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Une démocratie mutilée : la France d'Emmanuel Macron

A-t-il seulement conscience du désastre ? Après six années d’exercice ininterrompu du pouvoir, Emmanuel Macron est aujourd’hui le responsable d’une crise politique d’une gravité sans précédent depuis 1958. La confiance que les citoyens plaçaient dans les institutions – fondement essentiel d’une démocratie authentique – sort durablement ébranlée de la réforme des retraites autoritairement imposée à un pays qui n’en veut pas. Cependant, cette séquence inquiétante ne fait que donner un tour visible à un processus qui cheminait souterrainement depuis 2017, que l’expression « sécession des élites » résume assez bien en première approche.

Article Démocratie
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publié le 01/06/2023 Par Éric Juillot
Une démocratie mutilée : la France d'Emmanuel Macron
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On ne le répétera jamais assez : les conditions très particulières de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017 et en 2022 constituent un problème fondamental pour le régime comme pour sa personne. Il n’est pas excessif d’affirmer en effet que l’actuel président a été concrètement élu par Marine Le Pen, dans la mesure où c’est la présence de cette dernière au second tour qui a par deux fois assuré son succès de manière automatique. Avec 24 % des suffrages exprimés au premier tour en 2017 et 28 % en 2022, Emmanuel Macron réalisait certes des scores importants, mais son élection n’aurait rien eu d’acquis s’il avait eu face à lui une autre figure que la candidate repoussoir de l’extrême droite.

Aux origines de la crise, un problème de légitimité

Soupesons un instant ce que signifie ce fait très connu pour les millions de citoyens qui ont voté pour lui au second tour à leur corps défendant. Deux idées ont germé alors dans leur esprit : d’abord, la démocratie en France est grippée, puisque le mécanisme électoral et partisan condamne des masses d’électeurs à voter sans adhérer ; ensuite, le président nouvellement élu devra se souvenir qu’il doit son mandat à des concitoyens qui ne le soutiennent pas, qui s’opposent même à la plupart de ses idées, et cela devrait en toute logique l’inciter à la modération, à la recherche prudente du consensus, et peut-être même à l’organisation régulière de referendums.

La suite est connue : rien de tout ce que l’on pouvait espérer ne s’est produit. C’est même l’inverse qui est advenu : exercice solitaire du pouvoir, multiplication des marques de mépris à l’égard des citoyens ordinaires, déconnexion, communication logorrhéique tournant à vide, régression sociale tout à fait assumée, jusqu’à ce que l’explosion de colère des Gilets jaunes ne contraigne le président à un peu de retenue.

Le fond de la crise est là : le pouvoir d’Emmanuel Macron est grevé, en raison des circonstances de l’élection, par un déficit de légitimité qui aurait dû lui faire comprendre que la nature démocratique de notre régime lui imposait en conséquence de faire profil bas et de cultiver avec un soin particulier son rapport au peuple, afin de ne pas abîmer la souveraineté dont il se trouve le délégataire au terme d’une procédure électorale altérée. S’il peut évidemment se revendiquer de la légalité, la légitimité, fondatrice du pouvoir à un niveau autrement profond, lui fait en partie défaut.

À ces considérations conjoncturelles s’ajoute une donnée héritée : beaucoup aurait peut-être été pardonné à Emmanuel Macron s’il avait été élu au cours des années 1980 ou 1990. Mais sa première élection a eu lieu en 2017, alors que sourdait du corps électoral un puissant ressentiment accumulé au fil des années, né entre autres du sentiment d’être floué à chaque élection présidentielle. Depuis 1995 en effet, aucun président n’a dû son élection à une véritable adhésion majoritaire, à l’exception de Nicolas Sarkozy en 2007. Ce n’était pas le cas de Jacques Chirac en 2002, pas davantage celui de François Hollande en 2012, et donc pas non plus celui d’Emmanuel Macron en 2017 et 2022.

Manifestation des Gilets Jaunes, Place de la Madeleine, Paris, 24 novembre 2018 - Birdog Vasile-Radu - @Shutterstock

Cet état de fait gravement anormal a tout pour alimenter une frustration et une colère durables dont Emmanuel Macron aurait dû se méfier, s’il avait le sens politique et les qualités d’homme d’État que certains lui ont prêtés en 2017. Dans ces circonstances très particulières, le fait d’avoir été réélu en 2022 ne fait pas de lui l’égal d’un De Gaulle ou d’un Mitterrand, il est seulement le gage d’une usure prématurée du pouvoir, la certitude d’un second mandat vite contesté.

