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Par Camille Adam
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Si le niveau baisse à l’école, il baisse également à l’Assemblée nationale. Une députée centriste en a donné une illustration en expliquant les ingérences russes et chinoises par la détestation que ces pays éprouveraient pour notre modèle de « société ouverte ». Ces ingérences sont bien réelles, mais leur analyse mérite mieux que la reprise de la rhétorique néoconservatrice américaine.

La veille des travaux parlementaires conduit à un constat assez démoralisant : le niveau des députés et des sénateurs demeure relativement faible sur de nombreux sujets. Celui des ingérences étrangères en fournit une illustration particulièrement frappante.

Plusieurs rapports ont déjà été produits sur le sujet et tous ont pour point commun de ne pas parler de l’éléphant dans la pièce : les États-Unis. Les acteurs ayant été identifiés comme se livrant à des ingérences étrangères en France sont principalement la Russie, la Chine, la Turquie ou encore l’Iran.

Il est tout à fait exact que ces pays, directement ou par des intermédiaires, se livrent, dans notre pays, à des ingérences qu'il convient de combattre. À ce titre, identifier les acteurs de ces ingérences (services d'État étrangers, sous-traitants ou acteurs autonomes) et leurs motivations respectives est la condition absolument nécessaire pour à la fois prévenir ces ingérences et surtout les combattre au mieux. Un diagnostic solide et fin au cas par cas est donc indispensable. Quelles sont donc les motivations de la Russie et de la Chine ? La députée Laetitia Saint-Paul, rapporteure en commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale (1), propose le « diagnostic » suivant :

« Oui, nos sociétés ouvertes sont en proie à tous ceux qui veulent détruire notre modèle. Pourquoi les ingérences étrangères ? Mais parce qu’on propose un modèle de société qui fait horreur aux régimes forts. Donc nous sommes une proie parce que nous sommes une société ouverte. Le moment où nous sommes le plus vulnérables, c’est le moment des campagnes électorales. […]

Et je crois qu’il y a quelque chose qui aggrave notre sort, c’est de ne pas penser le temps long. Quand on prend les Chinois, pour eux, Sun Tzu, l’art suprême de la guerre, c’est soumettre l’ennemi sans combattre, et peu importe le temps que ça prendra. Ils ont le temps pour eux. Pour eux, le temps long, ce n’est pas le temps d’une vie, c’est mille ans. »

Comment qualifier ce diagnostic ? A minima : indigne du niveau que devrait avoir le débat public, a fortiori lorsqu’il émane d’une parlementaire qui propose de restreindre la liberté d’expression sur les réseaux sociaux et les plateformes au nom de la qualité de ce même débat.

Pourquoi ? Parce qu’elle parvient en très peu de phrases à livrer une analyse sommaire fondée sur la morale disant en substance « les méchants nous détestent parce que nous sommes les gentils » et arrive également à invoquer des stéréotypes qui n’ont pas leur place dans une discussion sérieuse en disant toujours en substance « les Chinois se fichent de la vie humaine et peuvent donc se permettre de penser les choses sur mille ans ».

Chacune de ces « analyses » mérite d’être commentée.

La haine de nos libertés comme moteur de politique étrangère de la Chine et de la Russie ?

S’agissant de la première, elle nous fait un mauvais remake des discours de George W. Bush, alors président des États-Unis, qui, après les attentats du 11 septembre 2001, avait déclaré : « Ils nous détestent à cause de nos libertés. » Son énoncé est donc le même que celui d’un président américain entouré de faucons néoconservateurs bellicistes. On n’en attendait pas moins d’une députée centriste française. Le fait que, pour son rapport, elle soit allée aux États-Unis mener des auditions auprès de cercles essentiellement néoconservateurs et otaniens n’a sans doute pas aidé : Atlantic Council, Council on Foreign Relations, Center for Democracy and Technology ou encore l'Alliance for Securing Democracy (German Marshall Fund).

Si la Russie ou la Chine se livrent à des ingérences dans notre pays, ce n'est pas parce que nous vivons dans un régime où les dirigeants peuvent être remplacés et les libertés publiques relativement respectées, mais parce qu’elles ont un intérêt matériel à le faire.

