes et à toutes les époques. Les communes villageoises ont été si importantes et si nombreuses à certaines époques qu’on pourrait considérer que les nations européennes ne sont que des excroissances de ces communes.

Les communes villageoises s’organisaient autour du travail commun, généralement menées sur des terres communales. De fait, la commune ne reconnaissait pas la propriété foncière. L’agriculture en commun était la règle dans nombre de communes. La pratique du repas pris en commun avait généralement cours, au moins lors des événements religieux et civiques importants.

Au niveau judiciaire, les litiges étaient réglés par des arbitres indépendants ou, lors de cas graves, par l’assemblée communale. Si à certaines époques, les communes ont été dominées politiquement par des seigneurs féodaux, l’autorité des communes était tellement forte que ces seigneurs se soumettaient généralement à leurs décisions lorsque celles-ci concernaient les affaires communales. Elles réussissaient également dans bien des cas à conserver leur pouvoir judiciaire.

Certaines communes étendaient parfois les liens de solidarité présents en leur sein à des unités territoriales encore plus importantes. De véritables confédérations de tribus ou de communes pouvaient voir le jour.

Les Bouriates (Mongols), les Kabyles, les « Montagnards du Caucase » ainsi que certaines « races africaines » se distinguent par des pratiques communales poussées. Ainsi, chez les Kabyles, c’est la Djemâa, l’assemblée communale, qui prend les décisions. L’unanimité est requise pour toute décision et les débats sont menés jusqu’à ce qu’un consensus soit trouvé. Chez les Bouriates, chacun est tenu d’accueillir les indigents chez soi et de les traiter comme des égaux.

En définitive, la commune villageoise a permis à de nombreux barbares de survivre à l’affaiblissement des tribus et à l’émergence des familles. Elles ont ensuite permis de développer l’agriculture à des niveaux jamais atteints, de donner progressivement corps à la loi coutumière et au principe de la juste réparation en lieu et place de la règle du sang, et même de donner germe aux premières formes de nations. Les communes ont tant participé au développement général que les États n’eurent qu’à « prendre possession » de toutes les fonctions exercées par les communes, dans l’intérêt de quelques minorités.

Chapitre IV. L’entraide dans la cité du Moyen Âge

Les tendances pacifiques des Barbares et leur répugnance à l’égard de la guerre les ont amenées à déléguer de plus en plus de pouvoir à des ducs, à des seigneurs, à des rois. De même, leur volonté de mettre en place une justice équitable et la nécessité de juger les conflits parfois graves entre communes ont rendu indispensable le recours à un arbitre extérieur indépendant. Dans bien des cas, ce sont les autorités royales ou seigneuriales qui ont fait figure d’arbitre indépendant. En somme, l’autorité doit son origine aux « tendances pacifiques des masses ».

Cependant, la loi communale et le pouvoir des assemblées communales restaient actifs. Il fallut la promotion du droit romain par des légistes et l’émergence de la fonction protectrice des rois et des seigneurs à travers le système féodal pour les faire progressivement disparaître.

Lorsque la structure communale s'est fragilisée aux Xe et XIe siècles, un mouvement de révolte des villes eut lieu dans toute l’Europe. Les habitants de ces villes gagnèrent le droit d’écrire des chartes communales et d’établir des « conjurations » ou des « fraternités » qui réunissaient l’ensemble des habitants. Ils parvinrent également à rétablir la pleine autorité de l’assemblée communale et à élire un « défenseur militaire » pour les représenter. De fait, les citoyens de ces villes acquirent une autonomie juridique et administrative pour leurs assemblées populaires.

Aux côtés des villes libres, des guildes firent leur apparition. Elles réunissaient des hommes exerçant le même métier et désireux de s’organiser en vue d’un but commun. Ces guildes assuraient également la défense de leurs membres en cas de litige les concernant et leur assuraient un soutien financier en cas de besoin. Elles répondaient à un besoin spontané d’entraide et de fraternité. Elles s’opposaient en cela à l’intervention de l’État, caractérisé par un formalisme rigide.

Une seconde vague d’émancipation des villes a lieu au XIIe siècle. Parmi ces villes, il faut compter non seulement les cités italiennes, mais aussi d’autres villes en France, en Allemagne ou ailleurs en Europe. Ces cités parviennent progressivement à obtenir l’autojuridiction et à l’auto-administration.

Les communes apparaissent alors comme de véritables États dotés d’un droit de guerre et de paix, de fédération et d’alliance. La cité était divisée en plusieurs quartiers correspondant généralement à certaines professions ainsi qu’à leurs guildes. Ces quartiers étaient parfois dotés d’une certaine indépendance politique. C’est notamment le cas à Venise.

Ces communes cherchaient également à assurer la subsistance de leurs habitants. Des achats communaux pouvaient être faits afin d’aider les nécessiteux et le droit au logement était généralement établi. Ces communes peuvent donc également être envisagées comme des tentatives d’organisation d’une union et d’une entraide en matière de consommation et de production.

Les guildes, de leurs côtés, offraient généralement les ressources produites aux communes qui pouvaient ensuite les distribuer aux communes appartenant à la même fédération. La production était ainsi un « devoir social ».

