L'Italie vient tout juste de retrouver son niveau de production de début 2008 : dix-huit ans pour revenir au point de départ, sans guerre, sans catastrophe, sans effondrement. L'Espagne, à l'inverse, affiche un PIB à son plus haut historique et la meilleure croissance des grands pays de la zone euro (+2,8 % en 2025) ; le Portugal, sorti de quinze ans de morosité, tient +1,9 %. Mais rapportés à la population, ces écarts se referment brutalement : Madrid et Lisbonne ont massivement ouvert les vannes migratoires – 2 millions d'entrées nettes en trois ans pour la seule Espagne – quand Rome ne compense pas son hiver démographique. Nos graphiques détaillent, pays par pays, ce que la croissance affichée doit à la démographie, et ce qu'il en reste réellement pour les habitants : une croissance décennale par habitant retombée entre 0 % et 1 %, un rythme qu'il faut aller chercher... au XIXe siècle.
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1- Espagne : une économie en convalescence
2- Italie : l'homme malade de l'Europe
3- Portugal : une économie qui résiste bien
4- Ce que le Sud de l'Europe nous apprend
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N.B. : sauf mention contraire, les taux annuels (2024, 2025, prévisions 2026) sont des moyennes annuelles ; les chiffres « actuels » ou « début 2026 » sont des rythmes en glissement sur un an, qui peuvent s’en écarter sensiblement à court terme.
En Espagne, une économie en convalescence
En Espagne, l’observation du Produit Intérieur Brut (le fameux PIB, c’est-à-dire, en simplifiant, la valeur de ce que le pays a réellement produit) indique clairement que l’économie a vu son développement brisé lors de la crise de 2008, qui avait très durement frappé le secteur immobilier espagnol (comme nous l’avons vu dans notre article sur les prix de l’immobilier dans le monde). Il a fallu six ans à l’économie pour simplement redémarrer, juste à temps pour se prendre la crise du Covid. L’économie espagnole a désormais retrouvé une dynamique nettement plus favorable.

Le PIB espagnol du premier trimestre 2026 est même à son plus haut historique. La crise économique de 2020 a été du même niveau de gravité qu’en France : au creux du deuxième trimestre 2020, le PIB espagnol était retombé près de 12 % sous son niveau de 2008 (un pays qui, douze ans après une crise, peut encore retomber sous le niveau de cette crise : voilà qui donne l’échelle des dégâts de 2008). La situation s’est normalisée en 2021 et l’économie s’est remise à croître.

Si l’on s’intéresse à la croissance du PIB espagnol (c’est-à-dire à la valeur de sa hausse ou de sa baisse), on note que le pays a connu une croissance très forte en 2022, de près de 6 %, mais ce niveau s’explique aussi par la fin du rattrapage post-Covid. En 2023, la croissance a ralenti pour atteindre +2,5 %, avant de repartir en 2024 à +3,5 %, son meilleur niveau depuis dix ans hors rattrapage post-Covid, puis +2,8 % en 2025. L’Espagne est ainsi devenue, deux années de suite, la locomotive des grands pays de la zone euro ; nous verrons après ce que cache cette locomotive. En 2026, la croissance devrait légèrement fléchir, les prévisions tournant autour de +2 %.

Hors crise, depuis une dizaine d’années, la croissance espagnole se situe à un niveau élevé et fluctue entre +2 % et +4 % par an.

L’analyse des contributions sectorielles à la croissance au cours des dernières années révèle que la croissance espagnole est largement entretenue par la consommation et l’investissement. Le commerce extérieur a une contribution négligeable en moyenne depuis deux ans.

Un PIB par habitant pénalisé par l’immigration
Le recours au PIB trimestriel par habitant permet de mieux analyser l’évolution du niveau de vie moyen. Il est en effet important de tenir compte de la croissance démographique : si le PIB augmente de +1 % et que la population augmente de +2 %, la richesse par habitant baisse en réalité de -1 %. Cet indicateur est donc beaucoup plus pertinent pour apprécier la croissance réelle d’une économie.
Or, l’Espagne a connu un choc démographique important lors de la crise de 2008, qui a vu beaucoup de jeunes s’expatrier pour trouver du travail, à tel point que sa population a même baissé en 2013-2014. Le mouvement s’est complètement inversé depuis 2022-2023 : la population augmente désormais d’environ +1 % par an, en raison d’une très forte hausse de l’immigration : +2 000 000 de solde migratoire sur ces seules 3 années, le solde naturel annuel s’établissant à -100 000 habitants (les naissances moins les décès). Autrement dit, la totalité de la croissance démographique espagnole, et donc une partie de sa croissance tout court, vient de l’étranger.

La prise en compte du facteur démographique change en effet sérieusement les choses : après la crise de 2008, il a fallu en réalité près de 10 ans au PIB par habitant pour retrouver son niveau d’avant-crise. De même, les difficultés de 2020 ont conduit à une quasi-stagnation du PIB par habitant pendant près de deux ans. La croissance par habitant n’a retrouvé un rythme solide que depuis 2023.

