« L'Europe vassalisée est hystériquement pro-israélienne » - Michael Brenner

Le traitement inhumain infligé de longue date aux Palestiniens par Israël – et qui culmine désormais avec le massacre de civils et leur expulsion massive de Gaza – laisse les Européens indifférents. Au contraire même, ils encouragent les Israéliens et se surpassent en affichant leur solidarité avec ardeur.

Article Démocratie
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publié le 03/02/2024 Par Michael Brenner
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Pendant près de deux millénaires, l'Europe a rejeté, méprisé et persécuté les juifs. Aujourd'hui, après un répit de quelques décennies, elle condamne et maltraite les musulmans de la même manière. Le traitement inhumain infligé par Israël aux Palestiniens – qui culmine désormais avec le massacre de civils et leur expulsion massive de Gaza – laisse les Européens indifférents. Pire, ils encouragent les Israéliens, se surpassent dans des démonstrations fougueuses de solidarité, dans l'envoi rapide d'armes pour que les Forces de défense israéliennes puissent mieux encore mener leur odieuse campagne, dans la validation instantanée des mensonges les plus scandaleux à la suite des atrocités les plus révoltantes.

Le choc vis-à-vis des atrocités du Hamas n'a fait que renforcer d'autant plus leur soutien moral. Les dirigeants européens se sont précipités à Tel Aviv pour être au plus près de l'action et pour pouvoir arracher une photo d'eux embrassant Bibi Netanyahou – une copie pour le journal télévisé du soir, une copie pour la prochaine brochure de campagne, une copie pour d'éventuels mémoires.

De façon générale, l'Occident a manifestement un gros problème avec les questions de religion, de race et d'ethnicité. Ce problème est multiforme ; il se transforme, il va et vient, il déplace les priorités et les cibles, mais il reste profondément ancré dans la psyché collective. Certes, même si ce phénomène n'est évidemment pas systématique chez les 400 millions d'habitants que compte l'Europe, il est de toute évidence fréquent et profondément ancré.

Toute la panoplie des institutions – publiques et privées – se lève comme si elle était chorégraphiée pour déverser les mêmes émotions, porter les mêmes jugements sévères et sans nuance, utiliser les mêmes slogans grossiers, se draper dans les mêmes bannières de bien-pensance et de moralisme revendiqué. Les chefs de gouvernement, les politiciens, les médias, les experts, émettent les mêmes bruits cacophoniques, imposent agressivement la même uniformité d'opinion et punissent les rares dissidents.

Ainsi, la glorification de l’État d'Israël va de pair avec la déshumanisation des musulmans de Palestine. Bien entendu, les Palestiniens, qui souffrent depuis longtemps, ne sont pas les seuls à se voir refuser le droit à un statut privilégié de victime, et à être collectivement condamnés comme coupables des crimes les plus odieux commis par Al-Qaïda, l'État islamique ou le Hamas. Hommes, femmes, enfants, sans exception. Il s'agit à chaque fois de communautés musulmanes.

Quelles sont les sources de cette psychopathologie ? Certaines sont immédiatement identifiables. Tout d'abord, le désir résiduel et latent d'absoudre l'Europe des péchés commis contre les juifs depuis qu'ils ont été stigmatisés comme étant les assassins du Seigneur et Sauveur des Chrétiens. Il a fallu environ 1 900 ans pour que la haine des plus ardents pourfendeurs des juifs les fassent passer à l'acte final et macabre de la vengeance. Des volontaires de 16 pays européens ont formé des divisions SS qui y ont participé – directement ou indirectement (les plus gros contingents étant constitués d'Ukrainiens).

Cet holocauste a eu un puissant effet dégrisant sur l'âme contemporaine des chrétiens européens, qu'ils soient croyants, pratiquants ou de pure forme. Les craintes, les blessures et les affres de la conscience qui y sont associées se sont progressivement estompées et la discrimination à l'égard des juifs a largement disparu (malgré les tentatives, ces dernières années, d'exagérer chaque incident mineur dans le cadre d'un effort visant à confondre la critique d'Israël avec l'antisémitisme à l'ancienne). Cependant, ce maelström de sentiments complexes ne s'est pas entièrement dissipé.

