L’une des justifications avancées par les administrations Trump et Netanyahou pour justifier la guerre qu’ils conduisent contre l’Iran a consisté à affirmer qu’elle visait notamment à empêcher l’Iran de se doter d’armes nucléaires. De multiples justifications supplémentaires ont depuis été avancées par différents officiels – la suppression du programme de missiles balistiques, la saisie du pétrole et d’autres –, détournant la conversation de l’objectif de non-prolifération. Mais la conversation publique francophone semble en avoir retenu que si l’Iran était sur le point de se doter d’armes nucléaires, alors l’usage de la force était bel et bien nécessaire et légitime.
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L’objet de cette intervention (1) est une mise en garde spécifique quant aux leçons que l’on va apprendre de la guerre en Iran en matière de lutte contre la prolifération nucléaire et sur les causes légitimes d’usage de la force. Si l’on se convainc que l’usage de la force est nécessaire et suffisant à la prévention de la prolifération, cela ouvre la porte à une légitimation a priori de toute velléité d’usage futur de la force dans l’un des trente pays qui disposent aujourd’hui de réacteurs nucléaires en opération et possiblement ceux qui sont en construction. La logique serait que les réacteurs peuvent produire de l’uranium hautement enrichi ou du plutonium utilisables pour fabriquer des explosifs nucléaires et doivent à ce titre être ciblés. Cette conséquence est d’autant plus probable que les trois États qui ont jusqu’à ce jour utilisé la force au service de la contre-prolifération – les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël – et la quasi-totalité des États du monde continuent de considérer la non-prolifération comme un objectif légitime.
Cette leçon prévisible et dangereuse vient du fait que le soupçon de prolifération est intrinsèquement infalsifiable. Il y a dans ces accusations des incertitudes irréductibles qui font que l’accusé ne peut jamais avec certitude prouver son innocence. Accepter cette lecture de l’histoire, qui semble admise, c’est offrir aux agresseurs potentiels un mode d’opération extrêmement aisé et justifier a priori des violences de grande ampleur. Il leur suffira d’accuser ceux qu’ils veulent attaquer de développer des arsenaux nucléaires. Dans un contexte où l’usage de la force semble de plus en plus normalisé, il m’a semblé important d’expliquer cela pour aider à faire tenir un rempart à la légitimation aveugle de tout usage de la force.
Un correctif essentiel. Nous sommes dans une période sans précédent de non-prolifération horizontale et de prolifération verticale : la clé est de contenir le désir d’armes nucléaires
Commençons par un correctif essentiel. La conversation publique donne l’impression que la prolifération est partout et que tous les États veulent des armes nucléaires. Ceux qui n’en disposent pas, c’est qu’ils ont échoué ou ne le peuvent pas, pas qu’ils ne le veulent pas. Et on entend déjà qu’après l’Iran, il va y avoir une « vague de prolifération » à commencer par l’Arabie Saoudite. La réalité est toute autre. La prolifération qui est en cours, au moins depuis 2010, est dite verticale, et concerne les États dotés d’armes nucléaires qui, à des degrés très divers, augmentent la durée de vie, la taille et/ou les capacités de destruction de leurs arsenaux (2). En termes de nouveaux États dotés d’armes nucléaires, hébergeant des armes nucléaires sur leur sol ou conduisant des programmes d’armement nucléaires, nous sommes dans une période sans précédent de non-prolifération.
Tout d’abord, au moins 143 États n’ont jamais tenté de se doter de ces systèmes d’armes. Leurs capacités limitées n’ont pas empêché la Chine ou la Corée du Nord d’entamer des programmes nucléaires dans les années 1950. Il faut donc accepter que l’absence de programme nucléaire n’est pas seulement due à une incapacité. Un très grand nombre d’États a simplement développé des stratégies de sécurité nationale non-fondées sur la détention d’armes nucléaires. Au-delà de cela, quel que soit l’indicateur que l’on observe, nous sommes dans une période sans précédent de non-prolifération. Le graphe ci-dessous l’illustre. Et l’on peut avoir confiance en cette estimation dans la mesure où notre capacité de détection de ces programmes est meilleure qu’elle ne l’a jamais été.
