Interview Politique
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Par Olivier Berruyer
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Benjamin Bürbaumer est économiste, maître de conférences à Sciences Po Bordeaux et auteur de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (La Découverte, 2026). La rivalité entre les deux premières puissances du monde « n'est pas une histoire de Trump ou de Xi Jinping », elle naît dans les États-Unis des années 1970, quand le capital américain, étranglé par la baisse de ses profits, invente la mondialisation pour se refaire une santé. La Chine s'y est insérée en position subordonnée, puis, devenue capitaliste, s'est trouvée contrainte de miner le processus même qui avait permis son essor. Pendant ce temps, les Européens marchent comme des somnambules.

La crise américaine

Tout commence par une crise de suraccumulation. Dans les États-Unis des années 1970, les investissements du passé ne rapportent plus assez et le taux de profit baisse. Or l'État moderne, rappelle Benjamin Bürbaumer, dépend structurellement du capital : il vit de l'impôt et de l'emprunt, qui supposent une économie qui tourne. Washington était donc tout disposé à écouter la fraction transnationale du capital américain, celle qui réalise l'essentiel de ses profits à l'étranger et qui voyait dans un marché mondial une immense occasion de profits sur le dos du reste du monde. Son projet, c'est la mondialisation, donc la dérégulation des capitaux, le libre-échange, le démantèlement du droit du travail, et les privatisations.

Au-delà des flux de biens et de capitaux, la mondialisation est donc un processus politique sous supervision américaine. Ce n'est pas un complot, insiste l'économiste, il y a des actes précis. Les États-Unis se saisissent des crises de surendettement de l'Amérique latine pour imposer l'ouverture commerciale et financière. Dès les années 1980, le taux de profit remonte. À l'intérieur, un « vaste programme de redistribution à l'envers » fait stagner les salaires réels, que les ménages compensent par la dette, pendant que les importations à bas coût maintiennent la consommation. Tant que les prix restent stables, la paix sociale tient.

Une main-d'œuvre bon marché qui refuse de le rester

En Chine, les troubles des années 1970 portent au pouvoir la fraction libérale du Parti communiste autour de Deng Xiaoping. Le pays casse le monopole du commerce extérieur, démantèle le droit du travail, détruit une large part du service public, et le capital étranger, résume Bürbaumer, doit « jouer le rôle de la cravache pour faire bosser la population chinoise ». Une alliance de circonstance, dit-il, entre des motivations fondamentalement différentes : les uns voulaient relever leur taux de profit, les autres accélérer le développement national. Mais la place attribuée à la Chine était celle du fournisseur de main-d'œuvre pas chère, le bas de gamme des chaînes globales de valeur.

Ces chaînes sont la combine préférée des multinationales, qui coordonnent des sous-traitants sans investir chez eux et s'approprient les profits, à condition que les sous-traitants restent des sous-traitants. Les autorités chinoises, qui espéraient que les capitalistes étrangers partageraient leurs technologies, ont été « amèrement déçues ». De cette déception naît en 2006, bien avant Trump, une planification technologique aux résultats aujourd'hui spectaculaires. « On est très loin de Philippe Aghion », ironise l'économiste : la Chine a fait tout le contraire de la libéralisation censée produire l'innovation, et elle a réussi, tandis que la France applique sagement les conseils du professeur et reste loin derrière.

Le paradoxe chinois : miner le processus qui a permis son essor

Quand la crise de 2008 lui fait perdre ses débouchés, la Chine lance le plan de relance le plus massif du monde, accélère sa propre suraccumulation et tente de la dépasser par plus d'exportations, comme les États-Unis dans les années 1970. Sauf que le marché mondial existe déjà, sous supervision américaine. D'où le paradoxe : en devenant capitaliste, la Chine « s'est trouvée contrainte de miner le processus qui a permis son essor ». Elle ne s'oppose pas au marché mondial, ce qu'elle veut, c'est en arracher la supervision à Washington, et l'outil de cette substitution, ce sont les infrastructures au sens large, des rails aux normes techniques en passant par les systèmes de paiement et l'appareil militaire, qui confèrent un pouvoir politique extraterritorial pour des décennies.

