Interview Société
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Par Carla Costantini
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D'où vient la guerre ? Est-elle inscrite dans notre nature, ou bien constitue-t-elle une invention récente de l'humanité, liée à la sédentarité, à la richesse, à l'État ? La question divise les chercheurs depuis des décennies, et la réponse qu'on lui donne n'est jamais purement scientifique. Elle engage une vision du monde, une vision qui peut aussi être politique. Dans Casus belli, la guerre avant l'État (La Découverte), l'anthropologue Christophe Darmangeat, enseignant chercheur à l'Université Paris Cité, s'attaque frontalement au sujet. Refusant à la fois la naïveté pacifiste et le fatalisme biologique, il livre une analyse en profondeur des origines de la violence humaine.

Faucons ou Colombes ?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un mouvement de fond traverse l'anthropologie. Sans véritable débat public, l'idée s'impose progressivement que les sociétés anciennes étaient fondamentalement pacifiques. Derrière cette thèse, une conviction : si l'on parvient à démontrer que la guerre est récente, alors elle n'est pas inscrite dans la nature humaine, et l'humanité n'est pas condamnée. Christophe Darmangeat conteste ce raisonnement. Ce n'est pas parce qu'un phénomène est ancien qu'il est inéluctable. Le cannibalisme, lui aussi, a traversé les âges. Personne pourtant ne soutient qu'il faille s'y résigner.

L'anthropologue plaide pour une approche rigoureusement scientifique. Établir les faits d'abord, qu'ils nous plaisent ou non. Aux États Unis, on appelle les deux camps les Faucons et les Colombes. Les premiers défendent l'idée d'une violence collective très ancienne, parfois même préhumaine. Les seconds situent l'apparition de la guerre à une période bien plus tardive, à partir du Néolithique au plus tôt. Darmangeat, lui, se range du côté des Faucons, mais sans dogmatisme.

Les premières traces de la guerre

Pour trancher, trois grandes catégories de preuves. La primatologie d'abord, qui s'avère peu concluante. Nos cousins chimpanzés sont franchement belliqueux entre groupes voisins, mais les bonobos n'ont aucune attitude collective particulière. Quant à l'humain, il est la seule espèce du règne animal capable de tisser des liens de coopération au delà du groupe reproducteur. Une nouvelle plutôt encourageante.

L'archéologie ensuite. Plus on remonte dans le temps, moins on trouve de traces de conflits collectifs. Pour le Paléolithique, à peine trois sites dans le monde font l'objet d'un consensus. Mais que conclure de cette rareté ? Pour certains préhistoriens, l'absence de fumée signifie l'absence de feu. Pour d'autres, l'absence de preuve n'est pas la preuve d'absence. Quand des groupes de cinquante personnes s'affrontent avec des armes en matière périssable, sans enterrer leurs morts, les traces sont rares par nature. Darmangeat rappelle qu'on n'a jamais retrouvé en archéologie certaines batailles romaines pourtant attestées par des textes, et qui ont fait des dizaines de milliers de morts il y a seulement deux mille ans.

Reste l'ethnologie. L'étude des Aborigènes d'Australie, qu'il a particulièrement explorée, contredit frontalement le mythe du primitif pacifique. Ces sociétés disposent d'un armement spécialisé, pratiquent des combats, et même parfois des guerres d'extermination dont l'objectif est de ne laisser aucun survivant, y compris parmi les nourrissons, afin d'empêcher toute vengeance future. Cette piste semble plutôt nous orienter vers la thèse des faucons....

La guerre n'est pas qu'une question de ressources

Voici l'une des découvertes les plus dérangeantes du livre. Dans nos sociétés modernes, on tient pour évident que les guerres se mènent pour des raisons matérielles : territoires, ressources, pouvoir économique. Or, lorsqu'on examine les sociétés de chasseurs cueilleurs mobiles, dépourvues de richesses accumulables, le constat est saisissant. Les ressources interviennent très peu dans les motifs de conflit. Les femmes, parfois, constituent un enjeu. Mais l'écrasante majorité des combats relève d'une autre logique, comme par exemple, la vengeance.

Ces sociétés sont littéralement obsédées par l'idée de faire valoir leurs droits. Là où, dans nos États modernes, la vengeance s'oppose à la justice, c'est exactement l'inverse qui prévaut dans les sociétés sans État. Se venger était un droit légitime, mais aussi une obligation morale et sociale. Si l'on ne se vengeait pas, on s'exposait à la honte et au mépris du groupe. Et la situation se complique encore parce que ces sociétés attribuaient à des causes humaines ce que nous appellerions aujourd'hui des morts naturelles. Une maladie deviennait une attaque de sorcellerie, un accident, un crime, etc. On était donc en permanence sur le qui vive, dans une sorte de paranoïa collective parfaitement rationnelle au regard du système de croyances. Toutefois, le matérialisme reprend ses droits dans les conditions structurelles qui produisent ces représentations : sociétés économiquement limitées, démographiquement faibles, fragmentées en groupes d'une cinquantaine de personnes.

