Certains parlent de pantouflage, d’autres de corruption et d’autres de conflits d’intérêts. En France, les liens entre pouvoir et grandes entreprises sont devenus particulièrement visibles sous les quinquennats Macron.

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publié le 07/10/2023 Par Myret Zaki , Ethian Longchamp
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Tout comme le président français avait attribué au cabinet américain McKinsey, en priorité, des contrats qui avaient des airs de renvoi d’ascenseur (nous en parlions ici dans une précédente chronique), il a déroulé le tapis rouge, au lendemain de son élection, au gestionnaire d’actifs américain BlackRock.

Jugée à l’aune des avoirs qu’elle gère pour ses clients, la firme de gestion de fonds est économiquement plus puissante que quasiment tous les pays du globe — sans compter que la dette de ceux-ci réduit encore plus leur richesse réelle. Le géant new-yorkais est devenu un gros actionnaire du monde, ce qui lui donne la capacité de mouvoir les marchés, de les faire chuter ou de leur offrir une hausse spectaculaire. 10 000 milliards de dollars d’actifs sous gestion, c’est l’arme ultime pour influencer les États. Au-delà, il existe une réelle allégeance idéologique de ce gouvernement envers le paradigme des affaires américain et de ses principaux acteurs financiers.

BlackRock possède 2,1 % du CAC40, avec des participations autour de 5 % dans une vingtaine de multinationales françaises. On pourrait également citer l’adoubement de Jean-François Cirelli, le président de la zone France pour BlackRock, médaillé de la Légion d’honneur le 1er janvier 2020.

Le cas français atteste de formes d’intoxication institutionnelle, dans le sens où l’on ne parle plus seulement d’influence, mais d’une ingérence poussée dans les affaires françaises. Cette intoxication institutionnelle, de moins en moins maquillée, passe aussi beaucoup par les pantouflages (ou portes tournantes), qui voient des responsables passer du privé au public sans restrictions. C’est cette vulnérabilité des institutions qui sert les entreprises comme BlackRock pour leurs affaires et pour l’exercice de leur influence sur les politiques industrielles, économiques et médiatiques.

Basée à Manhattan, la multinationale dispose d'un levier colossal de 10 000 milliards de dollars d’investissements en actions, dettes d’entreprises et dettes souveraines, qu’elle choisit d’allouer en fonction de l’attractivité qu’elle perçoit dans un marché. Cela explique les honneurs réservés à BlackRock en France. À peine le fondateur d’En Marche avait-il accédé à la présidence, qu’en juin 2017 déjà, il invitait Larry Fink, le PDG de la firme, à Matignon et à l’Élysée. Le choix d’inviter un gestionnaire d’actifs à peine 30 jours après son arrivée au pouvoir signale des priorités particulières. Emmanuel Macron a compris où se situait le pouvoir financier et c’est avec lui qu’il souhaitait échanger.

Quelques mois plus tard, le 26 octobre 2017, le président français privatisait les salons de l’Élysée pour réunir les dirigeants de la firme avec ses ministres. Ces derniers devaient « pitcher » la France à au géant de la finance en expliquant à quel point le pays était ouvert aux réformes libérales. Rarement le dirigeant d’un pays européen avait conclu un partenariat si étroit avec un ponte de Wall Street pour l’impliquer dans le sort de son pays.

À l’évidence, l’affinité est d’abord idéologique. Emmanuel Macron considère Larry Fink comme une référence, un gourou de l’économie, et souscrit à sa vision du monde et à ses options pour la France. Le financier new-yorkais est un leader d’opinion dans le cercle de la haute finance. La lettre annuelle de Larry Fink, adressée aux PDG, fait partie de la littérature financière la plus lue et la plus scrutée dans le milieu. Sa lettre aux PDG de 2020, par exemple, avait fait grand bruit. Larry Fink avait décidé de faire de l’investissement durable sa priorité. Le texte comprenait 29 fois le mot « climat ». Son mot d’ordre aux entreprises : « Nous sommes de plus en plus disposés à voter contre le management et le conseil d’administration lorsqu’une entreprise ne fait pas assez de progrès sur la transparence et les pratiques entourant ses politiques de durabilité ».