La courbe rouge montre que depuis 2006 et le premier essai nucléaire nord-coréen, soit 19 ans révolus, il n’y a pas de nouvel État doté d’armes nucléaires. Jamais dans l’histoire de l’âge nucléaire nous n’avons connu une période aussi longue sans nouvel entrant dans le club des États dotés. Au cours de la Guerre froide, on avait un nouvel entrant en moyenne tous les cinq ans si l’on compte comme critère distinctif des États dotés le fait d’effectuer un essai nucléaire. Depuis que l’arsenal pakistanais a été perçu comme pleinement opérationnel par les Indiens à la fin des années 1980, soit depuis plus de trente-cinq ans, nous avons eu seulement un nouvel État doté, la Corée du Nord, dont le programme nucléaire a commencé dans les années 1950 (3). Mais ce ne sont de loin pas les seuls indicateurs suggérant que nous sommes dans une période sans précédent de non-prolifération.
Évidemment, si la prolifération est un souci, c’est que l’on craint que les armes existantes explosent, peut-être aussi par accident ou soient volées par des acteurs non-étatiques susceptibles de les utiliser. De ce point de vue aussi, comme le montre la partie hachurée du graphe ci-dessous, le nombre d’États hôtes d’armes nucléaires de leurs patrons, américains ou russes – aucun autre État doté n’a déployé ses armes sur le territoire d’États alliés – a diminué considérablement, de 18 au milieu des années 1970 à 5 au sortir de la Guerre froide, puis à nouveau 6 depuis que la Biélorussie affirme héberger des armes nucléaires russes depuis 2023. La proposition d’Emmanuel Macron de déployer des armes nucléaires françaises en territoire allié européen pourrait faire augmenter ce chiffre si le prochain locataire de l’Élysée la suivait et si des alliés étaient effectivement intéressés par cette proposition, mais nous serions encore loin des niveaux de Guerre froide, et ce n’est là qu’une hypothèse.
Ce graphe fait aussi apparaître le caractère sans précédent de la période de non-prolifération dans laquelle nous nous trouvons grâce à une troisième variable. Même si l’on accepte, contrairement aux estimations du renseignement américain en mars 2025 et mars 2026 respectivement, qu’il y avait en Iran un programme d’armement nucléaire en cours, le fait que ce soit le seul en cours en ce moment donné est une situation plus favorable qu’à tout moment antérieur dans l’histoire de l’âge nucléaire (4).
L’élément à retenir de cette section est donc le suivant : nous sommes dans une période sans précédent de non-prolifération horizontale. Si l’on souhaite y rester, il est donc essentiel de ne pas rendre inutilement désirables les armes nucléaires alors que l’accès à la technologie est plus facile que jamais, sauf à parier sur le fait que des problèmes de gestion des programmes suffisent à les faire échouer, comme cela a été parfois le cas par le passé (5). Alimenter le désir d’armes nucléaires dans un contexte dans lequel la force est communément considérée comme une solution nécessaire et légitime invite en effet davantage de recours à ladite force au service de la non-prolifération.
Pourquoi le soupçon de prolifération est infalsifiable
Dans ce contexte, il est essentiel de se rendre compte qu’il sera toujours impossible de prouver son innocence en matière de prolifération. Il sera toujours possible d’affirmer que l’Agence Internationale de l’Énergie atomique n’a pas accès à toutes les installations pertinentes. On se souviendra ainsi du précédent de la première guerre du Golfe après laquelle on a en effet découvert de nombreuses installations dans le complexe de Tuwaitha qui lui avaient été cachées par l’Irak. Suite à cela, des protocoles additionnels aux accords de garantie signés entre les États et l’Agence Internationale de l’Énergie atomique ont été développés, permettant des contrôles inopinés, mais qui le souhaite pourra toujours se focaliser sur les limites de couverture de ces accords.
