« Ce que l'on appelle le "piège de Thucydide" n'existe pas. En revanche, si de grandes puissances commettent à répétition des erreurs de calcul stratégiques, elles peuvent créer elles-mêmes de tels pièges », affirmait Xi Jinping lors de son discours de Seattle, en 2015. Le président chinois rejette ainsi le concept défini par Graham Allison, selon lequel la montée en puissance d’une nation attise les craintes de sa principale rivale, lesquelles conduisent souvent au conflit. Dans le même temps, Xi valide implicitement la lecture de Thucydide : une guerre entre une puissance ascendante (Athènes… la Chine) et une puissance établie (Sparte… l’Amérique) ne peut être exclue. Le « piège de Thucydide » soulève donc une question fondamentale : comment les deux superpuissances d’aujourd’hui peuvent-elles empêcher que leurs frictions ne les conduisent à l’abîme ?

Par Jack Thompson

C’est ici qu’intervient l’« Histoire de la guerre du Péloponnèse », rédigée entre 431 et 404 av. J.-C. par Thucydide, le père fondateur de l’historiographie politique. « La cause véritable, mais non avouée, en fut, à mon avis, la puissance à laquelle les Athéniens étaient parvenus et la crainte qu’ils inspiraient aux Lacédémoniens [Sparte], qui contraignirent ceux-ci à la guerre. » (Thucydide, livre I, chapitre 23, § 6).

Avec un luxe de détails, l’historien grec relate les événements qui conduisirent Sparte et Athènes au conflit. L’histoire débute lorsque Corcyre, colonie de Corinthe, se révolte contre sa métropole et obtient le soutien d’Athènes. Les trirèmes corinthiennes et corcyréennes s’affrontent à Sybota. Corinthe y remporte une victoire tactique en détruisant la flotte adverse. Toutefois, Corcyre demeure indépendante et entre dans la sphère d’influence d’Athènes, qui obtient ainsi une victoire stratégique. Corinthe en appelle alors à son protecteur, Sparte… La guerre du Péloponnèse dure vingt-sept ans (431–404 av. J.-C.). Elle s’achève par la victoire de Sparte, mais les Grecs en sortent durablement affaiblis et entrent en déclin au siècle suivant.

Au-delà des causes immédiates du conflit, Thucydide met au jour sa cause profonde : la rivalité entre les deux principales puissances grecques. Si Sparte redoutait la montée en puissance d’Athènes, ce n’était pas sans raison. Cette dernière avait constitué un vaste empire maritime et imposait son autorité à ses alliés, tout en étendant son influence au détriment de la sphère spartiate. Face à cet expansionnisme, Corinthe et Mégare avertirent Sparte que son inaction risquait de compromettre sa crédibilité ainsi que la cohésion de leur alliance. Pressée par ses alliés, Sparte finit par se résoudre à affronter Athènes. Mutatis mutandis (toutes proportions gardées, ndlr), la rivalité entre Athènes et Sparte présente des similitudes avec celle qui structure aujourd'hui les relations sino-américaines.

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