Pendant trente ans, la Banque mondiale a largement découragé les politiques industrielles ciblées dans les pays du Sud au nom du libre marché. En mars 2026, elle fait volte-face : son économiste en chef reconnaît que cette doctrine a désormais « l'utilité d'une disquette ». Un mea culpa historique ? Pas tout à fait. L'institution continue d'exiger un « cadre macroéconomique solide », fondamentaux imposés depuis des décennies aux pays en développement : libéralisation, austérité budgétaire et confiance dans les forces du marché. Et son rapport laisse dans l'ombre le coût humain de cette période – recul des revenus, aggravation de la pauvreté, surmortalité dans de nombreux pays du Sud. La Banque mondiale change donc de doctrine, mais pas encore de logiciel.

Pour le Wall Street Journal, « La Banque mondiale se rallie à la politique industrielle, tournant la page de trois décennies de stigmatisation ». Le magazine libertarien Reason titre : « Jadis championne de l'économie de marché, la Banque mondiale capitule face à l'industrialisation dirigée par l'État ». Le Washington Post ironise : « La Banque mondiale n'est pas la voix la plus crédible dans ce débat. »

Ce séisme apparent est provoqué par le dernier rapport de la Banque mondiale. L'institution, qui a passé trente ans à dissuader les pays du Sud global de soutenir leurs industries naissantes, les y encourage désormais. Toutefois, le revirement n’est pas total : le texte préserve l'essentiel du dogme néolibéral et passe sous silence les dégâts causés par des décennies d'application de cette doctrine.

L'économiste Jostein Hauge, professeur d'études du développement à Cambridge, explique que, si la doctrine a changé, c’est parce que les pays riches ont eux-mêmes massivement renoué avec la politique industrielle face à la Chine : les États-Unis avec le CHIPS Act et l’Inflation Reduction Act, tandis que l'Union européenne met en place son Net-Zero Industry Act ou encore son Critical Raw Materials Act. La Banque mondiale ne pouvait plus décemment interdire aux autres ce que les pays riches pratiquaient désormais ouvertement.

En attendant, ce sont les pays en développement qui ont payé la facture de ces décennies d’errements.

Nord global et Sud globalNord global et Sud global

Banque mondiale : une doctrine vieille de trente ans qui a aujourd’hui « l’utilité d'une disquette »

En 1993, la Banque mondiale publie The East Asian Miracle, un rapport-fleuve commandé par le Japon pour comprendre comment le pays et ses voisins d’Asie de l’Est sont devenus, en trente ans, des puissances industrielles. Selon l’économiste en chef de la Banque mondiale de l’époque, les Japonais souhaitaient ainsi faire reconnaître l’importante contribution de la gestion étatique de la politique industrielle à la forte croissance économique de la région.

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