En 2023, la même lettre aux PDG change de ton : elle met l’accent sur la responsabilité fiduciaire de BlackRock et fait profil bas sur la durabilité, suite à des accusations d’hypocrisie et de greenwashing en 2022, qui ont même valu à Larry Fink des appels à la démission de la part d’une influente ONG britannique.

L’importance donnée à chaque mot figurant dans ces lettres est-elle justifiée ? Pas vraiment. BlackRock réplique les grands indices, pour une très large part. En réalité, Larry Fink ne crée pas beaucoup de valeur économique et doit énormément aux banques centrales. Les avoirs de clientèle gérés par les fonds de BlackRock – dont l’encours a été multiplié par 20 depuis 2005 – ont largement bénéficié des politiques de la Réserve fédérale américaine et de la Banque centrale européenne. Celles-ci ont fait monter en flèche le marché des actions et des obligations en achetant massivement des actifs et en conservant les taux d’intérêt à 0 %, et cela sur une durée sans précédent.

Les fonds de placement du groupe new-yorkais sont en bonne partie gérés de manière passive, c’est-à-dire qu’ils ne font que répliquer les marchés financiers, à la hausse comme à la baisse. Durant toute la période (2009-2022) de planche à billets quasi ininterrompue, les gestionnaires d'actifs ont bénéficié d’afflux massifs d’avoirs de clientèle en quête de performances indicielles.

Le reste est affaire de relations publiques poussées et d’influence. La proximité de BlackRock avec certains gouvernements facilite l’acquisition de fonds de retraite étatiques et de collectivités locales. C’est donc largement le gérant d’actifs qui gagne dans sa proximité avec le pouvoir. Le gérant d’actifs américain le sait, et a toujours considéré les clients souverains (gouvernements, fonds souverains, collectivités) comme des clients de premier ordre. Mais Emmanuel Macron, de par son admiration et son suivisme, a inversé cette donne. Bien que client, il a considéré les groupes financiers comme clients, leur faisant la cour et cherchant à faire de la France un bon élève aux yeux des géants de la finance.

Tout comme Larry Fink, de nombreux patrons de banques tiennent le même discours et influencent tout autant les politiques françaises. Ce sont les vues de ce secteur dans son ensemble que l’actuel président valorise. Certes, une firme comme BlackRock dispose d’importants leviers sur les États. Comme l’a souligné l’ancien ministre de l’Économie Michel Sapin, le discours d’un Larry Fink sur l’attractivité économique d’un pays pèse lourd. Quand le patron du gérant de la gestion attend d’un gouvernement qu’il fasse des « réformes favorables aux entreprises », ce dernier doit trouver le moyen de satisfaire la firme. Faute de quoi, elle peut influencer les investisseurs du monde entier dans un sens négatif, qui les mèneraient à se détourner de la dette française, qui trouverait alors moins preneur et perdrait de la valeur. Les taux d’intérêt monteraient alors en flèche et affecteraient les finances étatiques.

Manifestation pour la journée internationale des travailleurs, Bordeaux, 1er mai 2023 - Thibaud Moritz - @AFP

Dès lors, on écoute BlackRock quand ce dernier parle. En 2017, la firme avait fait savoir par le biais de ses représentants qu’elle attendait de la France « la mise en place effective d’une vraie réforme du marché du travail », des « coupes intelligentes et durables dans les dépenses publiques », et des « baisses d’impôts à terme » pour les entreprises. Des préconisations que rejoignent en tous points d’autres dirigeants du secteur comme les PDG de BNP et d’Axa. Emmanuel Macron ne s’est pas fait prier pour amener, même dans la douleur et l’agitation sociale, nombre de ces réformes que voit d’un bon œil le monde de la finance : en plus d’avoir baissé la fiscalité du capital, il a réformé le marché du travail, l’assurance chômage, la santé et les retraites. En apparence, cette politique semblait payer. Larry Fink a récompensé l’Élysée en appelant les investisseurs internationaux à soutenir la France. D’après le journal Marianne :

« L'encours de dette française détenue par BlackRock a doublé pour atteindre 32 milliards de dollars en août 2018. Le géant a également maintenu ses expositions à près de 100 milliards de dollars aux actions françaises, restant l’un des principaux actionnaires du CAC 40, avec les familles Arnault, Bettencourt et l’État français. »