La plupart des guildes étaient auto-organisées et disposaient d’une armée ainsi que d’une assemblée. Elles furent maintes fois capables de s’opposer à des tentatives de domination oligarchiques sur les communes. Certaines de ces communes tentèrent même d’émanciper les masses paysannes environnantes et de les intégrer à leurs luttes contre les seigneurs féodaux.

Beaucoup de seigneurs durent quant à eux venir habiter en ville et se soumettre aux lois de la commune, sans pourtant perdre leurs droits sur les paysans. Les seigneurs continuèrent cependant à entretenir une animosité envers les communes. Les villes qui n’avaient que partiellement réussi à gagner leur indépendance furent entraînées par leurs évêques ou leurs seigneurs dans des guerres avec les communes indépendantes.

Ce mouvement d’émancipation des communes favorisa le développement des arts et des sciences. Un grand nombre de cathédrales furent construites à cette époque. La cathédrale symbolisait la grandeur de la cité et l’union des arts et des métiers. La science du Moyen Âge qui se développe sous l'influence des communes a pu permettre de préparer la découverte de tous les nouveaux principes des sciences modernes.

Les communes libres furent néanmoins rapidement envahies par une certaine décadence, pour plusieurs raisons. Le mouvement d’indépendance fut progressivement brisé par l’émergence de puissants États-nations centralisateurs et commandés par des villes non libres telles que Paris, Moscou ou Madrid. Les paysans et le clergé finirent par appuyer ces États ; les paysans pour mettre fin aux guerres entre nobles et bourgeois, le clergé afin de participer à la formation d’États religieux théocratiques.

En outre, des invasions extérieures, mongoles ou turques, ont participé à aggraver la fragilité des communes. Par ailleurs, des divisions s’étaient formées au sein des communes, notamment entre les anciennes familles bourgeoises et les nouvelles familles d’artisans et de paysans installées en ville. Les communes furent également affaiblies par leur volonté de favoriser l’industrie au détriment de l’agriculture, ce qui leur aurait permis de s’unir aux paysans.

Chapitre V. L’entraide de nos jours

L’entraide a cependant traversé toutes les périodes de l’histoire et a continué à être pratiquée dans les villages et parmi les classes populaires urbaines. Les nouvelles institutions économiques et sociales des derniers siècles, les nouveaux systèmes de morales et les nouvelles religions ont été influencés par la pratique de l’entraide.

L’État a cependant continué à déstructurer les communes villageoises et à les priver de toute capacité d’autojuridiction. Le fédéralisme et le particularisme ont été mis au banc des idées politiques. L’État s’octroya l’ensemble des fonctions nécessaires à la marche de la société, ce qui favorisa l’émergence d’un individualisme effréné dans la société.

Dans la plupart des communes, les assemblées communales furent remplacées par des conseils élus ou nommés. Les terres communales furent divisées et vendues, notamment lors de la Révolution française.

Dans certains pays, les communes continuent à être le lieu de nombreuses habitudes d’entraide. En Suisse, des assemblées communales persistent dans certains cantons et les habitants se rassemblent en de nombreuses occasions. En France, de nombreuses pratiques d’entraide sont entretenues par les masses paysannes. C’est le cas du charroi (aide libre des voisins pratiquée lors de travaux agricoles). En Russie, partout où des habitudes d’entraide sont visibles, les paysans se trouvent dans un état de progrès plus important.

Les pratiques d’entraide des couches populaires ont été combattues par les États. De nombreuses lois d’abrogations des associations et unions ouvrières ont été édictées. En Angleterre, cela n’empêcha pas la formation d’Unions et de fédérations de métiers, qui ont pourtant été violemment combattues.

Le syndicat est aujourd’hui la forme d’entraide la plus privilégiée par les classes ouvrières. Elle permet d’organiser des grèves et d’unir les ouvriers vers un but commun. De même, des associations coopératives sont présentes dans de nombreux pays, en particulier en Russie où l’artel fait figure de société coopérative informelle et souvent temporaire réunissant des hommes exerçant la même activité.

L’entraide constitue ainsi le « fond de la psychologie humaine », stimulé par des milliers d’années de vie humaine et des milliers d’années de vie préhumaine.

Dans bien des cas, ces associations ne modifient pas les stratifications économiques de la société, mais contribuent à réduire les distinctions sociales et à relier des hommes géographiquement éloignés les uns des autres (à travers les fédérations nationales et internationales notamment).

L’entraide est particulièrement visible au sein des couches les plus pauvres. Si celle-ci n’était pas pratiquée, beaucoup de familles ouvrières ne pourraient faire face à la misère qui les entoure. L’entraide est donc ancrée dans les habitudes des familles. Elle est une aide précieuse au quotidien. Mais, même les classes privilégiées connaissent l’entraide. Cependant, celle-ci a été enfouie par les « enseignements de méfiance, de mépris et de haine envers les classes pauvres » que leur ont prodigués les hommes de science et le clergé.

Conclusion

L’entraide est donc un facteur essentiel de l’évolution tant des espèces animales que de l’espèce humaine. La pratique de l’entraide et ses développements successifs ont créé « les conditions mêmes de la vie sociale, dans laquelle l’homme a pu développer ses arts, ses connaissances et son intelligence ».

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