Interview Économie
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Par Olivier Berruyer
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▶ Frédéric Lordon est philosophe, économiste et directeur de recherche au CNRS. Ses travaux portent sur une critique radicale des structures du capitalisme contemporain et sur leurs effets politiques. Il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont récemment Pulsions, co-écrit avec Sandra Lucbert, et anime l'excellent blog La pompe à finances sur le site du Monde diplomatique.

Dans cette interview par Olivier Berruyer pour Élucid, Frédéric Lordon tire la sonnette d'alarme : quelque chose de gros se prépare du côté de la finance. Le private credit, l'intelligence artificielle et l'endettement des particuliers sont autant de foyers prêts à s'embraser, et la guerre au Moyen-Orient vient jeter de l'huile sur le feu. Jamais dans l'histoire du capitalisme une telle conjonction de forces ne s'était produite. Mais de ce choc pourrait aussi surgir une occasion historique : celle de refaire enfin de la politique anticapitaliste...

Le private credit, nouvel épicentre d'une crise à venir ?

Depuis quelques mois, Frédéric Lordon observe avec une inquiétude croissante ce qui se joue dans la sphère financière. Contrairement à la plupart des commentateurs qui redoutent un krach boursier dans le secteur de l'intelligence artificielle, il pointe un autre foyer, plus discret mais autrement plus dangereux : le private credit. Ce compartiment né après la crise des subprimes de 2008 repose sur un principe simple en apparence. Des agents non financiers prêtent à d'autres agents non financiers, par l'intermédiaire de fonds spécialisés qui démarchent les riches investisseurs avec la promesse de rendements de l'ordre de 10 % par an.

Cette promesse spectaculaire a un prix. Les entreprises éligibles au private credit sont soit de taille moyenne sans accès aux marchés réglementés, soit d'une santé financière jugée préoccupante par les banques classiques. Il faut qu'elles soient « subclaquantes sans claquer ». L'ensemble s'est développé dans ce qu'on appelle le shadow banking system, le système bancaire de l'ombre, qui passe délibérément sous les radars de la régulation. Pourquoi le régulateur laisse faire ? Parce qu'il a « chevillé au corps la croyance que finalement la finance c'est bien », et qu'il a toujours un train de retard sur l'innovation financière.

Le problème structurel saute aux yeux dès qu'on y regarde de près. Les prêts consentis par ces fonds ont une maturité de cinq à sept ans, ce sont donc des actifs illiquides. Or au passif, les investisseurs peuvent retirer jusqu'à 5 % de leur mise chaque trimestre. Tant que tout va bien, le mécanisme tourne. Mais les taux de défaut grimpent : 1 % en 2024, 3 à 4 % sur 2025, et Fitch prévoit désormais 6 %. UBS a osé, fin 2025, une prévision à 15 %. Quand les investisseurs ont regardé de plus près ce qu'il y avait dans ces fonds, ils ont découvert qu'un tiers des actifs étaient exposés au secteur du logiciel, précisément ce que l'intelligence artificielle s'apprête à dévaster. Les premiers retraits massifs sont arrivés. Certains fonds, comme Blue Owl, n'honorent déjà plus leurs engagements. Le « fonds run » est peut-être déjà en train de se déclencher.

Le manège enchanté de l'intelligence artificielle

La deuxième source d'inquiétude concerne le financement même de la révolution IA. Les sommes en jeu donnent le tournis. Morgan Stanley évalue à 3 000 milliards de dollars les investissements du secteur sur la période 2025-2029. Et tout cela est financé pour l'essentiel par de la dette privée.

Lordon décrit la mécanique avec une précision clinique. OpenAI boucle un tour de table de 122 milliards de dollars, dont 50 milliards souscrits par Amazon. En contrepartie, OpenAI s'engage sur 100 milliards de commandes auprès d'Amazon Web Service. OpenAI et AWS passent des commandes gigantesques de puces à Nvidia, lequel Nvidia investit 30 milliards dans le tour de table d'OpenAI. Ce n'est pas une pyramide de Ponzi, mais un ouroboros : le serpent qui se mord la queue. Et pour que l'anneau tienne, il ne faut aucune coupure.

Or OpenAI n'a toujours pas gagné un dollar. L'entreprise a perdu six à huit milliards l'année dernière, prévoit d'en dépenser 600 d'ici 2030, et demande au public de croire qu'à cette échéance, les profits apparaîtront. Une note d'analyste de HSBC estime au contraire qu'il restera à combler un trou cumulé de 200 milliards de dollars, ce qui exigera « une grosse rustine de refinancement ».

Les grands investisseurs donnent leurs signaux. Warren Buffett a méthodiquement liquidé toutes ses positions en dix-huit mois et s'assied sur 325 milliards de cash, « complètement safe ». Peter Thiel a soldé Nvidia, et Michael Burry a pris des options put sur Nvidia pour parier qu'elle va « se casser la gueule ».