On ajoutera ainsi que si l’on a disposé des caméras dans les installations, elles peuvent dysfonctionner ou ne pas couvrir le bon angle, ne donnant de toute façon qu’une image incomplète des activités. Enfin, la catégorie Material Unaccounted For offre une source supplémentaire d’incertitude irréductible grâce à laquelle le soupçon pourra toujours se réaffirmer. Elle désigne la différence entre la quantité de matières fissiles déclarées et la quantité mesurée, qui peut être expliquée notamment par des dépôts, notamment le long des barres de combustibles dans les centrifugeuses. Même la plus petite quantité de matière fissile manquante dans les quantités mesurées pourra toujours être soupçonnée d’avoir été détournée à des fins de prolifération. Ce n’est qu’une possibilité parmi de nombreuses autres. Elle entend montrer qu’il y aura toujours des incertitudes et des inexactitudes que l’on pourra toujours interpréter comme confirmant le soupçon a priori de prolifération.
Il n’est donc pas nécessaire de mentir ou d’être de mauvaise foi pour soutenir un soupçon inextinguible de prolifération. Il suffit de se focaliser sur les incertitudes et les limites du connu et de les interpréter de manière soupçonneuse. Du fait de cette infalsifiabilité du soupçon de prolifération, il est essentiel de s’assurer qu’il ne serve pas de prétexte et de blanc-seing à tout désir futur d’infliger de la violence à des pays tiers.
Le passé nous donne des exemples où le soupçon de prolifération a été utilisé exactement comme cela
En effet, la guerre en Irak débutée en mars 2003 a été largement justifiée au nom de la non-prolifération des « armes de destruction massive » que l’Irak était accusé de posséder. Les coûts humains et financiers de cette guerre, construite sur une série de soupçons qui se sont avérés faux et, plus grave encore, qui auraient pu être compris comme faux au moment même où la guerre a été lancée, sont astronomiques. On les estime à au moins une centaine de milliers de vies perdues (et sans doute bien plus) et 2 800 milliards de dollars si l’on prend en compte le coût de santé et d’invalidité des vétérans jusqu’en 2050 (6). Nous nous concentrons ici sur cette seule guerre, mais il est important d’observer que la violence a été fréquemment utilisée au nom de la contre-prolifération, en particulier au Moyen-Orient depuis les années 1990 par les États-Unis, le Royaume-Uni et Israël (7).
Comme y insistera Hans Blix dans un ouvrage paru en français dès 2004, il n’y avait pas d’armes de destruction massive qui sont demeurées « introuvables » (8). Mais le précédent du programme nucléaire que l’Irak avait effectivement dissimulé et qui a été découvert seulement après l’opération « Tempête du désert » a contribué à donner une plausibilité à des soupçons dont on va voir que la base empirique était plus que fragile.
La défense de la guerre en Irak de 2003 s’appuie essentiellement sur trois éléments : l’affirmation de liens entre Saddam Hussein, Al-Qaeda et les attentats du 11 septembre, l’autorité du renseignement britannique qui publie le 3 février 2003 un rapport intitulé Irak. Son infrastructure de la dissimulation, de la duperie et de l’intimidation suggérant que le déni irakien ne saurait être pris en considération, et le renseignement sur le programme bactériologique issu d’un chimiste irakien réfugié en Allemagne, nom de code « Curveball », dont les informations sont utilisées par Colin Powell lors de son intervention devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Si l’on traduit en français, Powell dit ce jour-là : « Chacune des déclarations que je fais aujourd’hui s’appuie sur des sources, des sources solides ».
