La fragilité du secteur économique de l’IA générative – dépendances à des chaînes d’approvisionnement sursollicitées, dépenses énormes, débouchés inconnus, productivité douteuse – est avérée. Survivra-t-il à la crise financière liée au crédit privé et au choc pétrolier suite à la fermeture du détroit d’Ormuz ? Et si oui, sous quelle forme ? S’il n’est pas possible d’énoncer des certitudes, certaines contradictions déjà à l’œuvre s’apprêtent à éclater au grand jour dans les prochains mois, qui aboutiront nécessairement à des reconfigurations massives de la production et de l’usage de l’IA générative.

Article Économie
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Par Thomas Le Bonniec
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« Au départ, c’est la crise financière qu’on voit monter, depuis cinq mois. Pas exactement celle qu’on a d’abord cru identifier. Car, à l’époque, l’inquiétude porte sur les valorisations boursières délirantes des entreprises de l’intelligence artificielle (IA). Qu’une société comme OpenAI soit valorisée à 800 milliards de dollars alors qu’elle n’a pas encore gagné un cent, qu’elle a fait 8 milliards de pertes en 2025 (pour 20 de chiffre d’affaires…) et qu’elle prévoit de n’être profitable qu’en 2030, envisageant entre-temps de dépenser 600 milliards supplémentaires, admettons en effet que l’hypothèse du délire n’est pas elle-même délirante. » – La crise scélérate – Frédéric Lordon, Le Monde Diplomatique, mai 2026

Bulle spéculative, crise financière, crise économique

Il fallait s’intéresser à l’univers du capitalisme financier pour voir que la crise viendrait du crédit privé. Reconnaissons d’emblée, donc, que nous avons, nous aussi, pris le problème à l’envers. Ce qui ne revient pas à dire que la crise financière et économique – l’une et l’autre s’entraînant dans une spirale négative – annoncée par l’économiste Frédéric Lordon sera sans conséquences sur la bulle spéculative de l’intelligence artificielle. Bien au contraire.

Au vu de l’ampleur de celle-ci, dont il n’est pas impossible qu’elle soit sans précédent, il s’agit d’en esquisser quelques traits, qui mettent en évidence les conflits d’intérêt et d’usage de l’IA qui vont arriver très rapidement.

Commençons par un très bref rappel : une bulle spéculative, reconnue par les entrepreneurs du secteur eux-mêmes, menace d’éclater dans le secteur de l’IA depuis plusieurs mois. Il ne s’agit pas uniquement de surinvestissements dans un secteur qui risque de ne pas être à la hauteur des attentes (financières). C’est aussi, comme l’appelle M. Lordon, un ouroboros, un serpent qui se mord la queue.

Les investissements du secteur ressemblent en effet à une série d’imbrications réciproques d’entreprises qui se font mutuellement des promesses d’investissement dans des data centers non encore sortis de terre, d’achats de cartes graphiques non encore produites, ou sous la forme d’avances pour l’usage des capacités de calcul. Ces accords circulaires concernent par exemple Microsoft, OpenAI et Nvidia, qui se promettent réciproquement des sommes de plusieurs dizaines ou centaines de milliards de dollars.

À cette situation financière instable s’ajoutent les prêts du secteur du crédit privé (c’est-à-dire hors des bourses). Ceux-ci promettent des rendements très élevés à des investisseurs qui acceptent de ne pouvoir retirer qu’une fraction de leur investissement tous les ans.

Comme l’explique Martine Orange, le 13 avril 2026, dans Mediapart, ces fonds ont beaucoup investi dans la production de logiciels. Or, l’annonce de nouveaux outils d’IA, notamment Mythos, un modèle produit par Anthropic, a créé un vent de panique : « La sanction a été immédiate : depuis début février, tous les fonds cotés engagés dans le crédit privé, de Blackstone à KKR, en passant par Franklin Templeton et BlackRock, chutent. »

Il ne faudrait pas confondre le symptôme et la cause : Mythos (sans préjuger de ses capacités) a déclenché la panique dans un secteur déjà fébrile, qui s’inquiète, nous dit Frédéric Lordon dans un entretien pour Élucid, du nombre croissant de faillites des entreprises dans lesquelles a investi le crédit privé. Or, ces investisseurs sont aussi, souvent, engagés du côté du secteur de l’IA, comme c’est le cas de BlackRock, chez OpenAI et Anthropic. Au moment d’une panique boursière, ce sont des investissement frais qui risquent de manquer, ou bien, pire encore, des retraits soudains de capitaux auxquels les entreprises du secteur pourraient se retrouver confrontées.

Enfin, le troisième élément qui s’ajoute à ces deux premiers – et qui risque bien de les faire basculer – concerne le choc pétrolier qui s’annonce et qui pourrait être sans précédent historique. Depuis l’attaque par les États-Unis et Israël de l’Iran le 28 février dernier, le détroit d’Ormuz, par lequel circule un cinquième de la production mondiale de pétrole, se retrouve sous un double blocus iranien et étatsunien.