La collision géopolitique : quand le choc pétrolier percute la finance

À cette fragilité financière vient se superposer la guerre au Moyen-Orient et ses conséquences économiques. Le président de l'Agence internationale de l'énergie a qualifié le choc pétrolier en cours d'une ampleur supérieure à ceux de 1973, 1979 et 2022 combinés. Au-delà du renchérissement de l'énergie, Lordon insiste sur un point peu commenté : il s'agit aussi d'un choc de dislocation des chaînes d'approvisionnement. 30 % de la production mondiale d'hélium se trouve du mauvais côté du détroit d'Ormuz, or l'hélium est indispensable à la fabrication des puces. Les produits azotés pour les engrais et la chimie du soufre pour le traitement des métaux sont également touchés.

Le résultat, c'est une combinaison toxique de récession et d'inflation qui met le banquier central dans une position intenable. Faut-il baisser les taux pour soutenir l'économie, les monter pour contrer l'inflation, ou les effondrer pour inonder la finance de liquidité ? Christine Lagarde, dans un entretien récent à The Economist, a lâché qu'elle n'était « pas sûre que les marchés comprennent bien ce qui est en train de se passer ».

Sur la dédollarisation, quelque chose d'inédit se prépare. « Un empire qui a passé la rambarde de son viaduc et qui est en train de se jeter dans le vide. » Les pays du Golfe méditent l'expérience en cours, ils en sont d'ailleurs les cobayes, et révisent fondamentalement leurs partenariats avec les États-Unis. La garantie de sécurité américaine s'est révélée être une « garantie d'insécurité », les Sud-Coréens ont vu leurs systèmes antimissiles rapatriés vers le Golfe, et seuls les dirigeants européens sont « suffisamment cons pour croire que l'OTAN est autre chose qu'un mort-vivant ». Le circuit des pétrodollars, autre manège enchanté géofinancier, commence lui aussi à dérailler. Les Chinois, dont le yuan pourrait candidater à la succession, ne se précipitent pas. Ils savent que l'ouverture du compte de capital signifie l'importation de toutes les forces déstabilisatrices de la finance, et « ils ont le sens du long terme ».

Les fenêtres historiques ne s'ouvrent pas tous les quatre matins

L'interaction des trois crises, financière, économique et géopolitique, constitue selon Lordon un télescopage sans précédent dans l'histoire du capitalisme. Le credit crunch des banques sur une économie déjà en récession fonctionnera comme un étranglement sur un patient en AVC. Les trois secteurs financiers déjà fragiles, le private credit, l'IA et les dettes des particuliers, vont souffrir.

Faut-il sauver les banques ? Oui, parce qu'elles tiennent toute l'économie en otage. Un effondrement bancaire, c'est plus aucun paiement possible, plus de distributeur qui sort un billet, plus de chèque traité, plus de virement. « Tu vas te débrouiller pour passer la semaine avec ton stock de pâtes. Et puis après, ce sera l'aventure. » Il y a là de quoi devenir fou face à une telle prise d'otage. Mais c'est précisément ce rapport de force qui ouvre une opportunité politique exceptionnelle.

En 2008, le secteur financier aurait dû être « mis au pas avec la dernière brutalité ». Obama avait convoqué les banquiers de Wall Street en leur disant : « entre les fourches et vous, il n'y a que moi ». Ce rappel à l'ordre du rapport de force réel n'a jamais été exploité. En France, la loi de séparation bancaire sous Hollande a été « complètement évidée par l'action industrieuse du lobby bancaire, en plein accord avec Bercy, lui-même en plein accord avec l'Élysée ». La « crise de trop » que Lordon appelait de ses vœux en 2009 ne l'était visiblement pas assez.

Cette fois, les événements qui se préparent offrent, selon lui, une « véranda » plus qu'une fenêtre pour refaire de la politique anticapitaliste. Mais cela suppose un pouvoir politique disposé à saisir l'occasion, ce qui renvoie en France à l'échéance de 2027.

Lordon anticipe également une recomposition profonde du paysage de classe. En attaquant le salariat bourgeois, les cadres qui se croyaient protégés, l'intelligence artificielle est en train de détruire le bloc bourgeois lui-même, c'est-à-dire le soutien historique du capital. La bourgeoisie est quantitativement minoritaire mais symboliquement majoritaire, et quand elle commencera à être ébranlée dans sa propre reproduction matérielle, l'équation politique du capitalisme contemporain changera radicalement. Pour en finir au moins avec sa configuration néolibérale. Le parti socialiste, déjà à l'écart des tendances récentes du capitalisme, va « chuter dans les poubelles, définitivement ».

Le pronostic final est sobre et lucide. « Vraisemblablement, on va payer ça par des épreuves sociales considérables. Mais au moins ce coup-là n'aura pas été acquitté pour rien. »

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