« NOTRE ÉTAT SOCIAL DOIT RÉSISTER AU NÉOLIBÉRALISME » - Christophe Ramaux

Christophe Ramaux est économiste à l’Université Paris I (Centre d’Économie de la Sorbonne) et membre des Économistes atterrés. Dans Pour une économie républicaine, une alternative au néolibéralisme (De Boeck Supérieur, 2022) il invite à opérer un tournant doctrinal pour penser le caractère profondément mixte de nos économies et mieux les refonder.

Laurent Ottavi (Élucid) : Comment définissez-vous le néolibéralisme ?

Christophe Ramaux : Le libéralisme à l’ancienne, avec le laisser-faire, pense la concurrence comme une loi naturelle à respecter. Le néolibéralisme est plus constructiviste, il n’hésite pas à mobiliser l’intervention publique afin d’imposer l’ordre du capital. Il promeut, par exemple, les aides à l’emploi, soit la prise en charge par l’État d’une partie des cotisations sociales, afin de faire baisser le « coût du travail », seul moyen selon tous les libéraux d’accroître les emplois. Autre exemple : les traités européens qui indiquent qu’en tout domaine les keynésiens ont tort et les libéraux raison, d’où les règles retenues comme la libéralisation des mouvements de capitaux, le libre-échange…

« Le néolibéralisme a tenté de détruire les quatre piliers de l’État social : privatiser la sécurité sociale et les services publics, démanteler le droit du travail et réorienter les politiques économiques dans un sens libéral. »

Élucid : Pouvez-vous maintenant expliquer ce qu’est l’État social et comment le néolibéralisme lui nuit-il ?

Christophe Ramaux : L’État social ou État-providence est le nom de la révolution économique et sociale intervenue à la fin du XIXsiècle, et même avant. Nous en saisissons mal l’importance. Nous avons tendance à le réduire à la seule protection sociale, éventuellement élargie au droit du travail à travers ce que les juristes appellent le droit social. J’invite à le saisir plus largement, autour de quatre piliers : la protection sociale, le droit du travail, les services publics et les politiques macroéconomiques (des revenus, budgétaires, monétaires, industrielles, commerciales…) de soutien à l’activité et à l’emploi. Quand on met bout à bout ces quatre piliers, on s’aperçoit que l’État social a une portée considérable. Nous vivons dans des économies mixtes, avec du privé, mais aussi avec de l’intervention publique.

Le néolibéralisme a tenté depuis les années 1980 de détruire ces quatre piliers de l’État social : privatiser la sécurité sociale et les services publics, démanteler le droit du travail et réorienter les politiques économiques dans un sens libéral. Je soutiens toutefois qu’il n’a qu’en partie réalisé son projet.

Pourquoi « en partie » seulement ?

C’est sur certains volets de la politique économique que le néolibéralisme est parvenu à « changer la donne » avec la finance libéralisée, sa clé de voûte, le libre-échange, l’austérité salariale, la contre-révolution fiscale (avec la réduction des impôts sur les grandes entreprises et les plus riches) et la privatisation des entreprises publiques. Nous avons donc bien changé de monde, en passant du modèle keynésien des Trente Glorieuses à un modèle néolibéral. Mais le néolibéralisme n’a pas tout emporté, l’État social fait de la résistance. La protection sociale, les services publics, le droit du travail, ont certes été déstabilisés, mais ils n’ont pas disparu contrairement à ce qu’un discours catastrophiste laisse entendre.

Nous ne vivons pas à proprement parler dans des économies « de » marché, mais dans des économies « avec » du marché, du capital (lequel préfère au demeurant spontanément le monopole), de l’initiative privée (qui peut aussi prendre la forme de l’économie sociale), mais aussi avec de l’intervention publique. Le capitalisme domine à bien des égards, mais des pans entiers de l’économie lui échappent cependant. Or, nous saisissons mal cette importance maintenue de l’État social et une bonne part du « malheur français » (mais cela vaut ailleurs) vient, me semble-t-il, de cette incompréhension.