Pour la Russie, le principal déterminant depuis 2022 est la guerre en Ukraine : la France arme Kiev, sanctionne Moscou, et Macron a porté le débat sur l'envoi de troupes. L'ingérence (opérations type « Doppelgänger », étoiles de David taguées, cercueils déposés au pied de la tour Eiffel, amplification pro-RN ou pro-radicalité des deux bords) vise à dégrader le soutien matériel français à l'Ukraine en fragmentant le consensus interne. S'ajoute l'éviction de la France du Sahel, où la Russie a occupé une partie de l’espace politique, militaire et diplomatique auparavant tenu par la France.

Pour la Chine, la logique est davantage économique et technologique : il s’agit de préserver certaines dépendances commerciales, d’accéder aux technologies françaises et d’atténuer les positions de la France concernant Taïwan, la mer de Chine méridionale ou les Ouïghours. De plus, pour ces deux nations, affaiblir la France c’est affaiblir le maillon d’un système qu’elles contestent : celui de l’UE et de l’OTAN.

En outre, la France est une cible de choix, car elle offre des surfaces d'attaque : fractures sociales réelles (désindustrialisation, relégation territoriale, tensions autour de l'immigration et de la laïcité), défiance élevée envers les institutions et les médias, présence de diasporas nombreuses.

L'ingérence n'invente pas les fractures, elle investit celles qui existent. C’est l’idée que nous avions développée dans notre précédent article « Les effets destructeurs du fact-checking sur le débat public » : lutter contre la vulnérabilité informationnelle, contre le complotisme, contre les fake news ne passe pas tant par l’éducation au sens critique que par la guérison des différents maux sociaux et politiques qui rendent une partie de la population perméable aux récits complotistes et aux opérations de manipulation.

Mais même si la France n’était pas une société divisée, elle ferait l’objet d’ingérences pour les raisons que nous venons d’indiquer. D’autres pays considérés comme des pays ouverts, tels le Portugal ou le Danemark, subissent beaucoup moins d’ingérences étrangères. Pourquoi ? Car la Russie n’a que très peu d’intérêt à déstabiliser ces pays, et pourtant à bien des égards ils sont bien plus démocratiques et soucieux des libertés que la France.

Cette analyse n’est pas seulement simpliste : elle est également dangereuse, car elle rend l'hostilité à la fois inintelligible et inépuisable. Lorsque l’hostilité de l’adversaire est attribuée à une haine supposée de notre essence même, aucune négociation ni aucune modification de nos politiques ne paraît susceptible de l’atténuer. Cette explication dispense ainsi les pays occidentaux de s’interroger sur les effets de leurs propres politiques.

On peut toutefois concéder un point à cette « analyse » : les fractures des sociétés occidentales alimentent, dans une certaine mesure, le discours politique russe. Humilier la France, ancienne puissance coloniale, incarnation de l'universalisme occidental, ou du « wokisme décadent » est une démonstration que le régime tient tête à l’Occident, qu'il a restauré la dignité nationale, qu'il venge une humiliation historique. Cette rhétorique contribue à entretenir la légitimité interne du pouvoir. Pour autant, le fait que nous soyons une société « ouverte » n’est pas le moteur premier de ces ingérences, ce sont les intérêts matériels divergents entre la France et la Russie qui le sont.

La culture et la dictature comme clés de lecture du rapport au temps long de la Chine ?

S’agissant de la deuxième phrase, elle convoque l’idée que la Chine étant une civilisation millénaire, elle serait, contrairement à nous, capable d’élaborer des stratégies et plans sur « mille ans ». Le sous-entendu mille fois entendu est que la démocratie est une faiblesse structurelle qui empêche de penser le temps long d’une politique donnée du fait des jeux d’alternance et de changement régulier du personnel politique. Au fond, le court-termisme serait le prix à payer pour la démocratie.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la France menait elle aussi des politiques économiques, géopolitiques et militaires de long terme. Ce fut notamment le cas durant les Trente Glorieuses et, plus encore, pendant la période gaullienne. Or, la France était alors une démocratie, et non une dictature comparable au régime chinois. Alors était-ce parce que la France était une civilisation millénaire ? Puisque la France est bel et bien une civilisation millénaire, comment expliquer qu’elle ait abandonné toute politique de long terme ?

