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Dans Servir les riches (La Découverte, 2022), la sociologue Alizée Delpierre, chargée de recherche au CNRS, avait étudié l'« exploitation dorée » des domestiques des grandes fortunes. Comme des esclaves. Vivre la surexploitation et s'en libérer (La Découverte, 2026) décrit l'autre bout du continuum : des personnes qui travaillent en France dix-sept heures par jour sans être payées, logées dans des conditions indignes, parfois torturées. Sa conclusion, que le pays préfère ne pas entendre est que l'esclavage existe en bas de chez nous, et il en dit long sur notre système économique.
L'esclavage dans les commerces du quotidien
Dans une boulangerie de banlieue parisienne, un homme fabrique du pain et des viennoiseries dix-huit heures par jour, puis dort près du four. Il n'est presque pas payé. Les clients passent, achètent, repartent, sans nécessairement soupçonner les conditions dans lesquelles leur pain a été préparé. La présence d'une clientèle ne protège pas celui qui travaille derrière le comptoir. Delpierre retrouve ces situations dans le bâtiment, l'agriculture, les commerces de proximité et les domiciles privés.
Pour les désigner, la chercheuse parle de surexploitation, une forme spécifique d'exploitation. Le travail y occupe un temps presque illimité, sans salaire ou avec une rémunération dérisoire ; l'accès à l'eau, à la nourriture et à l'hygiène dépend du bon vouloir de l'employeur. S'y ajoutent des conditions illégales et des promesses sans cesse repoussées, qui maintiennent les personnes dans l'attente d'une amélioration. Leur dépendance déborde ainsi largement les seules heures travaillées.
Cette réalité, Delpierre l'a étudiée à travers des entretiens et plus de 900 dossiers d'archives du Comité contre l'esclavage moderne, en rencontrant aussi des employeurs et des acteurs de la lutte contre la traite. Dans son enquête, la durée moyenne de travail atteint dix-sept heures par jour. Mais ses matériaux portent sur des personnes sorties de ces situations : ceux qui y sont encore enfermés restent hors de portée. La difficulté à les compter participe de leur effacement social.
Des promesses qui fabriquent la dépendance
La quasi-totalité des personnes étudiées sont étrangères, et la majorité se trouvent en situation irrégulière. Beaucoup ont connu la pauvreté dès l'enfance et des migrations éprouvantes. À l'arrivée, trouver quelqu'un qui promet du travail et un toit peut sembler une issue à la rue, à ses violences et à la peur d'être expulsé. La confiance se noue parfois autour d'une langue ou d'une origine commune, parfois autour du prestige d'un employeur, comme ces avocats auxquels une domestique pensait pouvoir se fier.
Dans la domesticité, certaines femmes sont recrutées avant même leur départ, avec l'assurance d'un emploi qui leur permettra de vivre. Des enfants sont confiés à des membres de leur famille installés en France, contre une promesse de scolarisation et de prise en charge. Ils deviennent pourtant une main-d'œuvre domestique, parfois chargée de s'occuper des autres enfants du foyer. Le lien familial rend alors l'exploitation plus difficile à reconnaître et à prouver, jusque devant les tribunaux.
La promesse initiale continue d'agir longtemps après les premières désillusions. Un travailleur du bâtiment reste ainsi des années sans salaire régulier, pendant que le cousin de son patron est payé. L'employeur lui assure que son cousin a traversé la même étape et que son tour viendra. La victime sait que quelque chose ne va pas ; elle croit néanmoins devoir traverser cette épreuve pour obtenir enfin une place. À l'espoir s'ajoute une dette envers celui qui se présente comme son bienfaiteur.
Des corps disponibles jusqu'à l'épuisement
Une femme employée par sa cousine dans un salon d'esthétique travaille jusqu'au soir sans pouvoir manger, puis reçoit du pain pour se nourrir. Elle n'a pas de salaire qui lui permettrait d'acheter autre chose et perd 25 kilos en quelques mois. Lorsqu'elle fait un malaise, personne n'appelle les secours : elle est déplacée à l'arrière du salon et laissée sans soins. Faire entrer des professionnels extérieurs pourrait révéler les pratiques de l'employeur. Sa santé passe après la préservation du secret.