« L’État social fait de la résistance. Ne pas le saisir conduit aux postures de la déploration. Cela empêche de penser une alternative au néolibéralisme. »

Que reste-t-il donc de cet État social après plusieurs décennies de néolibéralisme et en quoi est-ce important d’en avoir conscience pour envisager une meilleure politique économique ?

Les services publics contribuent (car ils sont productifs !) à environ un cinquième de la production. Côté revenu des ménages, la somme de tous les transferts sociaux et prestations sociales est supérieure à celle de tous les revenus directs du travail (non seulement les salaires nets, mais aussi les revenus des travailleurs indépendants). C’est colossal ! De même, la moitié de la consommation globale est socialisée.

Cette importance de l’intervention publique se retrouve dans tous les pays du monde, même si c’est évidemment avec des variantes et des nuances importantes. Un tiers du revenu des ménages américains est socialisé. L’État social fait donc de la résistance. Ne pas le saisir conduit aux postures de la déploration, laissant entendre qu’il n’y aurait plus de service public, ni de droit du travail ou de protection sociale. Cela empêche de penser une alternative au néolibéralisme.

En se fondant sur « la part de la dépense publique » dans le PIB, beaucoup d’économistes disent, à l’inverse, que le libéralisme a été restreint à la portion congrue. Que leur répondez-vous ?

On fait dire n’importe quoi à l’indicateur de la dépense publique. Beaucoup de gens, y compris parmi les économistes, ont en tête que si la dépense publique est supérieure à 50 % du PIB, il ne reste qu’un peu moins de la moitié au privé. C’est totalement faux ! La dépense publique n’est pas une part du PIB. L’INSEE a fait une mise au point fort utile sur le sujet il y a un an.

La dépense publique est obtenue en additionnant un peu tout et n’importe quoi. Moins d’un quart sert en fait à payer les services publics, sachant que la rémunération des fonctionnaires n’a pas augmenté depuis 40 ans (en % du PIB). Les trois quarts de la dépense publique alimentent directement les revenus et l’activité du privé : retraites, allocations familiales et chômage, remboursement des médicaments et des consultations libérales, commandes au privé pour l’investissement, subventions diverses aux ménages et aux entreprises, etc.

Vous proposez dans votre livre de repartir de ce qu’il reste d’État social pour penser une alternative au néolibéralisme. S’agit-il de la meilleure voie pour entrer enfin dans le XXIsiècle ?

C’est ce que je soutiens en effet, en prenant soin toutefois de balayer devant ma porte : les libéraux n’ont pas tort d’alerter sur le risque de bureaucratie et de lourdeur de l’intervention publique. Mais allons à la racine : nous avons été marqués pendant un siècle et demi par le clivage intellectuel entre ceux qui croyaient au socialisme ou au communisme et ceux qui n’y croyaient pas. La chute du mur de Berlin a mis fin à cette histoire, en un sens. Nous sommes depuis lors en deuil d’un horizon d’émancipation.

« La crise de la démocratie provient avant tout du sentiment qu’il est un domaine essentiel de nos vies, celui de l’économie justement, qui lui échappe. »

L’ambition de l’économie républicaine est de refonder un tel horizon. Son diagnostic est le suivant : nous nous accordons à dire que la démocratie doit prévaloir dans la sphère politique, et la « crise de la démocratie » provient avant tout du sentiment qu’il est un domaine essentiel de nos vies, celui de l’économie justement, qui lui échappe ; d’où la proposition d’étendre enfin les principes républicains à l’économie. Nous ne partons pas de rien pour ce faire : l’économie républicaine est en fait en partie « déjà là », mais nous ne l’assumons pas comme tel. Pour preuve : la propension à évoquer les services publics ou la protection sociale uniquement comme des coûts, au lieu de les appréhender comme de fantastiques ressources pour le bien-être des citoyens et l’économie elle-même !

