Chris Hedges : « Abandonner Julian Assange, c'est s'abandonner soi-même. »

Au-delà de l'immense service rendu aux citoyens par Julian Assange, c'est son refus de renoncer à son intégrité et à sa dignité qui permet de comprendre pourquoi les pouvoirs en place continuent de le clouer au pilori.

Discours de Chris Hedges devant le Tribunal de Belmarsh à New York.

Nous savons ce que Julian Assange a fait. Nous avons conscience du grand service qu'il a rendu aux citoyens. Nous savons que lui et WikiLeaks, aidés par des personnes courageuses comme Chelsea Manning, nous ont offert le plus important coup journalistique de notre génération, en déchirant le voile érigé par les élites politiques, militaires et financières au pouvoir pour exposer au grand jour leur malhonnêteté, leur corruption et leurs crimes. Nous savons que partout dans le monde, les populations depuis Haïti jusqu'à la Tunisie ont été incitées à demander des comptes à leurs "élites".

Mais aujourd'hui, je veux que nous nous penchions sur Julian Assange lui-même. Car Julian, doté d'aptitudes précoces, aurait facilement pu être quelqu'un d'autre. Il aurait pu vendre ses talents à la Silicon Valley, à Wall Street ou aux agences de renseignement et de surveillance ; celles-ci l'auraient grassement payé. Il aurait pu se construire une carrière lucrative, grâce à laquelle il aurait été financièrement à l'abri, voire riche.

Il aurait pu obtenir toutes ces choses auxquelles, nous dit-on, dans notre société de consommation, nous devrions aspirer : une maison cossue, des voitures de luxe, la sécurité financière, des vêtements raffinés, et le statut qui résulte des acquis matériels et de la réussite au sein des structures du pouvoir. Aucun souci. Aucune controverse. Aucune persécution.

Mais pour suivre cette voie, une voie que beaucoup ont suivie, Julian aurait dû sacrifier son intégrité et sa dignité. Il lui aurait fallu renier la justice et la liberté afin d'étouffer et de contrôler les aspirations de la grande majorité des gens enfermés au-delà des portes dorées des privilèges et du pouvoir. Cela l'aurait fait entrer dans les mécanismes complexes conçus par les élites dirigeantes pour concentrer les privilèges, la richesse et le pouvoir entre leurs mains. Cela aurait obligé Julian à devenir un rouage de la mégamachine, à jouer un rôle dans la construction du totalitarisme d'entreprise.

Julian a choisi de ne pas emprunter cette voie. Il s'est détourné des sirènes du succès, du moins tel que ce dernier est défini par les puissants. Il s'est engagé sur la voie difficile empruntée par tous ceux qui combattent l'oppresseur au nom des opprimés.

Une vie qui a du sens est une vie de confrontation. Lorsque vous résistez au mal radical, vous mettez en danger votre carrière, votre réputation, votre solvabilité financière et parfois votre vie. Vous devenez tout à coup un hérétique à vie. Lorsque vous vous tenez aux côtés des opprimés, des damnés de la terre, alors vous êtes traité comme l'un d'entre eux. Vous aussi, vous êtes damné. Et c'est ce qui arrive à Julian Assange.

Ainsi, dans ce monde, les personnes les plus empathiques et concernées sont visées et tuées par les personnes les moins empathiques et concernées.

Défiant l'interdiction des dieux, Prométhée a donné le feu aux hommes, rendant ainsi accessibles la connaissance, l'art, la science, la technologie et la civilisation. Pour avoir donné le pouvoir aux mortels, les dieux ont condamné Prométhée à un supplice éternel. Il a été enchaîné à un rocher et un aigle, emblème de Zeus et du pouvoir, lui dévorait le foie pendant la journée. Et puis, pendant la nuit, son foie repoussait. Le lendemain matin, de nouveau, il lui était douloureusement arraché dans un cycle sans fin. L'histoire de Julian est la version moderne de ce mythe antique.

@Mr.Fish

Julian nous a donné le savoir et avec ce savoir, il nous a donné le pouvoir. Pour cet acte de défi, jamais ceux qu'il a dénoncés au grand jour ne lui pardonneront.

Albert Camus écrivait que « l'une des seules positions philosophiques cohérentes, c'est la révolte. Elle est une confrontation perpétuelle de l'homme et de sa propre obscurité. Elle n'est pas aspiration, elle est sans espoir. Cette révolte n'est que l'assurance d'un destin écrasant, moins la résignation qui devrait l’accompagner ».

« Un homme en vie peut être asservi et réduit à sa condition historique d'objet, prévient Camus, mais s'il meurt en refusant d'être asservi, il réaffirme qu'il existe un autre type de nature humaine, celle qui refuse d'être classifiée en tant qu'objet ».

Julian atteste qu'il existe un autre type de nature humaine. Il refuse d'être classé comme objet. Son exemple nous invite à affronter le mal radical, quel qu'en soit le prix. Être aux côtés de Julian Assange, c'est être aux côtés de soi-même. Abandonner Julian, c'est s'abandonner soi-même. Et si vous vous abandonnez ; alors la vie devient « un conte raconté par un idiot, rempli de bruit et de fureur. Qui ne veut rien dire ».

Article traduit et reproduit avec l'autorisation de Chris Hedges
Source originale : Scheerpost - 25/02/2022

Photo d'ouverture : Julian Assange s'exprime sur le balcon de l'ambassade de l'Équateur à Londres, 19 mai 2017 - Daniel Leal - @AFP

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