Le Financial Times titrait ainsi, début mai 2026 : « Alors que les réserves s’amenuisent, le marché du pétrole est à un mois de la crise ». Et ce n’est pas uniquement le pétrole. D’autres produits tels que le gaz, certains engrais et – plus inquiétant pour le secteur de l’IA – l’hydrogène, sont également concernés.

Un renchérissement des coûts de production de l’IA

Cela entraîne des conséquences à court et moyen terme pour le secteur de l’IA générative. Dépendant d’investissements pharaoniques, les coûts énergétiques vont sérieusement compliquer la donne dans l’immédiat. Mais c’est aussi le cas pour les dépenses en capital déjà amorcées : si le secret de la facture énergétique et en eau des datacenters est jalousement gardé par Microsoft et consorts, c’est que ces structures sont, pour reprendre l’expression de l’économiste Cecilika Rikap, des « éponges » (1) dont la consommation entre en concurrence avec celle des ménages.

Nous avions déjà traité la question en septembre 2023, en prenant l’exemple de l’Irlande et des Pays-Bas. Désormais, des collectifs militants et environnementaux se créent également en France pour s’opposer aux projets d’installation de data centers à Marseille ou bien du « campus IA » de Fouju. Mais la contestation est partout : aux États-Unis par exemple, dans l’état de Géorgie (pour un datacenter en construction) ou dans le Tennessee (pour un autre, déjà construit et très polluant).

Avec l’augmentation spectaculaire des coûts de l’énergie, deux tendances semblent se dessiner, voire s’accentuer. Tout d’abord, le renoncement par des investisseurs au financement ou à la création de très grands datacenters. Leur coût de construction et d’entretien augmentera d’un côté, sans être compensé de l’autre par la demande, qui risque même de se contracter.

Ensuite, dans un contexte de concurrence énergétique des usages, il sera de plus en plus difficile de justifier ces projets. Il y a donc fort à parier que l’effet combiné des mouvements de contestation et l’affaiblissement de leurs soutiens politiques entraîne l’annulation pure et simple d’un grand nombre de ces projets.

Ce n’est pas le seul élément dans la chaîne de production qui risque d’être sérieusement perturbé dans les mois qui viennent. On savait déjà que les carnets de commandes de Nvidia, principal fournisseur de cartes graphiques (GPUs, graphics processing units) sont remplis pour plusieurs années. Or, pour maintenir son niveau de production actuel, Nvidia – comme un grand nombre de producteurs de matériel informatique – dépend de puces électroniques, dont la fabrication dépend à son tour d’hélium, dont un tiers de la consommation mondiale provient du Qatar.

Par conséquent, les entreprises spécialistes de la production de puces anticipent déjà des pénuries à moyen terme, qui risquent là encore de déstabiliser d’autres secteurs y faisant appel, expliquait le New York Times le 28 mars 2026 : « Compte tenu des perturbations logistiques et des dégâts subis par les sites de production, les analystes estiment que ce n'est qu'une question de temps avant que la pénurie d'hélium n'atteigne le secteur des semi-conducteurs. »

Enfin, la politique de boycott de la Chine s’est retournée contre les États-Unis. Désormais, Nvidia fait savoir par la voix de son patron, Jensen Huang, que sa présence est nulle sur le marché chinois. Au contraire, des concurrents locaux ont surgi et largement remplacé l’offre existante.

Rappelons qu’au début de l’année 2025, la start-up chinoise Deepseek suscitait « la panique » d’OpenAI en proposant un modèle d’IA générative largement équivalent pour une fraction de son prix. Dans la continuité de cette dynamique, le marché chinois s’est doté de ses propres champions et a progressivement supplanté ses compétiteurs. Le voici donc ignifugé face aux départs de feu annoncés dans l’économie américaine, qui y a perdu un débouché majeur.

On comprend mieux l’empressement de l’administration étatsunienne, qui cherche désespérément à vendre américain dans le secteur de l’IA. Michael Kratsios, le « conseiller scientifique du Président », annonçait lors du sommet sur l’IA en Inde de février 2026 : « Les États-Unis veulent exporter l’IA américaine dans le monde », tandis qu’une vaste campagne co-financée par Palantir et OpenAI paie des influenceurs américains pour transmettre le message que « le leadership sur l’IA relève de la sécurité nationale ».

Capitalistes et travailleurs de l’IA

Sentant l’odeur du sang, les capitalistes du secteur pourraient alors se retourner les uns contre les autres. La bataille juridique autour de la survie financière d’OpenAI, qui oppose Elon Musk à Sam Altman, bat son plein à cette heure. Le procès qui les oppose en Californie voit le premier réclamer au second 150 milliards de dollars. Si le prétexte de ce procès est connu, Musk prétendant qu’OpenAI a « trahi » ses principes en devenant une entité à but lucratif, il consiste surtout en une tentative de déstabilisation de l’un de ses concurrents directs.

À la lumière de la décision du Département de la Défense étatsunien de remplacer Anthropic par OpenAI, on comprend que les compétiteurs du secteur sont lancés dans une lutte féroce pour capturer les ressources essentielles à leur survie, dont notamment l’État américain.

