Interview Économie
Accès libre
Par Olivier Berruyer
abonnement abonnement
bulb

Abonnement Élucid

Lien direct vers la vidéo

Journaliste d'investigation passé par Marianne et Le Monde diplomatique, Marc Endeweld a passé trois ans dans les coulisses de la place de Paris pour écrire L'Argent magique. Enquête sur les illusions du capitalisme français (Seuil, 2026). Il en revient avec un récit qui ruine le mythe de l'entrepreneur audacieux : celui d'une poignée de grandes familles et de fonds d'investissement que l'État perfuse sans relâche, et qui, à l'approche de 2027, regardent désormais vers l'extrême droite.

Le risque pour vous, une garantie pour eux

Le paradoxe saute aux yeux dès qu'on écoute les grandes fortunes françaises, souvent propriétaires de médias : jamais elles n'ont tenu un discours aussi hostile à l'État, et parfois à la démocratie elle-même, alors que jamais elles n'en ont autant dépendu. Marc Endeweld n'y voit aucune contradiction, seulement la logique implacable du néolibéralisme, qui n'a jamais voulu la disparition de l'État mais sa mise au service d'intérêts privés.

La figure du capitaine d'industrie qui joue sa fortune sur un coup de poker ne résiste pas à l'enquête. Les grandes fortunes prennent des risques, concède le journaliste, mais toujours dans un cadre et sous une protection. Un financier rencontré pour le livre parle sans détour d'une « socialisation du risque » : on demande aux simples citoyens d'affronter les vrais risques, de se passer d'assurance chômage, de traverser la rue pour trouver un emploi ou d'accepter des postes sous-payés, tandis que la finance sait que l'État viendra toujours à son secours.

Depuis la crise de 2008, cette certitude est devenue une règle. La finance a pris de telles proportions que les gouvernements n'ont cessé de chercher à la pérenniser, quitte à la sauver jusqu'au bout parce qu'elle est trop grosse pour tomber. Le bilan que dresse Marc Endeweld est sans appel : les profits restent privés, et ce ne sont même plus seulement les pertes que l'on nationalise, ce sont les risques eux-mêmes que l'on fait porter à la collectivité.

Les enfants des années Mitterrand

Il faut remonter aux années 1980 pour comprendre comment on en est arrivé là, et le paradoxe est cruel pour la gauche. À l'arrivée de François Mitterrand, le vieux capitalisme des grandes familles est moribond : sous-capitalisé, il n'a pas réinvesti dans l'appareil productif. Les nationalisations, que les milieux d'affaires redoutaient tant, vont en réalité recapitaliser ces entreprises avec de l'argent public et sauver plus d'une dynastie, à commencer par la banque Rothschild, au bord du gouffre avant 1981.

Après le tournant de la rigueur, ce sont des hauts fonctionnaires au service de ministres socialistes, comme Jean-Charles Naouri auprès de Pierre Bérégovoy, qui modernisent la Bourse de Paris et dérégulent la finance, une réforme que la droite dirigiste n'avait jamais osée. Les milieux d'affaires applaudissent. Mitterrand, lui, ne répond même pas à la note qu'on lui adresse : la réforme peut-être la plus spectaculaire de la décennie se fait sans le moindre débat public, entre initiés.

Le Crédit lyonnais, alors banque nationalisée, accompagne pendant des années l'ascension de Bernard Arnault, de François Pinault et de Vincent Bolloré. Arnault met la main sur l'empire Boussac, bradé avec la bénédiction de l'État, oublie ses engagements sur l'emploi, ferme les usines textiles et s'en sert de tremplin vers LVMH. Les nouveaux venus, de Rodolphe Saadé à Daniel Kretinsky, ont suivi le même chemin en récupérant à bon compte des actifs publics. Tous incarnent ce que le journaliste appelle une oligarchisation de la vie économique française.

Jamais autant de capital, jamais aussi mal affecté

Aujourd'hui, l'argent magique coule par trois robinets. Il y a les aides, subventions et exonérations accordées aux grands groupes, pour un montant annuel vertigineux. Il y a la Banque publique d'investissement, censée financer l'industrie, qui a surtout nourri l'écosystème des fonds et des start-up d'applications pour smartphone, sans rupture technologique ni nouveau champion. Et il y a la planche à billets des banques centrales, qui depuis 2008 a déversé des liquidités pour sauver les banques et a d'abord profité à ceux qui possédaient déjà du capital.

C'est à cette lumière que Marc Endeweld relit l'obsession actuelle pour la dette publique. Ce débat, tranche-t-il, est fait pour rendre les citoyens captifs, pour les culpabiliser et leur répéter qu'il n'y a plus d'argent et qu'il faudra encore des efforts. Or la France est un pays extrêmement riche, et plusieurs acteurs de la place lui ont assuré qu'il n'y avait jamais eu autant de capital dans le pays. Le problème, c'est qu'il n'a jamais été aussi mal affecté, ni au budget de l'État, ni à l'investissement de long terme dont l'industrie a besoin.