Ces trois éléments sont faux. Les terroristes du 11 septembre n’étaient pas liés à l’Irak et les officiels de l’administration Bush qui l’affirmaient avaient reçu des rapports du renseignement défendant le contraire. Curveball a été « inventé » de toute pièce et le rapport du renseignement britannique a été plagié d’un article issu d’un chapitre d’un doctorat en cours sur les services de sécurité de l’Irak en 1991, pas en 2003. Le gouvernement britannique présenta ainsi ses excuses pour le plagiat le 8 février 2003. Il est établi du fait d’une virgule mal placée dans l’original, et également mal placée dans le rapport. Le jugement présenté par le renseignement britannique ne s’appuie donc pas sur leur capacité unique et propre d’acquisition d’information, mais dérive simplement du travail du jeune doctorant, Ibrahim Al Marashi, auquel on n’aurait sans doute pas accordé le même crédit. D’autant moins que ses informations portent sur une période différente. Des articles publiés dans le magazine Jane’s Intelligence Review vont aussi être plagiés, des extraits étant même déformés pour faire apparaître la menace irakienne comme plus sérieuse.
L’usage de la force n’est ni une condition nécessaire ni une condition suffisante à la non-prolifération
Si l’objectif est d’empêcher un acteur donné d’acquérir des capacités de destruction, l’usage de la force peut apparaître comme tentant et presque comme évident puisqu’il permet de détruire ces capacités. Pourtant, la plupart des États qui se sont intéressés à ces systèmes d’armes y ont renoncé sans que la force soit employée. Est-elle seulement nécessaire, efficace et légitime comme ultime recours dans les cas les plus difficiles, les proliférants les plus incorrigibles ? Cette évidence est trompeuse pour les raisons suivantes.
D’abord, si le soupçon de prolifération ou la performance du programme visé s’avère erroné, ses conséquences peuvent consister en un développement d’un désir d’armes nucléaires ou renforcer les coalitions qui le portaient antérieurement, mais avaient jusqu’alors perdu la bataille politique. Souvenons-nous en effet qu’au moins 143 États ne se sont jamais intéressés aux armes nucléaires et qu’il est souhaitable de ne pas encourager de désir pour ces armes de leur part. Même si l’intention est là, le succès et l’efficacité des programmes sont régulièrement surestimés.
Prenons le cas de l’Irak. Le réacteur Osirak détruit par l’armée de l’air israélienne le 7 juin 1981 s’est avéré ne pas être une source efficace de production de plutonium qui aurait pu servir pour fabriquer des armes, notamment parce que les Français avaient fourni du combustible dit « caramel » qui réduisait encore sa capacité à produire du plutonium (9). Produire ne serait-ce qu’un explosif nucléaire aurait encore pris plusieurs années. La constitution d’un arsenal susceptible d’être lancé sur des ennemis ou de résister à une frappe en premier aurait pris bien plus longtemps encore. Et Saddam Hussein suffisait à garantir l’échec du programme, soit parce qu’il n’accordait pas une autonomie suffisante à ses savants pour qu’ils puissent faire les progrès attendus soit parce que sa décision d’envahir a rendu le succès du programme impossible.
Ensuite, même si la destruction des capacités nucléaires visées est obtenue à court terme, cela ne signifie pas que le succès est atteint en termes de non-prolifération à moyen ou long terme. Le cas irakien en est aussi un bon exemple. En effet, l’Irak a été la cible de la contre-prolifération par la force de manière répétée de 1981 à 2003. Cela a commencé avec la destruction du réacteur Osirak par l’armée israélienne le 7 juin 1981 indiqué ci-dessus, suivi de frappes en 1993, 1998 puis la guerre en 2003. Je laisse de côté la guerre de 1991 qui a suivi l’invasion du Koweït par l’Irak même si les installations nucléaires irakiennes étaient considérées comme des cibles prioritaires au cours de l’opération Tempête du désert et ont effectivement été bombardées par des F-117.