Sclérose idéologique du pouvoir en place

Un autre facteur de crise réside dans ce qu’il faut bien appeler la sclérose idéologique du pouvoir en place. Élu en 2017 sous le sceau du dynamisme et de la modernité triomphante, Emmanuel Macron n’a en fait jamais été rien d’autre que le champion d’un néolibéralisme vieux de quarante ans dont il constitue – il faut l’espérer – l’expression crépusculaire. Le discours volontariste, le credo « disruptif », la rhétorique de la marche en avant n’ont pas eu d’autre objectif que de dissimuler le conformisme idéologique d’un programme – fort mince au demeurant – tout entier voué à l’immobilisme, à la perpétuation d’un système qu’une majorité d’électeurs, inquiets de ses effets destructeurs, rejetaient déjà en 2017.

Le statu quo auquel aspire Macron concerne concrètement les grandes structures du capitalisme financier mondialisé et, par extension, celles de l’UE qui en constitue la déclinaison régionale. S’il ne semble pas croire à grand-chose, s’il est capable de dire tout et son contraire sur bien des sujets, son discours n’a jamais varié d’un pouce sur ces questions : le capitalisme financier constitue un horizon indépassable et toute idée de le « réformer » – pour employer un vocable à la mode – est dénuée de sens.

Dès lors, sa tâche est impossible et se résume à ceci : pour maintenir ce statu quo, il lui faut faire accepter au plus grand nombre une régression sociale de plus en plus marquée, car c’est à cette condition seulement que les contradictions et les déséquilibres financiers du capitalisme contemporain peuvent être temporairement contenus. L’actuelle réforme des retraites n’est que la dernière en date de ces régressions imposées au pays.

S’il peut compter sur une base sociologique incompressible d’environ 25 % de la population – schématiquement, la bourgeoisie des métropoles qui profitent de la mondialisation ainsi qu’une fraction des retraités effrayée par la perspective du changement – le reste du corps électoral est, à des degrés divers, hostile à cette politique, dont il dénonce l’injustice, l’inutilité ou l’aberration.

Grève générale en protestation à la réforme des retraites, Place d'Italie, Paris, 31 janvier 2023 - Alain Jocard - @AFP

Plus clairement encore qu’à l’époque des Gilets jaunes, la crise actuelle oppose une minorité dominante à une majorité dominée. Face à l’aspiration majoritaire au renouveau idéologique se dresse une volonté oligarchique de maintenir en place un système qui doit nuire au plus grand nombre pour continuer à profiter à ses bénéficiaires. Il s’agit-là d’une situation hautement explosive d’un point de vue politique, mais il ne semble pas que le président en ait clairement conscience.

À sa décharge, il faut cependant constater que le blocage actuel n’a pas pour cause unique sa cécité idéologique. Il résulte tout autant de la configuration de l’échiquier partisan : si le môle présidentiel en occupe le centre, position stratégique entre toutes, le bloc populaire, majoritaire, est scindé en deux de part et d’autre de ce centre, à gauche autour de LFI, à droite autour du RN.

Or, la polarisation de cet électorat – objectivement contestataire de l’ordre établi et dont les intérêts économiques sont semblables – sur la question migratoire et la vision de la République, interdit à ce stade toute idée d’alliance électorale, hors de laquelle la défaite dans les urnes du bloc bourgeois semble impossible, comme l’ont montré les dernières élections. Il y a là de quoi susciter, par-delà même l’action du Président de la République, un fort mécontentement populaire, l’aspiration au changement ne pouvant recevoir de traductions politiques dans la cadre ordinaire des institutions et de la vie politique.

Une pratique institutionnelle antidémocratique

Un dernier élément, et pas des moindres, contribue à la crise politique que nous traversons : l’exercice macronien du pouvoir. Si la constitution de la Ve République, par l’ampleur des prérogatives qu’elle confère au président, conduit par elle-même à un exercice du pouvoir plutôt solitaire, la façon dont Emmanuel Macron remplit sa fonction constitue à ce sujet un cas limite. Jamais auparavant un chef de l’État n’aura agi de manière aussi solitaire.

Cela s’explique, pour une part, par sa trajectoire, l’ascension personnelle d’un individu propulsé certes par de puissants réseaux parisiens, mais sans relais en province, sans ancrage territorial, sans soutien partisan autre qu’une structure de circonstance hâtivement bricolée. Pour une autre part, cela tient à la personnalité du président, dont le narcissisme fait le vide autour de lui – aucune figure politique de poids n’est membre de son gouvernement – et qui a ceci de troublant qu’il semble se nourrir d’une logique de défiance vis-à-vis d’un peuple auquel il a asséné depuis 2017 de nombreuses marques de mépris.

Avec Emmanuel Macron, le règne de ce que l'on appelle parfois, avec excès, la caste technocratique, a pris la forme d’une arrogance parfaitement assumée dans sa prétention à tout savoir, à tout comprendre, à tout imposer à des « Gaulois réfractaires » et ignorants. Ce style politique est évidemment de nature à susciter la colère, et même la rage, de millions d’entre nous. Il constitue la première forme d’atteinte à la démocratie caractéristique du pouvoir macronien.

