Dans Discours sur le colonialisme (1950), Aimé Césaire déconstruit les discours coloniaux et dénonce la barbarie des colonisations dissimulée sous les prétextes d’évangélisation et d’intervention publique.

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Le colonialisme constitue un véritable hymne à la violence et à la haine raciale. L’auteur nous renvoie à la nécessité de délégitimer les prétendues solutions que la colonisation impose aux problèmes qu’elle a elle-même créés.

Ce qu’il faut retenir :

Après la Seconde Guerre mondiale, la reconfiguration du monde alors opérée nous conduit à réfléchir aux phénomènes colonialistes, communistes, et à l’idée de « négritude » qui tend vers l’assumation des frontières entre « races » héritées de l’histoire et des rapports de force politiques, tout en contestant la position dominée assignée aux Noirs dans ce système de classement.

Cette colonisation est un produit purement européen, qui affecte autant le colonisé que le colonisateur. Le nazisme apparaît comme la suite logique du racisme et de la barbarie imposés sur les sociétés non européennes lors des colonisations. À force de légitimer l’exercice de la violence, nous avons nous-mêmes invité la barbarie à s’installer dans nos patries, ce qui fait de l’Europe le principal complice de ce fléau qu’elle accuse. Loin d’être évangélisatrice ou philanthropique, la colonisation n’est rien de plus qu’un pillage sauvage, malgré les efforts des Occidentaux pour justifier leurs actes — tant par de pseudo-justifications scientifiques, par le phénomène de mémoire sélective que par leur accaparement du « Progrès ».

Cependant, l’Occident, comme la Rome antique, court à sa perte en détruisant les populations qui lui servent de digues contre l’ennemi. Seule une révolution du prolétariat pourra nous sauver. Seule une révolution du prolétariat peut libérer le monde des maux que sont le racisme, le capitalisme et le colonialisme.

Biographie de l’auteur

Aimé Césaire (1913-2008), homme de lettres engagé dans la lutte contre l’injustice et le racisme, est né en Martinique dans une famille modeste. Après un passage au lycée à Fort-de-France, il intègre le lycée Louis-le-Grand à Paris, puis l’École normale supérieure.

Dès 1936, il écrit contre l’oppression culturelle du système colonialiste français, créant alors le concept de négritude. Il s’engage également contre la tentative d’assimilation culturelle en France, affirmant qu’il est “de la race de ceux qu’on opprime”. Il cherche alors à promouvoir la culture africaine victime du racisme colonial. Après avoir obtenu l’agrégation de lettres en 1939, il retourne en Martinique, où, avec d’autres intellectuels, il fonde la revue Tropiques, publiée à partir de 1943.

Membre du Parti communiste, Césaire sera également élu maire de Fort-de-France en 1945, puis exercera en tant que député jusqu’en 1993. À la suite de quelques querelles au sujet de la déstalinisation, il quitte le Parti Communiste en 1956, puis crée le Parti progressiste martiniquais (PPM) en 1958.

Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.

Synthèse de l’ouvrage

I. Hypocrisie et colonisation

« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux sur ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »

Autrement dit, à l’origine du dysfonctionnement de l’Europe, se trouve son incapacité à résoudre les problèmes qu’elle a engendrés, en premier lieu le problème colonial et le problème du prolétariat. C’est cette hypocrisie collective, et la faiblesse des « maîtres provisoires de cette civilisation » qui la rendent « spirituellement indéfendable ». Ces « maîtres provisoires » sont ceux qui s’étaient provisoirement attribué le pouvoir de tuer, torturer, exploiter et emprisonner les colonisés, comme ce fût le cas de l’Indochine, de l’Afrique noire, des Antilles et de Madagascar.

L’hypocrisie est flagrante lorsque l’on s’intéresse aux justifications de la colonisation. La colonisation n’est ni « la volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni élargissement de Dieu ni extension du Droit ». Ces justifications doivent être délégitimées parce qu’elles répondent à des problèmes qu’elles ont elles-mêmes provoqués. Cette hypocrisie s’exprime également dans les constructions eurocentriques, reposant sur un principe de dualité (par exemple, christianisme/paganisme ou civilisation/barbarie) dont les conséquences racistes et colonialistes sont innombrables. Aujourd’hui encore, ce principe de dualité règne sur le monde occidental et ne cesse de ressasser de terribles traumatismes historiques.

Les colonisés d’hier sont devenus les opprimés d’aujourd’hui, leur marginalisation est d’autant plus influencée par une nouvelle forme de discrimination, le racisme culturel, selon laquelle les membres de chaque « race » ont en commun un patrimoine culturel qui ne leur permet pas de répondre aux critères socioculturels de la société occidentale, justifiant ainsi leur exclusion.