Le cas irakien est d’autant plus important qu’il a été présenté comme un exemple de la nécessité et du succès de l’usage de la force pour ralentir la prolifération par des officiels américains et israéliens au lendemain de l’opération Tempête du désert. Ils affirmaient alors que sans cela, la coalition aurait dû affronter un Irak doté d’armes nucléaires parce que les Irakiens étaient au seuil en 1991. Ces affirmations ont toutes été invalidées par la recherche ultérieure, ce qui nous permet d’aller à l’encontre de l’évidence apparente. Il est vrai que la frappe sur Osirak a effectivement détruit le réacteur et a abouti à ce que les Français cessent de collaborer. Mais ces effets favorables en termes de non-prolifération sont plus que largement contrebalancés par des effets pervers de ce bombardement. Ainsi, suite au bombardement, Saddam Hussein a pris une décision claire de fabriquer des armes nucléaires, ce qui n’était visiblement pas le cas auparavant (10). Il a aussi libéré des savants atomistes jusque-là emprisonnés, dont le Dr Jafar, à qui il a confié le programme nucléaire militaire et leur a confié des ressources bien plus importantes qu’auparavant pour atteindre cet objectif (11). Il a aussi convaincu des savants préalablement réticents à l’idée de rejoindre ce programme d’armes nucléaires de le faire.
Cela ne veut pas dire que la détermination de Saddam Hussein au cours des années 1980 ait été constante, mais cela suffit à affirmer que l’effet de l’usage de la force dans le cas extrême de l’Irak - où l’on a considéré qu’il a fallu l’utiliser au moins quatre fois – a été inefficace, au point d’être contreproductif.
L’histoire de l’âge nucléaire montre que l’usage de la force n’est ni nécessaire ni systématiquement efficace et peut parfois être durablement contreproductif. Mais pour celui qui croit a priori à la légitimité et à la nécessité de la force comme instrument de contre-prolifération, l’infalsifiabilité du soupçon de prolifération le poussera à interpréter l’échec de sa politique comme le signe qu’il n’a pas utilisé assez de force.
L’usage de la force a des effets négatifs invisibles au-delà
Une dernière observation à garder en tête lorsque l’on s’interroge sur les leçons à tirer de la guerre en Iran en matière de lutte contre la prolifération nucléaire et légitimation de l’usage de la force porte sur la sous-estimation des conséquences néfastes de cette guerre comme de toutes les autres. En effet, l’objectif de non-prolifération n’est pas le seul objectif que l’on poursuit. Il doit supposément s’accompagner d’un objectif de limitation des dégâts prévisibles causés à la communauté à laquelle on s’identifie. Or, nous sous-estimons les effets pervers de la guerre qui pourrait apparaître comme nécessaire et légitime en tant qu’instrument de non-prolifération. En effet, la recherche a pu établir que les niveaux actuels de dépenses militaires suffisent à garantir que nous ne tiendrons pas nos engagements en matière de changement climatique.
De plus, les pratiques guerrières accélèrent le changement climatique, non seulement parce qu’elles accaparent des ressources qui pourraient être consacrées à sa limitation, mais aussi parce que ces activités produisent des gaz à effet de serre responsables du réchauffement et parce que, dans certains cas, elles détruisent des puits de carbone, diminuant ainsi la capacité d’absorption future, mais aussi libérant dans l’atmosphère tout le carbone que les puits détruits avaient absorbé jusqu’à présent. Les deux premières semaines de la guerre en Iran ont ainsi produit une empreinte carbone équivalente à l’empreinte annuelle de l’Islande, ou de 1,1 million de véhicules à essence. L’impératif de contenir la dévastation prévisible issue du changement climatique nous invite aussi à nous méfier de la tentation de traiter la guerre comme la solution au problème de la prolifération nucléaire.
Conclusion
Évidemment, si des États dotés d’armes nucléaires veulent revaloriser leurs armes à tout prix et choisissent de mener des guerres contre des ennemis non dotés d’armes nucléaires alors qu’ils continuent de désigner des ennemis dotés et de ne pas s’en prendre à eux, il y a fort à parier que des coalitions en déduiront que leur sécurité face à ces agresseurs potentiels est mieux garantie en se dotant à leur tour d’arsenaux nucléaires.