Sur le temps long, comme dans beaucoup de pays occidentaux, la dynamique de croissance du PIB trimestriel par habitant en Espagne s’est essoufflée depuis 15 ans, peinant à dépasser les 2 %. Elle se situe actuellement à +1,7 %. La locomotive européenne, une fois rapportée à sa population, avance donc à une allure moins glorieuse.

L’économie espagnole surperforme néanmoins nettement par rapport à la France depuis 2022, ce qui n’était plus arrivé depuis 2010.

Depuis les années 1960, une croissance qui ralentit
Pour prendre du recul sur la dynamique de croissance espagnole, on peut observer la croissance décennale (par habitant) depuis les années 1960. On remarque que le phénomène des Trente Glorieuses a pris fin avec les crises des années 1970 et que, depuis, la croissance moyenne s’est installée à des niveaux historiquement bas : elle n’a atteint que +1,2 % au cours de la décennie 2000, +0,9 % pour la décennie 2010, et +1,0 % depuis lors. Le rebond actuel, si spectaculaire dans les journaux, ne parvient donc même pas à ramener la moyenne décennale au-dessus de 1 %.

Cette baisse est liée à différents facteurs. En particulier, les Trente Glorieuses ont été induites par la forte mécanisation du pays et l’introduction de techniques ayant fait exploser la productivité. Mais il est désormais de plus en plus dur de continuer à l’augmenter : une fois qu’on a remplacé le cheval par le tracteur, il est difficile de trouver par quoi remplacer le tracteur pour obtenir le même gain.
Sur le temps très long, cet affaiblissement progressif de la croissance du PIB par habitant se vérifie : hors périodes de guerre (et pour l’Espagne, la référence est évidemment la guerre civile de 1936-1939), il faut remonter jusqu’aux années 1910 et 1890 pour retrouver une croissance du PIB par habitant aussi faible sur l’ensemble d’une décennie.

Italie : l’homme malade de l’Europe
L’Italie a la particularité d’être le grand pays d’Europe dont l’économie est la plus mal en point. Son économie a connu un vrai coup d’arrêt en 2008, dont elle semble avoir le plus grand mal à se remettre.

L’économie italienne a en effet subi crise après crise, et son PIB réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) vient tout juste de retrouver son niveau de début 2008. Prenez la mesure de ce que cela signifie : dix-huit ans pour revenir au point de départ, sans guerre, sans catastrophe, sans effondrement. Juste une longue érosion. Aucun autre grand pays européen n’affiche un tel bilan.

La chute de 2020, de -9 %, a été du même ordre de grandeur qu’en France. En 2023, la croissance a très fortement ralenti, autour de +1,0 %, puis +0,6 % en 2024 et +0,7 % en 2025 (données corrigées des variations saisonnières ; le chiffre de +0,5 % largement repris par la presse porte sur les données brutes). Pour 2026, les prévisions s’étagent entre +0,5 % et +0,7 %.

Hors crise, la croissance italienne fluctue globalement entre 0 % et +2 % par an depuis une dizaine d’années, soit environ un tiers du rythme espagnol.

Au niveau des contributions sectorielles, la croissance italienne est en général entretenue par la consommation et l’investissement, mais ces deux moteurs tournent à de très faibles régimes depuis plusieurs années.

Une évolution du PIB par habitant proche de celle du PIB global
L’Italie a également connu un choc démographique majeur lors de la crise de 2008, la croissance de sa population n’ayant pas cessé de chuter jusqu’en 2021, conséquence de la baisse graduelle des naissances. La population a même baissé entre 2014 et 2022. Cette décroissance s’est interrompue en 2023, en raison là aussi d’une très forte augmentation de l’immigration (environ +250 000 par an) ; mais comme le solde naturel s’établit à -280 000, la population italienne quasi-stagne, en très légère baisse. Contrairement à Madrid et Lisbonne, Rome n’ouvre pas assez les vannes pour compenser son hiver démographique : c’est toute la différence entre les trois pays de ce billet.

En conséquence, depuis le premier trimestre 2008, le PIB par habitant de l’Italie a à peine augmenté. Dix-huit ans de surplace, pour les Italiens comme pour l’Italie.

Sur le temps long, comme dans beaucoup de pays occidentaux, la dynamique de croissance du PIB trimestriel par habitant en Italie s’est essoufflée depuis 20 ans, peinant à dépasser les 1 à 2 %. En 2023-2024, la crise inflationniste a fortement limité la croissance par habitant, qui n’était début 2026 qu’à +0,8 %.

L’économie de l’Italie sous-performe assez nettement par rapport à la France depuis la fin des années 1990 (exception faite de ces derniers trimestres), son économie ayant particulièrement mal supporté l’arrivée de l’euro, qui a fortement nui à sa compétitivité.
Certains économistes datent le décrochage de productivité italien du milieu des années 1990, donc avant la monnaie unique ; mais c’est précisément l’entrée dans l’euro qui a privé le pays de son outil d’ajustement historique, la dévaluation de la lire, transformant un ralentissement en stagnation d’un quart de siècle. Le graphique parle : la divergence avec la France s’ouvre au moment du passage à l’euro, et ne s’est jamais refermée.