S’il est important de mettre en contact différentes civilisations, les méthodes de la colonisation, qu’elles fussent des expéditions religieuses, commerciales ou politiques, n’ont jamais réussi à respecter les valeurs humaines, entendues comme l’ensemble des croyances et pratiques qui constitue une culture. Les colonisateurs, missionnaires, évangélistes ou barbares, furent à l’origine de la perte et de la destruction de nombreuses coutumes et traditions.

II. L’ensauvagement de l’Europe

L’hymne à la violence et à la haine raciale, caractéristique de la colonisation, était jusqu’alors réservé aux peuples colonisés. Cependant, elle s’est étendue au continent, provoquant ainsi « l’ensauvagement » de l’Europe. Des têtes coupées au Vietnam aux petites filles violées en France, la colonisation a provoqué une véritable « régression universelle ». Un lien peut même être tiré entre l’orgueil racial propre à la colonisation, et la naissance du nazisme. À force de légitimer l’exercice de la violence dans nos colonies, nous avons nous-mêmes, européens, invité la barbarie à s’installer dans nos patries, ce qui fait de l’Europe le principal complice de ce fléau qu’elle accuse.

« […] avant d’en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’œil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »

Le chrétien bourgeois du XXe siècle porte en lui « un Hitler qui s’ignore ». Il a condamné Hitler, non pas pour ses crimes contre l’humanité, mais pour ces crimes d’humiliation de l’homme blanc. « […] Hitler est son démon, [...] s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et [...] au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation contre l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. »

En définitive, les droits de l’homme sont sélectifs, et la conception partiale de ces droits est un problème essentiellement raciste. Le chrétien bourgeois du XXe siècle incarne ici l’ensemble de la pseudohumanité, dont les plus privilégiés ne semblent pas aussi indignés par la violence lorsqu’elle prolifère dans les pays de « race étrangère » qu’ils aspirent à dominer. Il n’a jamais été question de supprimer les inégalités entre les hommes, mais au contraire de les préserver et d’en créer une loi. « L’humaniste occidental », le « philosophe idéaliste » se caractérise ainsi tant par l’hypocrisie que par une « sauvagerie hurlante ».

Ernest Renan, à cet égard, écrivait en effet, dans La réforme intellectuelle et morale que « La nature a fait une race d’ouvriers, c’est la race chinoise, d’une dextérité de main merveilleuse sans presque aucun sentiment d’honneur ; gouvernez-la avec justice, en prélevant d’elle, pour le bienfait d’un tel gouvernement, un ample douaire au profit de la race conquérante, elle sera satisfaite ; une race de travailleurs de la terre, c’est le nègre ; soyez pour lui bon et humain, et tout sera dans l’ordre ; une race de maîtres et de soldats, c’est la race européenne. »

Face à de tels propos, personne ne semble s’indigner, mais lorsqu’on remplace “chinois” par “juifs” et “nègre” pour “blanc”, c’est toute une Patrie qui entre en panique. Il est clairement établi « […] que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation — dont la force — est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler. »

De l’invasion de l’Afrique à la conquête de l’Algérie, les actes barbares, fièrement revendiqués par les protagonistes de ces colonisations, démontrent à quel point l’action coloniale promeut la déshumanisation de l’homme. Le mépris des colonisateurs pour l’homme indigène et son héritage culturel a causé la destruction de nombreuses civilisations et a réduit l’homme indigène en instrument de production. Forme de drainage culturel, des sociétés se sont vues piétinées, ont vu leur peuple sacrifié et arraché à leurs croyances, à leur territoire, à leur histoire. Ce sont des « millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme. »

Les sociétés communautaires anticapitalistes qui existaient ont été réduites en cendre par l’impérialisme et l’odieux racisme. Les valeurs culturelles et les économies naturelles des sociétés africaines, sociétés « fraternelles », ont été sauvagement abusées. « [Des] milliers d’hommes [ont été] sacrifiés au Congo-Océan […]. [Des] millions d’hommes [ont été] arrachés à leurs dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la vie, à la danse, à la sagesse. » Les colonisateurs belges se sont longtemps cachés derrière le prétexte « d’élever » le Congo à un stade de civilisation et d’industrialisation afin de justifier leur action coloniale ainsi que l’exploitation des terres congolaises.

Il faut refuser les tentatives de légitimation de cette Europe colonisatrice qui tente encore de nous faire avaler les pseudobonnes intentions de l’européanisation. Lorsque les sociétés indigènes d’Asie ou d’Afrique demandent à l’Europe colonisatrice de leur venir en aide, cette dernière fait la sourde oreille.

