« 95% DES ÉCONOMISTES CARICATURENT LE PROTECTIONNISME » - Ali Laïdi

Ali Laïdi, docteur en sciences politiques, chercheur au laboratoire de l’École de Guerre Économique (CR 451) et également chroniqueur chez France 24, est auteur cette année d’une Histoire mondiale du protectionnisme (Passés composés, Prix du livre d'économie 2022). Dans cet entretien, il analyse la diversité des formes du protectionnisme ; démontre la fausseté de certaines idées reçues qui l’entourent, et s’interroge sur son avenir après le krach de 2007-2008, le Covid et la guerre en Ukraine.

Laurent Ottavi (Élucid) : Quelle définition donnez-vous au protectionnisme ?

Ali Laïdi : Il a été défini en creux par ses adversaires. C’est une idée qui remonte à la fin du XVIIIe siècle, à travers d’autres occurrences telles que « mercantilisme », c’est-à-dire le fait de ne pas faire sortir l’or des frontières pour ne pas affaiblir le royaume – une politique illustrée en France par Colbert. Le mot de protectionnisme en tant que tel apparut seulement à la fin du XIXe siècle chez les libéraux, pour désigner péjorativement une réaction contre le modèle britannique de libre-échange. Celle-ci soutenait qu’un État devait pouvoir se protéger afin de demeurer une entité puissante et non soumise à d’autres nations.

Les libéraux, néanmoins, n’ont pas tous été contre le protectionnisme, loin de là. Avant l’invention du mot, au XVIIIsiècle, ces derniers réfléchissaient en France, mais aussi dans l’actuelle Allemagne, et dans la jeune nation américaine, à la façon de protéger l’économie, au moins ce qu’on appelait « l’industrie de l’enfance », face à la puissance maritime des Britanniques imposée depuis le XVe siècle. Ces considérations ont nourri les débats théoriques entre protectionnisme et libre-échange le siècle d’après.

Élucid : Pourquoi préférez-vous parler de protection plutôt que de protectionnisme ?

Ali Laïdi : Les collectivités humaines ont toujours essayé de se protéger. Les tribus et les sociétés primitives – et j’inclus ici de grandes civilisations comme les Aztèques et les Mayas – limitaient les échanges commerciaux pour préserver leur identité. Sous la Grèce antique, où les dirigeants avaient le souci constant de fournir du blé et du grain au peuple pour éviter les troubles sociaux, les seules politiques étatistes sans doute de l’époque consistaient à assurer l’approvisionnement de ces matières premières dans les cités. Rome a agi pareillement en créant même une institution administrative spécifiquement dévolue à cette question.

J’ajoute que le terme de protection correspond exactement à notre contrat social, tel qu’il fut formulé par Jean-Jacques Rousseau : je renonce au droit de recourir à ma violence pour me défendre, à condition que le collectif me protège, que nous nous protégions tous dans le collectif. Quand les individus se sentent menacés et qu’ils ne peuvent plus compter sur le groupe, la violence ressurgit.

« L'écrasante majorité des économistes entretient des caricatures comme celle mettant un signe d’égalité entre l’autarcie et le protectionnisme. »

Vous distinguez deux formes de protectionnisme : offensif et défensif. Pouvez-vous en donner des illustrations concrètes ?

Pour protéger un pays, un groupe ou une nation face au risque de perdre des pans entiers de son économie, il existe des barrières tarifaires, donc la douane, et des barrières non tarifaires, par exemple des critères environnementaux ou de droits sociaux. Le protectionnisme offensif, par contre, repose sur l’idée d’aller conquérir d’autres marchés.

Aux États-Unis, des groupes agricoles ont été voir le gouvernement américain non seulement pour fermer les frontières à d’autres matières agricoles issues de l’étranger, mais aussi pour appeler à financer des actions. Parmi elles : l’achat de milliers de tonnes de blé offerts ensuite, à travers un organisme humanitaire, à d’autres pays. Une fois qu’ils y sont habitués, les infrastructures et les entreprises américaines arrivent, et fournissent un service payant.

L’autarcie est-elle une forme de protectionnisme ou ces deux mots recouvrent-ils deux réalités différentes ?

Il manque un débat digne de ce nom pour clarifier les mots employés en économie. 95 % des économistes aujourd’hui sont contre le protectionnisme et entretiennent des caricatures comme celle mettant un signe d’égalité entre l’autarcie et le protectionnisme.

Je vais prendre un exemple pour montrer la différence entre les deux. Avec la pandémie, nous avons pris conscience du fait que 80 % des matières actives des médicaments étaient fabriqués en Asie, en particulier en Inde et en Chine. L’autarcie consisterait à dire que nous allons tout produire sans rien accepter des autres. Ce que j’appelle l’autonomie, en revanche, implique de réimplanter des usines de doliprane en France pour se fournir rapidement au cas où, sans pour autant fermer ses frontières aux médicaments venus d’Asie.

À quel moment le monde se fit-il plus libre-échangiste que protectionniste ?

Les Grandes découvertes, à partir du XVe siècle, avaient déjà permis plus d’échanges avec l’Amérique et avec l’Asie, mais cela concernait essentiellement des produits de luxe (la soie, la porcelaine, etc.). Le grand changement s’opère sous la Révolution industrielle. Les Britanniques maîtrisant les mers décident alors de se passer du protectionnisme.

« On répète partout que le protectionnisme mène à la guerre. Mais le libre-échange aussi ! »

Au XIXe siècle, les coûts d’approvisionnement du commerce maritime sont divisés par deux. Les échanges se massifient avec des produits grand public et ils se libéralisent avec des répercussions sur le monde occidental dans beaucoup de ce qu’on n'appelle pas encore des usines, mais des ateliers.