Les 4 formes de la violence collective

Le grand apport théorique du livre, c'est la classification proposée par l'auteur pour sortir du mot fourre tout de "rituel". L'anthropologue propose deux critères simples mais fondamentaux. Se bat-on pour résoudre un différend ou pour autre chose ? Le combat est-il encadré par une convention préalable entre adversaires, ou laissé à la discrétion des belligérants ?

De ces deux questions naissent quatre grandes catégories. La guerre, telle que la définissait déjà Clausewitz, est un affrontement résolutif et discrétionnaire : on cherche à imposer sa volonté à l'adversaire, et on ne sait jamais quand cela finira. Mais il existe aussi des duels judiciaires collectifs, conventionnaires et résolutifs. En Australie, en Papouasie Nouvelle Guinée, en Amazonie, on trouve des dizaines de groupes qui règlent leurs différends par des combats codifiés, avec des règles précises sur les armes autorisées et le moment où l'affrontement doit cesser. Ce sont des formes pré étatiques de règlement des conflits, plus violentes qu'un tribunal mais infiniment moins meurtrières qu'une guerre.

Vient ensuite la feud, ou vendetta, affrontement discrétionnaire mais résolutif. La logique n'est plus la victoire mais l'équilibre des pertes. Œil pour œil, dent pour dent. Et l'on aurait tort de croire que cette logique a disparu de nos sociétés. Quand un tribunal contemporain fixe une indemnisation à 100 000 ou 200 000 euros pour la famille d'une victime, c'est exactement le même principe : des droits de propriété éteignent un grief humain. Enfin, quatrième catégorie aujourd'hui devenue centrale dans nos vies : les affrontements conventionnaires et non résolutifs. C'est le sport. Une invention typiquement moderne, qui permet d'avoir les émotions de l'affrontement sans en avoir les victimes.

L'État et le monopole de la violence

Que change l'apparition de l'État ? Il monopolise la violence légitime, interdit la justice privée, les duels, les razzias, les vendettas, ne tolérant plus, au final, que deux grandes formes d'affrontement : la guerre, qu'il garde jalousement pour lui, et le sport. Mais l'État n'abolit pas la violence pour autant. Il la concentre et en revendique le monopole. Et il l'oriente vers deux cibles principales : les autres États à travers la guerre interétatique, et sa propre population quand celle ci conteste l'ordre, ce qui produit la guerre civile. C'est pourquoi, fait remarquer Darmangeat avec une lucidité tranchante, l'expression "forces de l'ordre" est sans doute l'une des plus justes de notre vocabulaire politique. Tout ordre social, en dernière instance, repose sur la force.

Il n'y a pas de fatalité

Au terme de ce voyage dans notre histoire longue, une question s'impose. Sommes nous condamnés à la guerre ? Christophe Darmangeat refuse les deux écueils : ni optimisme naïf, ni pessimisme paralysant. L'avantage de l'anthropologue, dit il, c'est de pouvoir saisir les grandes tendances de très long terme. Et de ce point de vue, il n'y a aucune raison d'être exagérément pessimiste.

L'humanité a connu une trajectoire profonde, celle de la construction d'unités coopératives de plus en plus larges. L'Australie aborigène, avec moins d'un million d'individus, comptait environ six mille groupes autonomes. Nos États modernes sont à leur tour dépassés par l'économie mondialisée. Bien sûr, l'histoire politique, économique et géopolitique contemporaine reste sombre, et il faudrait être idiot pour le nier. Mais Darmangeat parie sur la possibilité d'une humanité qui parvienne, à terme, à dépasser ses contradictions actuelles. Un monde où l'accumulation matérielle, et les inégalités économiques exorbitantes, serait regardé avec autant de stupéfaction que nous regardons aujourd'hui les têtes coupées et le canibalisme des temps anciens.

Ce qu'on a réussi à faire avec le sport, transformer une pulsion ancrée en quelque chose qui ne fait plus de morts, on pourra peut être un jour le réussir à bien plus grande échelle. Ce n'est pas une prophétie, c'est une hypothèse. Mais elle a le mérite de nous rappeler que rien dans la nature humaine ne nous condamne définitivement à la guerre. Encore faut il s'en donner les moyens.

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