Depuis 50 ans, une croissance italienne en atterrissage
Sur le temps long, on s’aperçoit que la croissance italienne a connu une sorte d’atterrissage depuis ses hauts niveaux des Trente Glorieuses, jusqu’à atteindre deux décennies de stabilité quasi totale entre 2000 et 2019.

Au final, la croissance du PIB par habitant de l’Italie est retombée à un niveau parmi les plus bas si on l’analyse depuis 1800. Compte tenu des nombreux enjeux complexes des décennies à venir, c’est peut-être le signe d’une entrée, sans le dire, dans une économie stationnaire, voire décroissante. Nous y reviendrons en conclusion.

Portugal : une économie qui résiste bien
L’économie portugaise est sortie de quinze années de morosité en 2015, et a retrouvé une tendance dynamique depuis lors (exception faite du choc Covid-19).

Le PIB portugais avait récupéré de cette crise dès 2022, et il n’a guère été impacté par les conséquences de la guerre d’Ukraine.

Le rebond post-Covid a été très fort, et il a largement compensé la chute de 2020. La croissance a été de +1,9 % en 2024 comme en 2025, et les prévisions pour 2026 anticipent une croissance du même ordre, environ +1,8 %. Le Portugal croît, tranquillement, environ deux fois plus vite que la moyenne de la zone euro.

Hors crise, depuis une dizaine d’années, la croissance portugaise a longtemps fluctué, comme celle de l’Espagne, entre +2 % et +4 % par an, même si elle s’établit plutôt autour de +2 % ces deux dernières années.

Comme chez son voisin espagnol, l’analyse des contributions sectorielles révèle que la croissance portugaise est largement entretenue par la consommation et l’investissement, le commerce extérieur n’apportant en moyenne qu’une contribution négligeable depuis deux ans.

Un PIB par habitant également affecté par l’immigration
Le Portugal connaît depuis bientôt vingt ans des difficultés démographiques. Son accroissement naturel (le solde des naissances moins les décès) est négatif depuis lors, et pendant longtemps l’immigration n’a pas compensé. Le pays a alors largement ouvert ses frontières à l'immigration, au point d’afficher encore en 2025 l’un des plus importants soldes migratoires de l’Union européenne, rapporté à sa population.

En conséquence, et comme en Espagne, ce phénomène a amoindri la croissance par habitant du pays : le PIB monte, le nombre d’habitants aussi, et le niveau de vie moyen progresse moins vite que les gros titres.

Début 2026, la croissance par habitant augmente cependant encore de +1,1 % par an.

Après deux énormes phases de rattrapage, l’économie portugaise évolue désormais à un rythme assez proche de celui de la France (le niveau de vie portugais reste toutefois nettement inférieur : c’est bien le rythme qui a convergé, pas encore le niveau).

30 ans de faible croissance moyenne
Encore plus que dans d’autres pays, le Portugal a connu un atterrissage très brutal de sa croissance, passée de niveaux de l’ordre de 9 % à 12 % durant ses « Quarante Glorieuses » à environ 1 % depuis la fin des années 1990.

Au final, la croissance du PIB par habitant du Portugal est elle aussi retombée à un niveau très bas si on l’analyse depuis 1800 : elle semble avoir retrouvé son rythme… du XIXe siècle. Là encore, difficile de ne pas y voir le signe possible d’une entrée dans une économie stationnaire.

Ce que le Sud de l’Europe nous apprend
Résumons ces trois trajectoires, car elles racontent ensemble une histoire que chacune, prise isolément, dissimule. L’Espagne affiche la meilleure croissance d’Europe, mais 2 millions d’immigrés en trois ans en fournissent une bonne part, et sa croissance par habitant plafonne à 1,7 %. Le Portugal tient un rythme honorable, au prix du même expédient démographique. L’Italie, qui n’ouvre pas les vannes assez grand pour compenser son hiver démographique, vient de fêter (si l’on ose dire) ses dix-huit ans de croissance zéro. Dans les trois cas, la croissance décennale par habitant est retombée entre 0 % et 1 %, des niveaux que l'on ne retrouve qu'au XIXe siècle.
À l’échelle d’une vie humaine, on a donc l’impression de vivre une « panne » de la croissance, et les responsables politiques baratinent sans cesse la population, promettant le « retour de la croissance » pour peu qu’on les élise. Bien entendu, ceci n’arrive jamais, pour la simple et bonne raison que la croissance a retrouvé son très bas niveau historique. « L’anomalie », c’était les Trente Glorieuses.
Tout ceci serait sans doute de bon augure pour la planète. Mais pour que cela soit également bon pour les citoyens, il conviendrait de réorganiser en profondeur l’économie, afin de conserver notre prospérité avec une croissance bien plus faible que par le passé, au lieu de la masquer, année après année, derrière les statistiques flatteuses de la démographie importée. Les pays du sud de l’Europe ont dix ans d’avance sur ce débat. Encore faudrait-il qu’ils acceptent de l’ouvrir. Et nous aussi.
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