Les mots même de « juif » et « Israël » ont le pouvoir de paralyser les esprits et les consciences en Europe. C'est ainsi que le commentateur britannique le plus érudit, réputé pour sa franchise et sa rare capacité à démêler la langue de bois et le mensonge officiels, se déclare incapable de dire qui a détruit l'hôpital de Gaza, se retranchant derrière la formule « nous devrions attendre les résultats d'une enquête impartiale des Nations unies ». Qui a commis cet acte criminel ? Les personnes qui ont déjà largué 1 500 bombes sur la ville de Gaza ou Ali Baba & les 40 voleurs ? Faites votre choix – selon votre propre convenance.

Ainsi, le président français Emmanuel Macron interdit toutes les manifestations qui expriment de la sympathie pour les Palestiniens au motif qu'elles causent chez les juifs et pour Israël, une détresse émotionnelle. Il se rend ensuite en pèlerinage à Jérusalem pour exhorter les Israéliens à poursuivre le Hamas « sans pitié » – en ajoutant, pour la forme, « dans le respect de la loi ». De la même manière, les autorités allemandes interdisent strictement les manifestations de sympathie en faveur de Gaza et menacent les participants de poursuites pénales. La ministre des affaires étrangères Braebock utilise une tribune de Tel-Aviv pour informer le monde qu'« Israël se soucie du bien-être des habitants de Gaza ».

Cela explique aussi pourquoi le chef du parti travailliste au Royaume-Uni, Keir Starmer, procède à des purges de style stalinien dans les rangs de son parti, à l'encontre de quiconque prononce un mot critique à l'égard d'Israël – y compris Corbyn, désormais rayé des registres du parti. Il n'est pas étonnant qu'il exige maintenant explicitement, dans une interview publique, que la position officielle du parti soit d'autoriser les Israéliens à poursuivre leurs bombardements, de couper tout approvisionnement de nourriture, eau et électricité, et d'expulser les Gazaouis dans le désert du Sinaï pendant que l'on fait pression sur le Qatar pour qu'il finance un village de toiles pour un ou deux millions de personnes.

Deuxièmement, les relations entre les Européens et les communautés musulmanes sont devenues de plus en plus tendues. Avant tout, la croissance d'importantes communautés d'immigrés, installées principalement en Europe occidentale, a généré une série de problèmes sociaux résultant des complications dues à une assimilation culturelle imparfaite et à l'intrusion d'influences provenant du monde musulman extérieur. Ces problèmes ne sont que trop familiers : la propagation rapide d'un islam intolérant et fondamentaliste, les menaces posées par des groupes jihadistes violents dont les tentacules ont atteint les villes européennes, la situation tumultueuses de la politique au Moyen-Orient, les crises pétrolières périodiques qui ont fait de la région une sphère de tensions pour la politique des grandes puissances et, non des moindres, les effets persistants du colonialisme occidental qui n'ont jamais été expurgés.

Les deux caractéristiques les plus frappantes de cette expérience de 450 ans sont les suivantes : 1) la profonde relation de domination et de subordination sur laquelle elle reposait et qu'elle a ancrée dans l'esprit des Européens ; et 2) le fait que les « Blancs » étaient les dominants et les peuples « de couleur » les subordonnés. Cela a très rapidement dégénéré en une croyance raciste selon laquelle ces derniers étaient intrinsèquement inférieurs – d'une certaine manière, pas tout à fait « pleinement humains ». Les cicatrices psychiques persistantes ne se sont jamais totalement estompées, de part et d'autre.

Rappelons que c'est de notre vivant que les populations dépendantes des puissances impériales se sont libérées de la tyrannie – au prix de longues effusions de sang – en Afrique du Nord, en Indochine, au Kenya, en Angola, en Indonésie, au Mozambique, en Irak et en Syrie. Plus récemment, des guerres entre l'Occident et les sociétés musulmanes ont eu lieu en plusieurs endroits : Afghanistan, Irak, Syrie, Somalie, Libye, Sahel. Tout cela sur des sols majoritairement musulmans. Et les terroristes nationaux sévissant en Europe occidentale citent ces attaques contre les musulmans comme principale motivation de leurs attaques – plutôt que leur dévotion à un credo jihadiste coranique en tant que tel.