L'hébergement fournit un autre moyen de contrôle. Dans les dossiers consultés, un homme dort entre le plafond et le faux plafond d'une épicerie, dans un espace où il peut tout juste s'allonger ; il vit des années dans ce commerce sans pouvoir en sortir. Dans l'agriculture, les trajets entre les champs et les logements collectifs sont organisés par les sous-traitants. Celui qui fournit le toit maîtrise aussi les déplacements, les rencontres et les occasions de demander de l'aide à l'extérieur.
Pourquoi rester, quand la rémunération elle-même a disparu ? Parce que partir peut paraître plus dangereux encore. Aux humiliations s'ajoutent parfois les coups et la torture, dont les femmes et les enfants sont davantage victimes dans les cas étudiés. Certains redoutent d'être retrouvés, puis tués. Une porte ouverte ne suffit donc pas à rendre libre. La contrainte tient aussi à cette peur, qui réduit les possibilités d'agir jusqu'à faire de la survie le seul horizon.
Qui s'enrichit du travail presque gratuit ?
La sociologue distingue une surexploitation exercée par des membres des classes supérieures et une autre au sein des classes populaires, où les moins démunis disposent d'un pouvoir sur plus vulnérable qu'eux. Un petit patron peut avoir lui-même connu la précarité migratoire avant d'utiliser le travail non payé pour développer son commerce. Partager une origine ou un parcours ne supprime pas les rapports de classe, ni l'avantage que donne un statut administratif stable.
Avec la sous-traitance, les bénéfices et les responsabilités se répartissent sur plusieurs niveaux. Dans les affaires agricoles étudiées, le dernier intermédiaire peut se retrouver au tribunal tandis que la grande maison de vin ou de champagne reste à distance. Delpierre décrit une organisation où la gestion des travailleurs est déléguée et où les donneurs d'ordre échappent fréquemment aux poursuites. Elle observe aussi cette dissociation autour de plateformes de ménage, dont les prestataires recrutent une main-d'œuvre vulnérable.
« Pour moi, le capitalisme se nourrit de l'esclavage. »
Cette économie de main-d'œuvre permet aussi bien l'ascension d'un commerçant que l'accumulation de profits par de grandes entreprises. Delpierre invite à suivre l'argent pour comprendre ce qui relie des violences apparemment isolées au fonctionnement général de la société. Elle distingue ces situations de la précarité, beaucoup plus répandue, qui ne relève pas de l'esclavage. Le déni des formes extrêmes contribue pourtant à masquer les formes plus ordinaires dont notre consommation s'accommode.
Sortir de l'emprise exige des appuis
La sortie commence parfois par une parole extérieure qui nomme enfin l'injustice. Elle peut aussi survenir lorsque la violence devient telle que rester semble désormais plus dangereux que fuir. Delpierre appelle ce basculement la dérésignation. Des travailleuses ukrainiennes du ménage ont ainsi engagé un combat collectif après que l'une d'elles a reconnu leur situation dans un article consacré à d'autres victimes. Avec des soutiens syndicaux et institutionnels, elles ont obtenu une victoire judiciaire contre leur employeuse.
Ces appuis sont décisifs, car la plainte d'une personne isolée n'est pas toujours crue. Les procédures se heurtent au manque de moyens, à la méconnaissance de la traite et à des préjugés qui peuvent minimiser les violences. La chercheuse décrit certains jugements où la proximité familiale ou une prétendue habitude culturelle affaiblissent la reconnaissance des faits. Elle souligne aussi le travail de magistrats, d'avocats et d'inspecteurs engagés, dont l'action rend possibles des condamnations et la reconnaissance de ce qui a été subi.
Encore faut-il que la protection ne s'arrête pas à la fuite. Sans logement ni situation administrative stable, le risque est de retomber dans la surexploitation. Delpierre pointe les contradictions d'un État qui affirme combattre la traite tout en rendant plus difficile la régularisation de ses victimes. Reconnaître l'esclavage contemporain suppose de donner des moyens à cette lutte et de regarder ceux dont le travail reste caché. L'abolition ne peut pas devenir un prétexte pour ne plus voir les esclaves.
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