Un gilet jaune de fortune portant le slogan "Macron démission" orne le Monument à la République, sur la place de la République à Paris, lors d'une manifestation le 1er mai 2023 - Sébastien Dupuy - @AFP

La deuxième réside dans une invocation permanente de la lettre de la démocratie pour mieux en piétiner l’esprit. À cet égard, le recours fréquent à l’article 49.3 doit être évoqué. S’il constitue un moyen tout à fait légal pour l’exécutif de contourner un législatif récalcitrant, il n’est pas excessif de dire que l’actuel président l’a dénaturé. Pour de Gaulle et Debré, en 1958, cette disposition de la nouvelle constitution est un des éléments censés sortir une fois pour toutes le pays du bourbier parlementaire de la IVe République. Il assure qu’in fine, le chef de l’État et son Premier ministre auront le dernier mot face à une assemblée dont la fragmentation et l’instabilité partisanes ont causé auparavant de graves problèmes politiques au pays.

Jamais en revanche, cette disposition n’a été conçue comme un moyen de s’opposer à la volonté populaire, ce qu’elle est devenue avec Emmanuel Macron. Tout au long des débats sur la réforme des retraites, la majorité des députés de l’opposition se sont en effet montré les fidèles relais de la volonté archi majoritaire des Français, ils ont pleinement joué leur rôle de représentants du peuple, et c’est à ce peuple que le Président a porté atteinte en piétinant l’Assemblée nationale, provoquant la grave crise politique à laquelle nous sommes confrontés.

Pour sortir de cette crise, le chef de l’État a plusieurs options : il peut renoncer à la réforme des retraites, même après avoir promulgué la loi qui la consacre, à l’image de ce que fit Jacques Chirac en 2006 avec le CPE. Sans la menace d’une peu probable insurrection populaire, cela n’arrivera pas. Champion de l’ordre ancien, Emmanuel Macron a fait de cette réforme un totem, le principal marqueur de son second quinquennat, le legs piteux qu’il entend laisser à la postérité.

Il pourrait également tenter de sortir de l’impasse par une voie latérale, en proposant au peuple l’organisation de plusieurs referendums sur des sujets d’ampleur. Depuis 2005, jamais les Français n’ont pu exprimer directement leur volonté sur un sujet important. Il faut voir dans cet état de fait un grave manquement à l’esprit de la Ve République, une atteinte directe à la nature démocratique du régime. La France a aujourd’hui désespérément besoin de ces grandes respirations démocratiques que sont les referendums – et tout autant besoin que ses dirigeants en acceptent le résultat, à l’inverse de ce qui s’est produit en 2005. Le président y trouverait le moyen de retremper sa légitimité, conformément à la pratique institutionnelle imaginée par de Gaulle.

Il est à peu près exclu, cependant, que cela se produise. Sans même s’attarder sur l’instrumentalisation grossière du Conseil constitutionnel pour empêcher l’organisation d’un RIP, Emmanuel Macron a une conception clairement oligarchique de la démocratie, aux antipodes de ce que suppose dans son principe même l’organisation d’un referendum. Il ne pourrait pas en organiser sans avoir l’impression de se renier, et cela ne pourrait se produire que sous la menace directe d’une énorme pression populaire.

En lieu et place de ces solutions, le chef de l’État inflige donc à un peuple excédé une énième séquence de communication : après le « grand débat national » censé mettre un terme à la révolte des Gilets-Jaunes en 2019, « cent jours » de propagande gouvernementale tous azimuts devraient avoir pour effet de réconcilier les Français avec leurs dirigeants et leurs institutions. Comment exprimer en quelques mots ce que peut avoir de vertigineusement stupide une telle certitude ?

La manœuvre est si grossière qu’elle ne dupera personne ; elle sera même interprétée par beaucoup comme une nouvelle marque de mépris.

Face à la crise qu’il a provoquée, Emmanuel Macron choisit donc l’enfermement, la fuite en avant, l’opposition au peuple à peine masquée par un discours enjôleur et ridicule. Les concerts de casseroles qui accompagnent désormais toutes ses apparitions publiques et celles de ses ministres ont une forte dimension symbolique : elle vise à faire taire un chef de l’État enclin à recouvrir de sa logorrhée le détournement de la souveraineté populaire à laquelle il se livre, elle vise à lui faire comprendre qu’il ne parviendra pas à noyer la colère de dizaines de millions de citoyens sous le flot de ses paroles creuses.

Le caractère sympathique, gentiment frondeur, de cette révolte sonore, pourrait cependant conduire le président à sous-estimer l’ampleur de la colère et du ressentiment populaires : ce serait sans doute là sa dernière erreur.

Photo d'ouverture : Réunion avec les dirigeants du Mouvement des entreprises de France (MEDEF), de la Confédération française des petites et moyennes entreprises (CPME) et du syndicat des entreprises locales, 18 avril 2023 - Stéphanie Lecocq - @AFP

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