Sauf que rien ne s’est passé comme prévu. Les préconisations de ce poids lourd (et d’autres comme Goldman Sachs) étant de nature à orienter le devenir d’un pays souverain, le risque est de déconnecter ce dernier de sa population, avec pour conséquence des troubles sociaux. Et l’agitation sociale a été sans précédent sous l’ère Macron. À partir de 2018, la crise des Gilets jaunes a éclaté, suivi des manifestations contre la politique sanitaire puis contre la réforme des retraites. Avec ces crises, les deux quinquennats de Macron auront été ceux d’une idylle parfaite avec le patronat et d’un cauchemar sans fin avec le peuple. Est-ce là un cas d’école des effets du lobbying ?

Retraites : 10 ans de lobbying

L’histoire de BlackRock en France est intimement liée à celle du marché européen des retraites, un marché stratégique, qui représente son cœur de métier. Depuis une décennie, le gérant d’actifs poussait activement pour une libéralisation du marché des retraites en France. Pour ce faire, il a effectué un travail de lobbying de fond, à la fois auprès de l’opinion publique (2011-2015), et des autorités (2016-2022).

Conquérir les particuliers

Dans un premier temps, il s’agissait d’influencer l’opinion publique en faveur d’une ouverture à la gestion des retraites par des firmes privées, et de convaincre les Français que, face au risque de ne pas avoir assez pour vivre, tout cela était bien dans leur intérêt. En 2011, BlackRock a donc l’idée de publier chaque année un sondage mené auprès d'un échantillon d'épargnants européens (dont 1 000 Français), et de le médiatiser auprès de journaux et TV à forte audience, comme BMFTV en octobre 2013 ou le JDD en novembre 2014. À cette époque, BlackRock France gère notamment le Fonds de réserve des retraites.

À l'automne 2013, le gouvernement Ayrault est en pleine réforme du financement des retraites. Invité sur BFMTV à s’exprimer « en avant-première » sur le fameux sondage, le PDG du groupe, Eric Wohleber, affirme sans détour que « les retraites, c’est un thème clé pour BlackRock ». Ce jour-là, le dirigeant financier s’adresse au public. Il explique à l’antenne que « les Français ont une aversion au risque qui est maladive », et que « doubler le plafond du Livret A, ce n’est pas ça qui va permettre d’avoir une retraite heureuse ». Dans toutes ses communications, la firme veut clairement orienter l’opinion des Français vers l’idée qu’il faut investir la retraite dans des produits financiers comme les siens, et non se contenter de produits sûrs, stables, mais trop peu rémunérateurs. Le PDG explique que les futurs retraités n’auront pas de quoi vivre s’ils continuent à préférer les comptes épargne.

Invité un an plus tard par le JDD à s'exprimer sur le même sujet, Eric Wohleber prend à nouveau son bâton de pèlerin pour affirmer que « les Français épargnent mal », et qu’ils ne misent pas sur des « produits de placement adaptés ». Il ajoute que les Français vont « devoir se préoccuper davantage de leur futur, car l'État ne pourra pas combler leurs besoins comme il le faisait jusqu'ici », et que pour ce faire, il faudrait laisser tomber le Livret A et les assurances-vie, et leur préférer des actions ou des fonds diversifiés (un produit phare de BlackRock). Le PDG de l’entité française va même jusqu’à déclarer qu’« un euro qui entre dans un livret d'épargne est quasiment un euro perdu pour l'économie française, et les autorités le savent ! ».

On le voit, le discours est calibré comme s’il s’agissait de conseils visant l’intérêt des Français. Or, ces conseils sont de toute évidence dans l’intérêt commercial de la firme, qui est positionnée pour en tirer directement profit, car son fonds de commerce est la gestion de fonds de pension via des produits financiers. Le potentiel de conflit d’intérêts est bien là, mais le discours de vente est relayé tel quel, sans contradicteurs.

Conquérir les autorités

Les années suivantes, c’est tout naturellement que la loi Pacte et la réforme des retraites allaient faire partie des chevaux de bataille de BlackRock en France, puisque ces projets devaient enfin faciliter la capitalisation des retraites et leur gestion privée par les firmes du secteur. L’espoir était tout proche d’en finir avec l’ancien régime qui donnait aux gestionnaires d'actifs peu d’accès à l’épargne retraite des Français, alors largement accumulée au travers de cotisations sur les revenus. Financiariser les retraites, les confier à des firmes de gestion pour les faire « fructifier », tout cela représentait un intérêt majeur et un vaste marché à conquérir pour BlackRock dès son arrivée en France. D’où le lobbying intense exercé par la firme non seulement auprès du public, mais aussi auprès du gouvernement.