L’horizon socialiste ou communiste était le dépérissement de l’État, ce dernier étant vu, au fond, comme l’instrument au service de la classe dominante. Cela n’aide pas à saisir le caractère révolutionnaire de l’État social. Pour penser celui-ci, il faut partir de l’idée que l’intérêt général a une consistance, lequel demande à être porté par des lois, des institutions. On est aux antipodes du point de vue libéral qui nie cette consistance, mais aussi du point de vue « contestataire » qui ne voit dans l’intérêt général qu’un paravent de l’intérêt des dominants. Il faut avoir le courage de tourner certaines pages. La concurrence, l’initiative privée et même le capital ont du bon. Ils obligent, comme le disait De Gaulle, à se dégourdir. Mais, comme ajoutait d’ailleurs celui-ci, ils ne peuvent pas tout, d’où la nécessité de l’intervention publique.

En échappant au clivage central du XXe siècle, quelle écologie pourrait-on envisager ?

Pour l’écologie, on ne peut s’en remettre à la seule initiative privée, y compris sous la forme d’associations locales. L’écologie requiert une intervention publique forte. Dans le livre, je fais un pas de côté au sujet de l’idée selon laquelle les « biens communs » seraient avec l’économie sociale et solidaire la solution à tout. Ils sont certes précieux, mais je rappelle qu’ils sont, sur un mode non-capitaliste certes, de l’ordre du privé.

Par ailleurs, si certaines activités doivent décroître, je critique les thèses en faveur de la décroissance. Réduire l’activité, c’est par construction réduire la masse des revenus à distribuer. Or, les besoins sont immenses, y compris ici en France, et la réduction indispensable des inégalités ne peut suffire à les satisfaire. L’enjeu est bien plus de réorienter les productions afin de réduire la consommation d’énergie et de décarboner l’énergie que nous continuerons à utiliser. Pour ce dernier volet, pour un pays comme la France, cela passe notamment par la relance du nucléaire, lequel pourrait être un fantastique levier pour engager sa réindustrialisation (en obligeant par exemple les constructeurs automobiles à produire des véhicules électriques sans énergies carbonées).

« L’État social est mal nommé, mal mesuré et nous n’en avons pas la théorie alors qu’il s’agit de notre grande révolution depuis un siècle et demi. »

Après l’écologie, quels sont les trois autres « chantiers » que vous évoquez dans le livre ?

La remise à plat du fonctionnement des grandes sociétés, tout d’abord, avec notamment l’instauration d’un principe de co-détermination à l’instar de ce que se pratique en Allemagne. Ce pays respecte bien mieux la fierté de ses travailleurs et a moins délocalisé. Le deuxième est celui de la relance et de la refondation des services publics. Enfin, j’évoque l’Europe. Celle-ci ne pourra retrouver du crédit aux yeux des peuples que si elle se met au service des incontournables États sociaux nationaux. Je pointe en ce sens ce qui me semble être les illusions autour de l’Europe fédérale.

« La justification de l’État social puise fondamentalement au même schème que le pôle républicain de la démocratie », écrivez-vous. Pouvez-vous expliquer en quoi ?

L’État social est mal nommé, mal mesuré et nous n’en avons pas la théorie, alors qu’il s’agit de notre grande révolution économique et sociale depuis un siècle et demi. Pour le théoriser, je m’appuie sur les travaux du philosophe Marcel Gauchet. Celui-ci soutient que la démocratie a deux volets : un libéral (la liberté de pensée, de s’associer, etc.), mais aussi un non-libéral. Selon ce volet proprement républicain, les citoyens placés sur un strict plan d’égalité devant le suffrage universel, élisent des représentants, qui votent des lois, lesquels s’appliquent à tous.

Pour l’économie, c’est exactement pareil : elle a un pôle libéral qui est précieux, mais aussi un pôle public qui l’est tout autant, avec l’État social comme cœur battant. C’est ce pôle qui prend en charge les missions d’intérêt général que le marché ne sait pas prendre en compte : le plein-emploi, la protection sociale, les services publics, la stabilité financière, l’écologie…

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

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