Parce que la France a abandonné tous les outils qui lui permettaient de mener une telle politique. La politique industrielle ? Interdite par les traités européens. Le financement de projets industriels nécessitant des investissements de long terme ? Transféré aux marchés financiers qui demandent des retours sur investissement sur des horizons annuels. L’expertise interne sur les grandes politiques ? Externalisée vers des consultants privés (ex. : McKinsey). Les hauts fonctionnaires à vie ? Désormais alignés sur des logiques managériales de mobilité courte. Quant aux biens, aux services et aux capitaux qui entrent dans le pays ou qui en sortent, les traités européens limitent fortement la possibilité d’en contrôler les flux. Pour les mêmes raisons, la France ne dispose plus d’une politique commerciale ou monétaire autonome.

Tous les outils permettant de planifier des politiques ont été soit interdits, soit démantelés ou transférés au marché ou à l’Union européenne. La politique ne commande plus à l’économie ; ce sont désormais les contraintes économiques et financières qui s’imposent à la décision politique. La tutelle s’est inversée.

Ce n’est donc pas d’abord une question de culture ou de régime politique, même si ces facteurs peuvent jouer, mais de maîtrise des instruments nécessaires à la conduite d’une politique de long terme, instruments que la Chine a choisi de conserver. Il ne faudrait pas croire non plus que la Chine, du fait de la permanence de son personnel politique, serait exempte de politiques court-termistes dommageables. Les objectifs de croissance très ambitieux fixés par les plans chinois peuvent eux-mêmes encourager des initiatives aberrantes à court terme. On peut notamment penser à la bulle immobilière, à l’endettement des collectivités locales ou aux infrastructures fantômes : autant de manifestations d’un court-termisme bureaucratique structurel.

La longévité d’un dirigeant peut améliorer sa connaissance des dossiers et donc son expertise dans les négociations internationales. Elle constitue un avantage certain, mais la permanence de l’administration est censée jouer ce rôle chez nous. Or, ce rôle a été cassé par la généralisation et la systématisation du pantouflage et du rétropantouflage entre les secteurs public et privé.

La réussite chinoise montre que l’aptitude à penser le long terme repose d’abord sur la maîtrise des politiques et des instruments nécessaires à leur mise en œuvre, et non sur le seul caractère millénaire de leur civilisation ou sur l’inamovibilité de son personnel politique. Cette planification est accessible aux démocraties, à condition qu’elles le veuillent.

D’ailleurs, la France reste capable de long terme exactement là où subsistent les conditions d'antan : le nucléaire militaire (programmation pluriannuelle, isolement vis-à-vis du débat public, corps dédiés), les lois de programmation militaire (l'un des rares domaines où le Parlement vote des trajectoires à sept ans), et dans une moindre mesure le spatial. Ce qui confirme que la variable n'est ni « la France » ni « la culture politique », mais le degré d'isolement institutionnel d'un circuit de décision par rapport à deux forces : le marché des capitaux et le cycle médiatico-électoral. Partout où cet isolement a été démantelé, l'horizon s'est raccourci ; partout où il subsiste, l'horizon reste long.

Sans doute avons-nous cru qu’avec l’achèvement de la reconstruction et plus tard la fin de la Guerre froide, nous n’avions plus besoin de ces outils et que le marché pouvait piloter « la fin de l’Histoire ». On sait désormais que c’est faux. Peut-être faudrait-il que nos députés comprennent qu’il est temps de reprendre le contrôle de ces outils et qu’il n’est pas nécessaire pour cela de devenir une dictature mais de (re)devenir souverain.

Notes

(1) D’un rapport d'information sur l’irruption de l’intelligence artificielle dans les ingérences étrangères (publié le 3 décembre 2025) dont nous avions déjà parlé dans notre précédent article « Invisibiliser les contenus politiques sur les réseaux sociaux : la réserve préélectorale », à propos de son idée de suspendre les algorithmes de recommandation de contenus politiques pendant les campagnes électorales.

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