« Le pays le plus riche au monde est chaque année subventionné par tous les autres. »

L'infrastructure monétaire est la plus lucrative, plusieurs centaines de milliards d'euros affluent chaque année vers les États-Unis du seul fait de la suprématie du dollar, un privilège que l'effet de réseau rend très difficile à détrôner. Le renminbi progresse dans les échanges de la Chine, surtout depuis les sanctions contre la Russie, mais reste faible ailleurs. Bürbaumer mobilise ici Gramsci, car pour faire adopter ses infrastructures, une puissance hégémonique combine le consentement et la force, et parfois ce consentement compte même davantage.

La Chine déploie ainsi un projet de séduction vers les pays du Sud, par les bourses d'études et les vaccins, et surtout par les infrastructures physiques que les cures d'austérité du consensus de Washington ont laissées à l'abandon. Financer une route rapporte 2 à 3 %, quand les banques américaines et européennes, après des décennies de financiarisation, sont habituées à 15 % de rendement sur fonds propres. Elles ne viennent pas ? Les banques publiques chinoises viennent. Au final, en Asie du Sud-Est, la Chine est désormais plus populaire que les États-Unis.

Trump, symptôme d'une mondialisation qui ne fonctionne plus

Trump n'est pas le grain de sable qui dérègle une machine bien huilée : les tensions s'intensifient depuis les années 2000, et « Trump personnellement importe assez peu », ce sont les structures capitalistes dont il est l'expression qui comptent. L'histoire de la mondialisation se contemple sur un graphique, celui de la part des profits américains réalisés à l'étranger, qui grimpe depuis la fin des années 1970 et se dégrade depuis peu. Le travail est mécontent, avec des salaires réels en baisse depuis 2021 et une part du travail dans le revenu national tombée à l'automne 2025 à son plus bas depuis 1947. Et le capital est mécontent, parce que la montée en gamme chinoise fait reculer ses profits.

C'est pour répondre à ce double défi que Trump a enlevé Maduro : le pétrole vénézuélien devait faire passer le prix à la pompe sous les deux dollars le gallon, et livrer au capital les ressources du pays. Le Venezuela et l'Iran, relève Bürbaumer, avaient tous deux décidé de facturer leur pétrole en renminbi. Trump a voulu reproduire l'exercice à plus grande échelle contre l'Iran, et le calcul n'a pas marché puisque le pays est bien plus stable, et bien plus grand. Cet « impérialisme turbo » a sapé ce qui restait de consentement. Les États-Unis, au sens de Gramsci, ne sont plus hégémoniques mais dominants, obéis parce que craints. Il reste peu d'options à Washington : « soit l'escalade violente, soit un changement radical de l'arrangement socio-économique aux États-Unis ».

Des Européens somnambules

Et l'Europe ? La militarisation de l'appareil productif allemand, français et britannique commence en 2006, bien avant l'Ukraine, dans un cadre de subordination. Quand Trump exige 5 % du PIB en dépenses militaires et que tout le monde s'exécute, « le donneur d'ordre fondamental ne se situe pas à Paris, ni à Berlin, mais bien à Washington ». Cette insistance ne vise pas la protection des frontières européennes, les armées du continent servent de multiplicateur de la puissance américaine en Extrême-Orient. Il faut se dire qu'en 2027, le budget militaire allemand pèsera près de 20 % de son budget.

Là où Washington et Pékin ont compris que le conflit porte sur le contrôle des infrastructures, l'Europe produit un rapport Draghi qui propose plus de libéralisation et de traités de libre-échange. Il faudrait d'abord admettre que le marché mondial sous supervision américaine est une source de dépendance, puis engager un découplage sélectif, ce qui suppose une prise de distance drastique avec les États-Unis. L'économiste conseille pour finir de rouvrir les livres des éditions Maspero sur la dépendance et les moyens de la briser. Dans un monde où les alliés les plus proches des États-Unis reçoivent de plus en plus d'injonctions, l'idée a retrouvé « une actualité brûlante ».

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