Pouvez-vous donner des exemples d’imposition de ce libre-échange par la force ?

Le protectionnisme, répète-t-on aujourd’hui, amène à la guerre. Mais le libre-échange aussi ! Les Européens imposèrent la violence pour récupérer des marchés de production en Asie (la guerre des épices), d’abord aux autochtones, ensuite entre Britanniques, Hollandais, Espagnols, Portugais ou Français. Un autre exemple est la manière dont les Britanniques ont ouvert l’immense marché chinois au XIXsiècle. Ils étaient en commerce depuis des décennies avec eux, mais dans un seul sens, l’achat de la soie et de la porcelaine en Chine sans que celle-ci soit intéressée par les produits britanniques.

D’où des problèmes de balance des paiements qui ont conduit à prétexter deux guerres de l’opium. La première permit d’obtenir 5 ports ouverts à leur commerce, et la deuxième, faite avec les Français et les Américains, cinq supplémentaires. Les Américains exercèrent eux aussi une menace, par le biais de bâtiments de guerres, qui ouvrirent un certain nombre de marchés au Japon. De ces rapports de force et de cette violence des puissances occidentales contre les pays asiatiques sortirent ce qu’on a appelé « les traités inégaux ». Une extraterritorialité du droit, déjà, s’appliquait : les Britanniques décidaient quels tarifs de douane devaient imposer les Chinois, de même pour les Américains avec les Japonais.

Les États-Unis prirent le relai de la Grande-Bretagne comme puissance occidentale hégémonique au XXe siècle. Leur évolution est-elle comparable à celle des Britanniques et pensez-vous que les Chinois suivent également le même chemin aujourd’hui que les Anglais et les Britanniques ?

Je cite dans mon livre le Président américain Ulysses Grant (1869-1877). Les Britanniques, dit-il en substance, ont été protectionnistes pendant 200 ans, nous le serons nous aussi et après nous ferons comme eux en nous ouvrant au monde. La prise de relai, amorcée à la fin de la Première Guerre mondiale, se faisait néanmoins de manière effective en 1945 quand les Britanniques étaient épuisés par deux guerres mondiales. Les Américains imposaient alors des institutions plutôt libérales comme la Banque mondiale et le FMI. En 1944, une réflexion sur la création d’une organisation internationale du commerce (OIC) avait pour but d’ouvrir le commerce tout en permettant de se protéger quand une économie se trouvait en danger face à la concurrence mondiale. Le texte ne fut cependant pas avalisé par le Congrès américain et le GATT le remplaça.

Les Chinois, de leurs côtés, comprirent la méthode britannique et américaine, et décidèrent de protéger d’abord leurs entreprises quand ils ouvrirent leur économie avec Deng Xiaoping à partir de 1978. Ils créèrent ensuite de grosses entreprises armées pour la compétition mondiale, d’où l’intervention de Xi Jinping à Davos demandant à Donald Trump de ne pas fermer son économie. Les Chinois laissent leur marché ouvert à condition que les entreprises occidentales fassent du transfert de technologies dans les secteurs où la Chine en manque, tout en fermant les autres secteurs. C’est du protectionnisme offensif.

« Quand l’homme est heureux, il s’ouvre et, quand il se sent menacé, il se referme. Je renvoie donc dos à dos les idéologues libre-échangistes et protectionnistes. C’est une question non pas d’idéologie, mais d’histoire et d’anthropologie. »

Vous montrez la continuité de méthode entre Britanniques, Américains et Chinois. De la même façon, depuis la première révolution industrielle, n’alterne-t-on pas à chaque fois entre plus d’ouverture et plus de fermeture ?

Après la grande ouverture du XIXe siècle et jusqu’à aujourd’hui, nous assistons à un jeu de yoyo entre ouverture et fermeture. Cela renvoie à un invariant de l’Histoire. Quand l’homme est heureux, il s’ouvre et, quand il se sent menacé, il se referme, ce qui n’est pas forcément mauvais si ce n’est pas pour défendre seulement les intérêts de quelques-uns, mais dans l’intérêt collectif.

Je renvoie donc dos à dos les idéologues libre-échangistes et protectionnistes : c’est une question non pas d’idéologie, mais d’Histoire et d’anthropologie. Ouvrir trop large donne le sentiment de se perdre, d’où les lois Jules Méline au XIXe siècle contre l’agriculture britannique, mais aussi américaine, néo-zélandaise, australienne et argentine.

Sommes-nous entrés dans une nouvelle période avec plus de fermeture ?

Le philosophe allemand Karl Popper disait que ce qui n’a pas de limite est potentiellement totalitaire. L’échec du cycle de Doha a eu le mérite de ce point de vue de montrer que la mondialisation n’était pas infinie. La crise de 2008 a aussi permis de comprendre qu’on ne pouvait pas être trop ouvert au monde, auquel cas tout le système se serait effondré à cause des subprimes. Depuis, le Brexit, l’élection de Donald Trump, qui déclarait que les États-Unis étaient prêts aux guerres commerciales pour protéger les intérêts des travailleurs, et le Covid sont survenus.

Nous sommes effectivement entrés dans une nouvelle phase qui n’est pas une anti-mondialisation, mais sur tous les plans, à la fois économiques, climatiques et géopolitiques, l’État reprend sa place pour protéger la communauté. Même à Bruxelles on parle de « résilience » parce qu’on a peur du mot de protectionnisme, mais le contenu est là. Le basculement se fait petit à petit plutôt que de façon radicale.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.