III.  Muflerie bourgeoise

Le bourgeois européen s’est longtemps autoproclamé détenteur des “vertus chrétiennes”, pourtant il s’est également donné le droit d’administrer des procédés tortionnaires sur les peuples d’outre-mer. Cruauté, mensonge et corruption sont les termes qui qualifient l’âme de la bourgeoisie européenne. Cette dernière fait preuve d’un tel relativisme lorsqu’il est question des massacres en Indochine ou à Madagascar, pas de quoi en faire tout un plat !

La barbarie européenne n’a point d’autre égale que la barbarie américaine. Ces grandes civilisations partagent la même essence raciste et sélectionniste, fruit de la muflerie bourgeoise. « Oh ! Le racisme de ces messieurs ne me vexe pas. Il ne m’indigne pas. J’en prends seulement connaissance. Je le constate, et c’est tout. Je lui sais presque gré de s’exprimer et de paraître au grand jour, signe. Signe que l’intrépide classe qui monta jadis à l’assaut des Bastilles a les jarrets coupés. Signe qu’elle se sent mortelle. Signe qu’elle se sent cadavre. »

Les vieilles civilisations, notamment les civilisations nègres, sont, au contraire, caractérisées par leur courtoisie. Le concept de « négritude », entendue comme la reconnaissance du fait d’être noir et l’acceptation du « destin de noir », repose sur cette courtoisie. La « négritude » assume les frontières entre « races » héritées de l’histoire des rapports de force politiques, tout en contestant la position dominée assignée aux Noirs dans ce système de classement : « l’homme antillais a été colonisé de l’intérieur » et soumis à un « effroyable processus d’assimilation, donc de dépersonnalisation » (« Le magazine littéraire », n° 34,1969). Il faudrait ainsi créer une toute nouvelle société à la fois « chaude de toute la fraternité antique » et « riche de toute la puissance productive moderne ».

De surcroît, le cerveau du petit bourgeois semble être doté d’un filtre particulièrement utile pour sa bonne conscience, faisant fonctionner une mémoire sélective essentielle au bon fonctionnement impérial. « Les Vietnamiens, avant l’arrivée des Français dans leur pays, étaient gens de culture vieille, exquise et raffinée. Ce rappel indispose la Banque d’Indochine. Faites fonctionner l’oublioir ! Ces malgaches, que l’on torture aujourd’hui, étaient, il y a moins d’un siècle, des poètes, des artistes, des administrateurs ? Chut ! Bouche cousue ! Et le silence se fait profond comme un coffre-fort ! »

IV. Géographie séculière

L’alliance ou la complicité entre les gouverneurs tortionnaires et les intellectuels « endollardés de sottises », collaborant activement au profit du capitalisme, agissent exclusivement en faveur de la société occidentale bourgeoise. Ces politiques, académiques, journalistes, théologues, ethnographes, banquiers, etc., sont « les suppôts du capitalisme ». Peu importe « si ces messieurs sont personnellement de bonne ou de mauvaise foi, s’ils sont personnellement bien ou mal intentionnés, s’ils sont personnellement, c’est-à-dire dans leur conscience intime de Pierre ou Paul, colonialistes ou non, l’essentiel étant que leur très aléatoire bonne foi subjective est sans rapport aucun avec la portée objective et sociale de la mauvaise besogne qu’ils font de chiens de garde du colonialisme. »

Une thèse hautement critiquable du colonialisme est celle de l’inexistence d’une civilisation tropicale, celle selon laquelle « il n’y a jamais eu de civilisation grande que de climat tempéré ». Cette nouvelle dimension du racisme, un racisme géographique, va à l’encontre de la théorie évolutionniste sociale selon laquelle toutes les sociétés expérimentent une évolution linéaire et passent par différents stades, allant du « primitivisme » à la civilisation.

Au contraire, ici, il s’agit de renier toutes possibilités de civilisation sans l’intervention des sociétés ayant le potentiel géographique de planter le germe de la civilisation. Ce « racisme sournois » des narrateurs de la civilisation illustre « la monomanie à monopoliser au profit de toute leur gloire ». Ils excluent les populations indigènes du développement de la science moderne, les réduisant illégitimement à un peuple passif, omettant leur lutte acharnée pour leur liberté et la préservation de leurs traditions.

Les considérations sur les peuples malgaches de la psychanalyste française Maude Mannoni méritent à cet égard toute notre attention. En effet, cette dernière insiste sur l’aspect psychologique de la colonisation. Selon elle, il existerait des groupes humains atteints d’un complexe de la dépendance. En d’autres termes, ces groupes sont psychologiquement conçus pour expérimenter la dépendance. Les révoltes répétées des Malgaches contre leurs colonisateurs sont, selon Mannoni, des « comportement[s] purement névrotique[s] » issus « d’une folie collective ». Ce que représente Mannoni et les autres, c’est cette perpétuelle tentative des colonisateurs, de se donner bonne conscience.