C’est ici que devient apparente une issue possible pour le secteur : en cas de faillite, il est possible, voire probable, que les entreprises les plus fragiles soient reprises en main par un État fédéral étatsunien désormais dépendant de ces capacités, notamment en ce qui concerne ses capacités militaires. L’alternative étant une absorption ou un démantèlement par un concurrent plus gros (Microsoft, Alphabet, Apple, Meta). C’est l’une des issues possibles pour OpenAI, dont la chute entraînerait des pertes considérables pour un certain nombre de banques.

Du côté des travailleurs chargés de l’annotation de l’IA cependant, les conséquences risquent d’être tout autres. On constate de ce côté un comportement remarquable de régularité. Prenons pour exemple Meta, qui a exploité des annotateurs de données et modérateurs de contenus au Kenya. Une fois que ceux-ci se sont organisés en syndicat et que l’affaire a été médiatisée, Meta a déplacé l’opération au Ghana en passant par un autre sous-traitant. Avec le scandale touchant les lunettes Ray-Ban Meta, dont certaines vidéos intimes étaient là encore visionnées par des annotateurs kényans, Meta a annoncé, fin avril 2026, mettre fin à ses activités là-bas.

Le marché d’annotation du travail, s’il n’est pas flexible à l’infini (il faudra toujours des francophones pour travailler sur du français), est malgré tout mondialisé et ses travailleurs mis en concurrence à l’échelle planétaire. Une crise économique de l’ampleur de celle qui s’annonce aura nécessairement des conséquences terribles pour ces travailleurs de pays pauvres, avec une pression accrue sur leurs salaires.

Clients et usagers : la fin de l’ère de l’abondance ?

Concluons alors sur un tour d’horizon rapide des usages actuels de l’IA générative. Nous observions une évolution des modèles conversationnels vers un usage social à la fin de l’année 2025. C’est par exemple le cas sur Twitter/X avec la fonctionnalité « Ask Grok », qui était en libre accès jusqu’à début mars 2026. Très appréciée des internautes, elle leur permettait de faire « vérifier » des informations, ou bien de générer des images – ce qui a conduit au résultat que l’on sait.

Il est fort possible que le calcul des coûts et des revenus soit complètement renversé dans les mois qui viennent. Ainsi, Sam Altman disait encore en janvier 2025 qu’OpenAI perdait de l’argent pour ses utilisateurs, y compris payants. Ce modèle consistant à tenter d’occuper une part de marché jusqu’à devenir incontournable, puis d’augmenter ses prix, ne sera peut-être plus accessible. Si Meta et Alphabet en ont possiblement les moyens, cela n’est pas dit pour OpenAI, qui a fermé l’accès à son service de génération de vidéos d’IA, Sora, six mois seulement après son lancement en tant qu’application.

Ce n’est qu’un début. Le 26 avril 2026, le média en ligne The Verge annonçait : « La gratuité de l’IA c’est fini. » Et cela aura des conséquences immédiates : « Pour les entreprises qui développent des outils basés sur des modèles tels que GPT-5 ou Claude Opus, le prix des jetons augmente, et ce surcoût se répercute en grande partie sur leurs clients. »

Autrement dit, les entreprises qui jusqu’à présent payaient des sommes plus ou moins raisonnables en « tokens » pour l’usage de ces modèles vont devoir apprendre à s’en passer – ou bien développer leurs propres modèles en interne.

Tout ceci nous amène vers un constat simple, pour lequel il convient de citer Cecilia Rikap, qui développe une « théorie de la dépendance numérique » dans son dernier ouvrage (1) :

« La Théorie de la dépendance, dans sa tradition marxiste, concluait son analyse des périphéries en observant que leur développement était impossible au sein de relations capitalistes de production dans la mesure où leur subordination technologique et par conséquent financière est intrinsèque au fonctionnement du capitalisme […].

Par ce biais, la dispute pour le sens même de la souveraineté numérique est crucial. Ce n’est qu’avec des technologies numériques comme dispositifs de contrôle publics et populaires, des technologies qui permettent la gestion et la planification démocratique de l’expérience collective, qu’il est possible de penser à des gouvernements souverains et à un plan de développement qui commence à se concrétiser dès aujourd’hui. »

Selon elle, l’Europe, au même titre que l’Amérique latine et qu’une bonne partie de l’Asie, est une périphérie dans le système de production numérique. Ce sont des territoires exploités, dont les entreprises se retrouvent sous dépendance des monopoles intellectuels étatsuniens, capables de réorganiser toute la production à partir des ressources capturées, dont notamment le cloud. Le cloud, c’est cet ensemble d’infrastructures composé de serveurs et de services numériques désormais indispensables.

Il faudra donc, et à plus forte raison au vu des turbulences qui s’annoncent, que les États fassent le choix entre une vassalisation toujours plus poussée vis-à-vis de la Chine ou des États-Unis, et des accords de coopération entre pays non alignés.

Notes

(1) Teoría de la dependencia digital, Cecilia Rikap, Ed. Caja Negra, 2026

Photo d'ouverture : JarTee - @Shutterstock

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