Cela nous amène à nous pencher sur le principal facteur externe : les États-Unis. Plus précisément, leur relation durable de domination et de subordination. Les pays européens ont été dénaturés par l'Amérique, en ce sens qu'ils ont été dépossédés de leur statut souverain et de la volonté politique qui en découle. Ce lien transatlantique paradoxal a été entretenu par les deux parties. Son importance pour la compréhension de l'attitude européenne à l'égard d'Israël et de la Palestine est double. Premièrement, il existe une étrange inversion des rôles quand il s'agit des politiques européennes qui participent aux relations dominant-subordonné, à la fois avec l'Amérique et les arabes musulmans. Cela correspond au profil classique de ce qui caractérise la « personnalité autoritaire ». Envers le supérieur on est docile, obéissant, obséquieux ; envers l'inférieur, on est arrogant, exigeant et condescendant.

Plus concrètement, la vassalité de l'Europe à l'égard des États-Unis l'oblige à suivre Washington sur n'importe quelle voie politique empruntée par le seigneur, aussi imprudente, dangereuse, contraire à l'éthique et contre-productive soit-elle. De manière prévisible, ils ont marché (ou couru) comme des moutons vers n'importe quelle falaise que les États-Unis ont choisie sous l'effet de leurs propres pulsions suicidaires. Il en a été ainsi en Irak, en Syrie, en Afghanistan, à l'égard de l'Iran, de l'Ukraine, de Taïwan et pour toutes les questions impliquant Israël. La série d'échecs douloureux et les coûts élevés n'induisent ni changement de loyauté ni de mentalité. C'est impossible, car les Européens ont totalement assimilé l'habitude de la déférence, la vision du monde des Américains, leur interprétation biaisée des résultats et leurs récits honteusement fictifs. Les Européens ne peuvent pas plus se débarrasser de cette dépendance qu'un alcoolique de longue date ne peut se passer de la boisson.

Cette situation de dépendance les pousse à minimiser les tendances inquiétantes tant de la politique intérieure américaine que de sa politique étrangère. Le choix de dirigeants mentalement instables et/ou incompétents, les actions erratiques de forces politiques déséquilibrées, les entreprises à haut risque à l'étranger, le fait de provoquer des rivaux désignés – rien de tout cela n'incite les Européens à se défaire du joug qui pèse sur leur esprit, leurs émotions et leur sens moral.

En outre, il nous faut garder à l'esprit que l'Amérique contemporaine est devenue sujette à l'hystérie. Il y a d'abord eu la guerre mondiale contre la terreur qui, pendant une vingtaine d'années, l'a vue se déchaîner autour du globe à la recherche de jihadistes, depuis l'Hindou Kouch jusqu'au désert du Sahara, tout en réduisant à néant ses garanties constitutionnelles en matière de droits individuels et de procédures légales. Ensuite, il y a eu la russophobie maladive : Dostoïevski supprimé des cours de littérature, Anna Netrebko sommairement annulée dans tous les opéras occidentaux au motif qu'elle a un jour accompagné Poutine à une collecte de fonds pour les réfugiés de Donetsk qui avaient fui les frappes d'artillerie ukrainiennes qui avaient tué 14 000 de leurs compatriotes, boycott des produits russes, y compris les aiguilles à coudre, etc. Dans le même temps, la « menace » chinoise fantasmée a alimenté notre imagination enfiévrée. Cette hystérie a déclenché le psychodrame du ballon « espion ».

Les Européens, quant à eux, ne sont pas moins enclins à l'hystérie. En effet, une fois que l'on a diabolisé les Palestiniens en général, les qualifiant de coupables, justifiant ainsi des actes effroyables, il devient pratiquement impossible de revenir à une position de condamnation de ces mêmes actes de représailles criminelles que l'on avait précédemment cautionnés, puisque cela signifie s'inculper soi-même. Même les personnalités publiques qui ont simplement gardé le silence face aux atrocités se retrouvent coincés dans ce piège.

La vérité stupéfiante et effrayante est que les sociétés occidentales – américaines et européennes – se comportent de manière hystérique. Le fait que le Sénat de Washington ait adopté à la quasi-unanimité une résolution condamnant ce qu'il a appelé des « groupes d'étudiants anti-israéliens et pro-Hamas » est un signe évident que quelque chose n'est pas normal. Il ressort clairement des déclarations des partisans que l'étiquette est apposée à quiconque proteste contre l'assaut à Gaza, ou qui exprime son soutien au peuple palestinien. Les dénonciations et purges généralisées frappant les personnes qui expriment ces sentiments le confirment.