« L'argent existe, mais il n'est plus apporté au budget de l'État. »

On a sauvé les banques, laissé prospérer les fonds d'investissement et attendu que tout cela ruisselle, selon l'image chère au président de la République. « Ça ne ruisselle pas », constate le journaliste. La moindre proposition de taxer une infime partie de ce magot, comme la taxe Zucman, déclenche pourtant une levée de boucliers. L'argent va à l'argent, et l'on ne prête qu'aux riches.

« On s'est foutus à poil »

La désindustrialisation n'a rien d'une fatalité : elle est aussi le fruit d'un choix politique, celui du « tout finance ». Dès les années 1980, les élites françaises se persuadent que l'industrie est condamnée et que chaque pays doit se spécialiser dans ce qu'il fait de mieux, la France dans l'aéronautique, le luxe et les grands vins. Pendant ce temps, la Chine gagnait en productivité et subventionnait ses industries, jusqu'à nous dépasser.

Pékin investissait ; Paris, lui, s'interdisait de le faire, au nom de règles européennes qu'il aurait pourtant été possible d'appliquer autrement. Or l'industrie exige des investissements sur quinze ou vingt ans que ni la Bourse ni les fonds de private equity ne savent porter. Les fonds rachètent à crédit, font rembourser leur dette par l'entreprise rachetée et en extraient la valeur. D'où cette formule crue de l'enquêteur : « on s'est foutus à poil ».

Le résultat est une place de Paris dysfonctionnelle. Les principaux actionnaires du CAC 40 sont désormais de grands gestionnaires d'actifs américains, qu'un interlocuteur du journaliste appelle « les nouveaux maîtres du monde », et les PDG, sous leur pression, n'ont plus vraiment leur mot à dire. Les grandes opérations se décident ailleurs, et l'Europe risque de n'être plus qu'un marché de consommateurs dépossédé de son destin.

Tout sauf la gauche

Plusieurs ministres, macronistes ou de droite, l'ont confié au journaliste avec effroi : jamais ces grandes fortunes n'ont eu autant de pouvoir sur l'État. Endeweld ne parle pas de complot, mais d'une endogamie sociale et d'une pensée unique qui soudent le sommet de l'État aux ultra-riches. Maîtres des médias, dont ils se servent pour peser sur les pouvoirs publics et verrouiller le débat, tous rêvent de devenir des Murdoch. Et, fascinés par Elon Musk et Donald Trump, ils veulent désormais prendre eux-mêmes les commandes.

Longtemps, le grand patronat s'est méfié du Rassemblement national, non pour sa xénophobie, sur laquelle il n'avait rien à redire, mais pour un programme économique jugé trop protectionniste et trop proche des classes populaires. Ce verrou a sauté. Emmanuel Macron a joué avec le feu en se rapprochant de ses idées, Jordan Bardella a ressuscité le Le Pen ultralibéral des années 1980, et le parti a rallié l'orthodoxie économique. Pour barrer la route à une gauche que le journaliste décrit comme une social-démocratie radicalisée, les grandes fortunes sont prêtes à faire élire l'extrême droite.

« Ils ont très peur des peuples, en fait. »

Derrière cette fébrilité se cache une peur plus profonde. Les ultra-riches ne redoutent pas seulement Jean-Luc Mélenchon, ils redoutent les peuples, rêvent de sécession et comptent sur les nouvelles technologies et l'hypercontrôle sécuritaire pour s'en protéger. Nos vieilles démocraties, prévient Marc Endeweld, ressemblent de plus en plus à celles d'Amérique latine, où les ultra-riches pèsent de tout leur poids sur l'État et sur les élections. Tout l'enjeu est de remettre les choses à l'endroit. Pour l'heure, elles sont totalement à l'envers.

🟢 NOUVEAU : Installez l'Application Mobile ÉLUCID dès aujourd'hui :
Apple : téléchargez gratuitement ici
Android : téléchargez gratuitement ici

Vous souhaitez nous soutenir autrement ? Vous pouvez offrir un abonnement à l'un de vos proches, ou bien nous faire un don défiscalisable (à hauteur de 66 %).

▶ N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube Élucid pour ne rien louper (rapide, et gratuit), et de partager la vidéo si elle vous a plu, pour lui donner plus de visibilité !

Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :

S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Des analyses graphiques pour prendre du recul sur les grands sujets de l’actualité
Des chroniques et des interviews de personnalités publiques trop peu entendues
Des synthèses d’ouvrages dans notre bibliothèque d’autodéfense intellectuelle
Et bien plus encore....

Déjà abonné ? Connectez-vous