Lorsque Jean-François Cirelli succède à Eric Wohleber à la tête de BlackRock France en 2016, le presse belge souligne que la firme « lorgne le copieux carnet d’adresses de cet industriel pour lui ouvrir les portes d’acteurs publics locaux comme des régulateurs ». Jean-François Cirelli connaît en effet tous les recoins du ministère de l’Économie et des Finances, en plus d’avoir conseillé Chirac et Raffarin, et dirigé GDF Suez, Eurogas, Vallourec, et Electrabel.

Il faut également souligner que les réseaux d’affaires commencent sur les bancs des hautes écoles, et en particulier de l’ENA (rebaptisée Institut National du Service Public). L’ENA remplit le rôle de former les élites du pouvoir, et pas seulement celles du pouvoir public (ce qui était l’objectif principal). Jean-François Cirelli est un énarque de la Promotion Léonard-de-Vinci (1983-85) qui, comme beaucoup d'autres, a ensuite passé l'essentiel de sa carrière dans le privé. Là se situe la base du problème : la mixité entre les futurs présidents de la République ou ministres et les futurs grands patrons du privé occasionne des risques élevés de copinage entre anciens diplômés. De toute évidence, l’existence de cercles communs comme celui de l’ENA facilite les actions de BlackRock au sein du gouvernement français.

En juin 2017, quelques mois après l’arrivée de Cirelli à la tête de BlackRock France, son PDG Larry Fink était reçu à l’Élysée. Et en novembre 2017, Fink revenait avec d’autres dirigeants de BlackRock pour « auditionner plusieurs ministres qui avaient alors pour mission de leur expliquer combien la politique économique menée depuis 2017 est favorable à leurs intérêts, afin de les encourager à "choisir la France" pour leurs futurs investissements », selon les termes de l’organisation altermondialiste Attac France.

Le président-directeur général américain de BlackRock, Larry Fink, Paris, 22 juin 2023 - Joël Saget - @AFP

Toujours en 2017, devant l’Autorité des marchés financiers, Jean-François Cirelli se montre très explicite, et déclare vouloir « renforcer l’idée auprès des autorités publiques qu’il faut investir pour la retraite dans les marchés de capitaux ». En 2018, il déclare que, selon les sondages menés par BlackRock, les épargnants français sont « conscients que les régimes obligatoires – Sécurité sociale ou complémentaire – ne suffisent pas pour assurer le niveau de vie qu'ils veulent pour leur retraite ». On retrouve le même procédé de plaidoyer pro domo employé par son prédécesseur Eric Wohleber. Il souligne la nécessité d'un « nouveau pilier » qui reposera sur ces nouveaux produits d'épargne retraite.

L’idée, portée par le parti gouvernemental, finit par prévaloir au travers de la loi Pacte adoptée en avril 2019. Le but de la loi est de favoriser une forme de capitalisation des retraites qui passe par une gestion de ce capital par des firmes privées comme BlackRock. La loi Pacte a donc largement été dans le sens espéré par BlackRock, en créant de nouveaux plans d’épargne retraite individuels et collectifs, qui nécessitent une gestion financière et renforcent les systèmes de retraite par capitalisation.

BlackRock s’est réjoui de l’adoption de la loi Pacte en publiant un texte intitulé « Loi Pacte : le bon plan Retraite », dans lequel la firme effectue un nouvel exercice de haute voltige commerciale. Parmi les 14 recommandations que le texte adresse au gouvernement français, il est proposé d'imposer l'épargne retraite dans les entreprises, au-delà des régimes de base et complémentaires. Les indépendants aussi pourraient être obligés d’adhérer à un plan d’épargne retraite. Des prestations qui, bien sûr, figurent dans la palette d’offres de BlackRock. De même, les SICAV de droit étranger devraient être admises pour l’épargne salariale, notamment des produits domiciliés au Luxembourg et en Irlande (qui figurent au catalogue de BlackRock).