V. Les Chants de Maldoror

La société capitaliste est une bête sauvage assoiffée de sang : « L’animal s’est anémié depuis ; son poil s’est fait rare, son cuir décati, mais la férocité est restée, tout juste mêlée de sadisme. Hitler a bon dos, Rosenberg a bon dos. Bon dos Jünger et les autres. Le SS a bon dos. »

La société capitaliste peut se présenter illustrée par le “Chants de Maldoror” de Lautréamont. Cette œuvre poétique dresse le portrait de Maldoror, un monstre hybride mi-homme mi-plante, qui semble contaminer le lecteur du mal qui le compose en l’insufflant dans son esprit. Elle a été considérée comme « le délire d’une imagination malade » ; pourtant, « la vérité est que Lautréamont n’a eu qu’à regarder, les yeux dans les yeux, l’homme de fer forgé par la société capitaliste, pour appréhender le monstre, le monstre quotidien de son héros. »

Cette bête sanguinaire qu’est l’Occident a pourtant produit une science importante : l’ethnographie. Depuis son émergence, cette science s’est mise à mettre en doute la validité de la hiérarchie entre la société occidentale et les sociétés exotiques. Haute trahison par les partisans de la civilisation occidentale, ces derniers ont perçu les ethnographes comme une menace au rapport hiérarchique entre Occident et civilisations exotiques. Des anthropologues et ethnographes, comme Franz Boas ou Claude Lévi-Strauss, ont été les protagonistes d’une lutte contre le racisme et les valeurs coloniales. Face à eux, Roger Caillois, dont la pensée illustre l’état d’esprit de la bourgeoisie, a conceptualisé une « loi de déshumanisation progressive » dont les principales vertus sont la violence, l’autosuffisance, la corruption, le mensonge et la haine. Selon Caillois, « l’Occident a inventé la science. Que seul l’Occident sait penser ; qu’aux limites du monde occidental commence le ténébreux royaume de la pensée primitive, laquelle, dominée par la notion de participation, incapable de logique, est le type même de la pensée fausse. »

L’Occident a une affreuse tendance à accaparer le monopole du “Progrès” et des inventions qui lui sont associées. Cette tendance s’explique par l’existence du mythe d’une trajectoire historique unique, divisée en phases historiques purement occidentales comme la Renaissance et le Capitalisme. Dans cette perspective, il est possible de désigner l’Occident comme le lieu de naissance de la modernité, réduisant ainsi le reste des sociétés non occidentales à un état statique. « Gobineau disait : “Il n’est d’histoire que blanche”. M. Caillois, à son tour, constate : “Il n’est d’ethnographie que blanche”. C’est l’Occident qui fait l’ethnographie des autres, non les autres qui font l’ethnographie de l’Occident. »

Les musées, présentés comme des institutions chargées de « préserver » et « légitimer » les cultures « exotiques », sont les entrepôts du colonialisme. Ils exposent fièrement le fruit d’années de pillage et de barbarie. Ces musées, « il eût mieux valu, à tout prendre, n’avoir pas eu besoin de les ouvrir ; […] l’Europe eût mieux fait de tolérer à côté d’elle, bien vivantes, dynamiques et prospères, entières et non mutilées, les civilisations extraeuropéennes […]. »

VI. La nation est un phénomène bourgeois

L’entreprise coloniale est à l’image de l’Empire romain, « préparateur du Désastre et fourrier de la Catastrophe ». En faisant le vide autour d’elle, l’Europe risque sa propre perte, à l’image de l’Empire romain qui a chuté en s’isolant. En effet, la destruction des différents peuples qui composaient le système de civilisation antique, au profit des conquêtes romaines, fut en réalité ce qui a causé sa perte.

L’Égypte, Carthage, la Grèce, la Perse, la Dacie, les Gaules et la Judée, ces différentes populations constituaient des « boulevards » qui protégeaient Rome des barbares qui tentaient de l’envahir. Ces « boulevards » étaient dispersés autour de Rome, l’encerclant comme des digues qui la protégeaient et la soutenaient. Ainsi, quand cette dernière les a détruits, « elle avait dévoré elle-même les digues qui la protégeaient contre l’océan humain sous lequel elle devait périr. » Le cas de Rome aurait pourtant dû servir d’exemple à l’Occident.

Ce qui sauvera l’Occident, c’est la Révolution — au sens marxiste, voire léniniste — « celle qui, à l’étroite tyrannie d’une bourgeoisie déshumanisée, substituera, en attendant la société sans classes, la prépondérance de la seule classe qui ait encore mission universelle, car dans sa chair elle souffre de tous les maux de l’histoire, de tous les maux universels : le prolétariat. »

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