Évitons les malentendus. Cette intervention ne consiste pas à affirmer que la critique des usages futurs du soupçon de prolifération pour justifier des violences de grande ampleur suffira à les empêcher. Il vise plutôt à observer que sans une conscience de l’infalsifiabilité de ce soupçon, de ses usages passés et des conséquences graves des guerres de non-prolifération, on ne peut pas imaginer que l’affirmation que l’usage de la force va résoudre le problème mérite d’être mise à l’épreuve. Cette intervention entend donc permettre à ceux qui le souhaiteraient de renverser la charge de la preuve et d’exiger des preuves solides à l’appui de la proposition d’utiliser la force pour traiter un problème de prolifération. Cette prise de conscience est l’une des conditions de possibilité d’empêchement d’usages futurs de la force.
Même si cet effort échoue à empêcher l’usage de la force, être en mesure de refuser de reconnaître comme juste l’acte du plus fort permet non seulement de préserver une autonomie de jugement, mais aussi de nommer la force illégitime pour ce qu’elle est. Il est donc décisif de ne pas céder à l’illusion selon laquelle l’usage de la force serait un instrument nécessaire et efficace de non-prolifération.
Notes
(1) Merci à Mathias Delori, Thomas Fraise, Julien Pomarède, Andrea Restaldi pour leurs retours et suggestions qui m’ont permis de préciser et d’améliorer le texte. Merci à Benoît Martin de l’atelier de cartographie de Sciences Po pour son travail sur le graphe et sa mise à jour.
(2) Des preuves se lisent pp. 47-48 de Repenser les choix nucléaires et dans les chapitres « World Nuclear Forces » du SIPRI yearbook dont la plus récente se lit ici.
(3) Pour des preuves et une discussion détaillée de ce critère et d’autres critères potentiels, voir l’introduction de Repenser les choix nucléaires.
(4) En mars 2025, le bureau du Directeur du Renseignement National américain estime que l’Iran n’est pas en train de fabriquer d’armes nucléaires et que le guide suprême n’a pas ré-autorisé le programme qu’il a suspendu en 2003 alors qu’il demeure le décideur ultime. Ils reconnaissent seulement que le tabou relatif à la discussion publique d’armes nucléaires en Iran a dû augmenter la pression pour qu’il le fasse (p. 26). Un an plus tard (p. 18), après le début des frappes américaines et israéliennes, on lit une inquiétude sur le programme balistique et une opacité vis-à-vis de l’AIEA, mais pas d’affirmation quant à une décision de fabriquer des armes.
(5) Voir les études de cas dans Jacques Hymans, Achieving Nuclear Weapons Ambitions. Cambridge, Cambridge University Press, 2012.
(6) Nous n’entrons pas ici dans la controverse sur le décompte des pertes humaines causées par la guerre qui a abouti à des estimations très variées. Il suffit d’observer qu’aucune n’est inférieure à 100 000.
(7) Ajoutons les campagnes d’assassinat des savants atomistes iraniens menées dans les années 2010.
(8) Hans Blix, Irak, les armes introuvables, Paris, Fayard, 2004.
(9) Hymans, Achieving Nuclear Weapons Ambitions, pp. 96-98 dans lesquelles l’auteur reprend plusieurs sources, dont le physicien américain Richard Wilson qui affirme que le réacteur n’avait aucune pertinence pour un effort irakien de fabriquer des armes.
(10) Malfrid Braut-Hegghammer, Unclear Physics. Why Iraq and Libya Failed to Build Nuclear Weapons, Ithaca: Cornell University Press, 2016, p. 72. En 1980, il se peut qu’un ordre ait été donné, mais seulement à deux scientifiques et son existence n’est pas avérée (p. 69-70).
(11) Pour l’affirmation d’un budget sans limite pour le programme nucléaire irakien dans les années 1980 post-Osirak, voir Braut-Hegghammer, Unclear Physics, p. 71.
Photo d'ouverture : Olkina Halyna - @Shutterstock
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