Certains pourraient se demander comment on peut qualifier d'hystériques les actions d'institutions privées et de gouvernements ainsi que d'individus faisant partie d'une psychose de masse irrationnelle – et sur un sujet qui ne les concerne pas directement. Après tout, ces pays sont constitués de membres éduqués, autonomes et diversifiés, formés à l'éthique civique – la majorité d'entre eux étant laïques et n'étant rattachés à aucune croyance ou mouvement dogmatique. Il ne s'agit pas de cloîtres médiévaux, de théocraties ou de sociétés totalitaires. Et c'est bien de cela qu'il s'agit. Le phénomène observé répond à tous les critères d'un diagnostic d'hystérie de masse – en toute objectivité. Tout cela soulève les questions les plus profondes quant à l'espèce d'entité sociale que nous sommes devenus. Les quelques analogies historiques, très grossières, ne sont pas de celles que nous voulons envisager.

Au Moyen-Orient, les effets concrets sont les suivants : 1) l'Europe se retrouve alourdie du bagage des interventions qui attisent l'hostilité des musulmans envers l'Occident, et 2) cela crée l'impératif psychologique de trouver un moyen d'apaiser le sentiment européen de culpabilité en trouvant, et en amplifiant, les péchés des victimes. Cette entreprise douteuse se pare d'un épais vernis de vertu en faisant du soutien inconditionnel à Israël le symbole ultime des bonnes intentions européennes, tout en s'aveuglant sur le transfert de culpabilité accumulée en raison des abus historiques commis à l'encontre des juifs, en faveur de l'empathie pour les abus commis par leurs anciennes victimes à l'encontre des arabes musulmans.

La dynamique interne des États-Unis est très similaire à celle de l'Europe, à trois exceptions près. Premièrement, la culpabilité concernant les persécutions infligées aux juifs au cours de l'Histoire est largement absente. Oui, il est vrai que certains individus ressentent une certaine culpabilité quant à la désignation par les chrétiens de « tueurs du Christ » comme boucs émissaires, mais en général, cette culpabilité est beaucoup plus abstraite. L'empathie envers Israël est née, et s'est intensifiée, surtout en raison d'une sympathie instinctive pour l'opprimé menacé par des personnes que vous considérez défavorablement (1956, 1967) – un récit déchirant qui a été largement étayé par des témoignages vibrants, cinématographiques et écrits, au sujet de la tragique persécution des juifs au cours du XXe siècle. À cela s'ajoute l'influence considérable exercée par le puissant lobby pro-israélien.

Deuxièmement, la croissance spectaculaire de l'influence d'un mouvement évangélique politisé a ajouté un facteur important à l'équation. Le livre de l'Apocalypse est leur guide et leur source d'inspiration. Il y est indiqué que la seconde venue de Jésus-Christ et l'Armageddon seront marqués par le retour des juifs dans leur patrie hébraïque. La suite des événements est bien entendu floue, tant pour les Israéliens que pour les évangéliques.

Troisièmement, le projet renouvelé des États-Unis d'asseoir leur domination mondiale a stimulé la détermination américaine dans le monde entier. L'accent mis depuis longtemps sur le Moyen-Orient, pour de multiples raisons, incite Washington à sécuriser ce qu'il considère comme des atouts précieux. Cette forte impulsion est accentuée par le déclin de son influence dans le reste de la région, en particulier dans le Golfe. Doutant de plus en plus de ses capacités et de sa vocation présumée de prophète du progrès pour tous les peuples du monde, l'Amérique saisit compulsivement toutes les occasions qui s'offrent à elle pour confirmer qu'elle est l'enfant du Destin et pour se rassurer en se disant que sa mythologie nationale est inscrite dans les cieux.

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Professeur émérite d'affaires internationales à l'Université de Pittsburgh et membre du Center for Transatlantic Relations à SAIS/Johns Hopkins. Michael Brenner a été directeur du programme de relations internationales et d'études mondiales à l'université du Texas. Il a également travaillé au Foreign Service Institute, au ministère américain de la Défense et à Westinghouse. Il est l'auteur de nombreux livres et articles portant sur la politique étrangère américaine, la théorie des relations internationales, l'économie politique internationale et la sécurité nationale.

Texte traduit et reproduit avec l'autorisation de Scheerpost.
Source : Scheerpost — 03/01/2024

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