Vidéosurveillance : les caméras continuent d'envahir nos campagnes

Alors que le passe sanitaire à QR code, le vote électronique, la numérisation de toutes les démarches du quotidien inquiètent les associations de défense des libertés individuelles et collectives, la reconnaissance faciale, corolaire de la vidéosurveillance de masse, gagne du terrain dans les zones rurales.

On les imaginait dans le métro, embarquées dans le bus, plantées dans le sas de sécurité des agences bancaires ou dans l’entrée des pavillons des particuliers, mais les caméras de vidéosurveillance sont désormais dans les crèches des bambins, au portail des écoles maternelles, au niveau des passages piétons ou encore… dans les rues principales des bourgs de campagne. Au nom de la lutte contre les « incivilités », comme si la surveillance permanente garantissait une sécurité pleine et entière à chacun, les caméras de vidéosurveillance essaiment dans des provinces peu populeuses et en apparence tranquilles.

À Foëcy, dans le Cher, entre Vierzon et Bourges, on dénombre 2000 habitants et cinq caméras de vidéosurveillance. La raison avancée pour l’installation de ces espions qui ne dorment jamais est celle des « incivilités » et du vandalisme. Pour la maire, les dégradations diverses auraient coûté plus de dix mille euros à la commune entre mai 2020 et décembre 2021. Ici, c’est d’ailleurs le terme de « vidéoprotection » qui est utilisé. La différence sémantique a son importance.

Le terme de « vidéoprotection » a fait son apparition dans les premiers temps du mandat de Nicolas Sarkozy. Alors qu’auparavant, celui de « vidéosurveillance » faisait consensus chez les promoteurs et les opposants aux caméras, l’apparition du mot « vidéoprotection » marque un changement de politique : le champ d’application n’est plus réservé à la prévention du risque terroriste, mais s’étend à la lutte contre la délinquance à partir de la loi Loppsi 2 (Loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure), un bébé de Michèle Alliot-Marie et Brice Hortefeux. Le choix de ce terme, qui se veut plus rassurant, répond à une logique de communication.

À une cinquantaine de kilomètres de Foëcy, à Dun-sur-Auron, le maire a fait installer seize caméras de vidéosurveillance, soit une pour 228 habitants. La mise en place du dispositif de contrôle vidéo se chiffre à 150 000 euros, dont 60 % du coût est financé par une subvention. Il faut dire que la prolifération des caméras en France s’appuie sur un système avantageux de subventions, via le Fonds interministériel de prévention de la délinquance (FIPD).

Ce fonds d’abord national a à son tour eu droit à une sorte de remaniement qui a permis à d’autres acteurs de prendre le relais, à différentes échelles ; autant de chances pour les communes qui peuvent désormais adresser leur demande de subventions à plusieurs acteurs institutionnels. Les incitations financières restent telles que les villes n’ont bien souvent plus que 20 à 40 % du budget d’installation à couvrir. Il reste toutefois à leur charge les frais de fonctionnement et de maintenance, guère anecdotiques.

En décembre 2019, la commune de Brienon-sur-Armançon dans l’Yonne, à deux heures de Paris, a inauguré l’installation du système « Safe City » de l’entreprise chinoise Dahua Technology : 29 caméras de vidéosurveillance sont installées (dont deux caméras à reconnaissance de plaques minéralogiques et deux caméras thermiques), que viendront prochainement compléter 14 nouvelles caméras, « pour répondre à la demande des habitants », selon le maire.

Cette petite commune de 3 300 habitants se veut pionnière dans le domaine des « villes sûres » (safe cities), avec la présence d’une caméra pour 80 habitants. Un taux d’équipement supérieur à Nice, ville la plus vidéosurveillée de France, qui revendique aujourd’hui près de 3 300 caméras, soit une caméra pour 100 habitants environ.

Le maire, Jean-Claude Carra, justifiait auprès de nos confrères de Sciences Critiques l’installation de 29 caméras de vidéosurveillance sur sa commune par la fermeture de la gendarmerie locale survenue en 2012. « L’État n’a plus les moyens d’avoir une gendarmerie, même dans la plus petite des communes comme auparavant. Donc, il faut trouver des solutions et la solution technologique me semble assez valable ».

L’argument interpelle. Comme les déserts médicaux justifient la téléconsultation ; comme la fermeture de postes dans la fonction publique justifie la numérisation des démarches administratives ; comme la dévalorisation de la fonction d’enseignant, les bas salaires, les conditions d’exercice déplorables entraînent une crise des vocations chez les potentiels professeurs, la fermeture des commissariats de proximité favorise la société de la surveillance et son potentiel de dérives autoritaires, parfaitement compatible avec l’inefficacité.

Photo d'ouverture : garmoncheg - @Shutterstock