La réforme des retraites, elle aussi, va dans le sens des intérêts de BlackRock. Ses effets vont augmenter le volume des avoirs de retraite gérés par le secteur financier. En rendant plus long l’accès à une retraite à taux plein, cette réforme a le potentiel d’encourager des salariés à se tourner vers des fonds de pension pour assurer une partie de leur retraite par un système de capitalisation. L’épargne retraite gérée sous le système de capitalisation représentait 250,6 milliards d’euros d’actifs en 2020, et la réforme va très probablement faire augmenter ce chiffre. Il était donc évident que, là aussi, BlackRock allait peser de tout son poids en faveur de cette réforme.

La question que l’on peut se poser a posteriori, c'est de savoir si l’on peut considérer comme lobbying agressif les actions de la firme new-yorkaise en faveur de la réforme du marché des retraites. À cet égard, l’argumentaire maintes fois répété par le gouvernement français ne convainc pas. En 2020, la secrétaire d’État française, Agnès Pannier-Runacher, avait démenti « tout lobbying » de Blackrock dans le cadre de la réforme des retraites. Mais c’est ignorer ce que signifie le terme de lobbying. En effet, il est évident que lorsque les dirigeants mandatent un sondage annuel, dont ils définissent eux-mêmes la méthodologie et les paramètres, puis s’expriment publiquement et sélectivement en faveur de changements qui leur sont propices, multipliant en parallèle les contacts avec les autorités, cela entre largement dans la définition de lobbying.

Autre argument : Agnès Pannier-Runacher a expliqué que BlackRock n’a pas grand-chose à gagner du marché français, qui serait selon elle une « boîte de smarties » pour la firme. L’argument de la taille d’un marché est cependant fallacieux. En effet, il s’agit pour une entreprise de créer un modèle pour le répliquer. Pousser des réformes en France permet de créer un précédent favorable pour d’autres marchés d’Europe et du reste du monde.

Qui possède BlackRock ?

On s’interroge toujours sur ce que possède BlackRock, rarement sur qui possède BlackRock. Ce géant sans visage – à part celui, connu, de son directeur Larry Fink – a pourtant des propriétaires ultimes. Reste à savoir lesquels. La réponse n’est pas aisée à trouver, car nous ne sommes plus à l’époque des Rockefeller et des Dassault, qui étaient les ultimes propriétaires aisément identifiables. Une entreprise comme BlackRock est détenue par de multiples institutions, elles aussi détenues par des institutions. Et seuls les actionnaires qui dépassent le seuil de 5 % du capital sont obligés de s’identifier dans les rapports annuels. Le reste demeure obscur.

En outre, les rapports annuels d’aujourd’hui sont devenus de véritables labyrinthes, dans lesquels il est difficile de trouver ce type d’informations. Pour BlackRock par exemple, l’information sur les actionnaires ne figure pas dans son rapport annuel, mais dans le « proxy statement » qui l’accompagne. Les informations sur les actionnaires figurent à la page 51 de ce document.

Proxy Statement - Actionnariat BlackRock, 2022 - Source, p.51

On peut y voir qu’à la fin de 2022, le plus gros actionnaire de BlackRock n’était autre que Vanguard, avec 8 % du capital. Vanguard est un BlackRock numéro 2. Cette firme est elle aussi un géant de la gestion d’actifs, qui détient des parts dans toutes les grandes entreprises du monde. Mais si l'on souhaite savoir qui possède Vanguard, on ne trouvera pas de nom précis, car ce sont les investisseurs eux-mêmes : ce sont les fonds de placement de Vanguard qui détiennent la firme, et chacun de ces fonds est à son tour détenu par les investisseurs qui sont clients de ces fonds.

Invisibilisation des liens de propriété

Le résultat est l’impossibilité d’identifier nommément des investisseurs ultimes et de connaître leur degré de concentration dans le capital des différents fonds ou de l’ensemble de la structure.

La même difficulté d’identifier les propriétaires se retrouve avec les trusts anglo-saxons, ces véhicules qui possèdent ou contrôlent les plus grandes fortunes privées de ce monde. En particulier, les trusts discrétionnaires et irrévocables. Ce type de véhicule impénétrable, prisé des familles ultra-riches, érige lui aussi des barrières à l’identification des individus qui sont derrière les fortunes privées. La confidentialité étant l’atout le plus prisé. En général, un trust détient des sociétés-écrans en cascade, et il est souvent impossible de remonter au fondateur ou au bénéficiaire ultime de la fortune. Dans un rapport annuel, même si on lit que 5 % d’une entreprise est détenu par un trust, il sera difficile de savoir qui est derrière cette entité.

D’où l’invisibilisation de la richesse aujourd’hui, à l’exception de personnes publiques comme Elon Musk, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos ou Bernard Arnault, qui composent les listes des riches de Forbes, et dont les participations majoritaires au sein d’entreprises ne peuvent être dissimulées. Pour la vaste majorité des actionnaires moins gros, la confidentialité est de rigueur.

Le deuxième actionnaire significatif de BlackRock est Capital Group, avec 5 % du capital. Qui détient cet autre géant de la gestion d'actifs moins connu que les deux autres ? Quelque 450 associés s’en partagent la propriété, et aucun nom n’est divulgué, car ce groupe n’est pas coté en bourse. Voilà une autre structure très discrète en matière d’actionnariat.

Dans le rapport annuel de BlackRock, on trouve Larry Fink parmi les actionnaires de la firme. Son paquet d’actions représente moins de 1 % du capital de la firme. Sa fortune personnelle est estimée par Forbes à 1 milliard de dollars, guère plus. Elle n’égale donc pas celles des Arnault ou Musk de ce monde (environ 230 milliards chacun), mais son pouvoir d’agir sur les marchés financier est quant à lui supérieur.

On ne connaît donc pas nommément les plus gros propriétaires de BlackRock. Cette firme et celles qui la possèdent brassent des milliers de milliards de dollars pour leur clientèle. Elles sont au capital de toutes les grandes multinationales, mais restent donc opaques quant à leur sommet : elles exercent leur responsabilité derrière la devanture d’une entité juridique, c’est-à-dire d’une personne morale et non physique.

En une décennie, BlackRock – dont nous expliquions plus haut que les fonds ont largement profité de la planche à billets américaine depuis 2009 – a vu son chiffre d’affaires quasi doubler, passant de 10 à environ 19 milliards de dollars. La firme a dégagé 5 milliards de bénéfice net en 2022, et 6 milliards en 2021.

En termes de capitalisation boursière, toutefois, même si BlackRock gère une somme phénoménale pour sa clientèle – près de 10 000 milliards de dollars – la firme elle-même ne vaut pas si cher en bourse. Sa capitalisation boursière en tant que groupe est de 105 milliards de dollars. Il n’y a pas si longtemps, la banque suisse UBS a valu davantage, 126 milliards en 2007, et vaut 86 milliards aujourd’hui, ce qui n’est pas si éloigné du géant new-yorkais.

Apple a atteint 3 000 milliards en bourse à la fin juillet de cette année, ce qui signifie que le géant de la Tech vaut 30 fois plus que BlackRock. Malgré cela, posséder une part de BlackRock, c’est avoir une influence sur une entité qui contrôle une énorme partie de l’épargne mondiale. Mais au final, le constat est là : des deux principaux actionnaires de BlackRock qui ensemble possèdent 13 % de la firme, on ne sait pas grand-chose.

Le cas de BlackRock en France est révélateur du poids démesuré des multinationales sur les États, y compris sur une puissance économique de la taille de la France. Ce problème, combiné à celui du manque de régulation et de garde-fous politiques, aboutit à l’influence exagérée dont peut disposer une firme qui gère 10 000 milliards de dollars d’actifs. Aux États-Unis, il n’existe pas de limite à la taille d’un gérant de fonds, ni de législation quant à la responsabilité sociale et environnementale qu’implique une telle taille.

Cette influence s’exerce non seulement auprès de différents gouvernements, qui espèrent que ces firmes aux trillions recommanderont leur pays aux investisseurs, mais encore davantage auprès des entreprises incluses dans les portefeuilles gérés. Aux assemblées générales de ces dernières, ce sont toutes les dimensions, y compris la politique salariale, la responsabilité sociale et environnementale et les rémunérations des dirigeants, qui sont affectées par les actionnaires incontournables que sont devenues ces firmes.

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