Vidéo Démocratie
Accès libre
publié le 30/01/2026 Par Camille Adam
abonnement abonnement
bulb

Abonnement Élucid

Dans un contexte où les réseaux sociaux permettent dans une certaine mesure à certains candidats de contourner le verrou médiatique et que les autorités européennes et nationales n’arrivent pas à obtenir une totale collaboration des plateformes américaines ou chinoises pour réduire la visibilité et la viralité de certains contenus politiques, une députée du parti Horizons (fondé par Edouard Philippe) propose l’instauration d’une période de réserve algorithmique préélectorale. De quoi s’agit-il ?

Dans l’extrait ci-dessus, nous pouvons voir la députée Laetitia Saint-Paul, rapporteure en commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale d’un rapport d'information sur l’irruption de l’intelligence artificielle dans les ingérences étrangères (publié le 3 décembre 2025), proposant l’instauration d’une période de « réserve algorithmique » préélectorale.

En vertu de cette proposition, les réseaux sociaux resteraient accessibles, les utilisateurs pourraient toujours publier, mais les algorithmes de recommandation seraient gelés, fortement bridés, ou placés sous un régime dégradé (chronologique, non personnalisé). L’objectif affiché est d’empêcher le microciblage politique, la viralité artificielle et les emballements algorithmiques manipulés par IA.

Cela signifie concrètement que les personnes qui ne seraient préalablement pas abonnées à du contenu politique, par exemple qui ne seraient pas abonnées à la chaîne Élucid, à la chaîne Blast, le Média ou encore Off Investigation, ne se verraient pas proposer le contenu de ces chaînes au moment de l’année où elles auraient la plus grande pertinence pour faire vivre la pluralité médiatique. Les personnes non politisées ou non-abonnées seraient donc privées d’analyses politiques différentes de celles proposées sur les plateaux de Quotidien, BFM TV, CNews ou des colonnes du JDD, du Monde ou du Figaro qui semblent constituer l’alpha et l’oméga de l’information pluraliste pour la rapporteure.

Pourtant, l’exemple de la chaîne Élucid montre qu’un contenu politique peut toucher bien au-delà de son audience abonnée. Fort heureusement, plusieurs de ses interviews ont attiré davantage de spectateurs que la chaîne ne compte d’abonnés. À titre d’illustration, l’entretien avec Arnaud Montebourg dépasse les 871 000 vues.

L’écoute complète du compte rendu de ce rapport révèle que cette proposition « extrêmement simple à mettre en œuvre, découle de ce qui s’est passé en Roumanie ». L’élection présidentielle roumaine de décembre 2024 a manifestement profondément traumatisé nos représentants. Pour comprendre leur panique, il faut comprendre non pas ce qu’il s’est passé, mais ce qu’ils pensent qu’il s’est passé. Selon eux, un candidat d’extrême droite sorti de nulle part a failli être élu grâce à la viralité de son contenu sur TikTok, lequel contenu aurait été amplifié artificiellement par des comptes russes ou payés par la Russie. Sur cette base, on peut comprendre la paranoïa dont ils sont saisis, toute personne devenue virale sur TikTok pourrait devenir président de la République, et ce en violation de tout ce que la recherche en psychologie sociale (1) tend à démontrer depuis plus de 10 ans sur l’absence de lien entre viralité et comportement électoral.

Comme nous l’expliquions dans notre article intitulé « Bouclier européen de la démocratie : le plan de Bruxelles pour « éduquer » les électeurs », ce récit très commode omet des pans entiers de la réalité. En effet, les sondages roumains sont peu fiables, avec des taux de non-réponse élevés qui captent mal les électorats protestataires, abstentionnistes ou jeunes. De plus, contrairement à ce qui est régulièrement sous-entendu, Georgescu n’était pas inconnu politiquement. Par ailleurs, en toile de fond, la Roumanie connaît une défiance extrême envers les partis traditionnels ; une forte émigration, une fracture élites/population, une lassitude vis-à-vis de l’UE et des politiques perçues comme imposées.

Georgescu a ainsi su capter des électeurs dépolitisés, des votes de colère, des citoyens hors radar des instituts. Les autorités roumaines ont donc annulé après coup, sur la base de rapports de renseignement non publics, d’éléments non judiciarisés et sans démontrer un lien causal chiffré entre TikTok et le résultat. On n’a ainsi jamais montré combien de comptes étaient faux, combien de vues étaient frauduleuses ni combien de votes ont réellement été « altérés ».

Le rapport Viginum (un service de l’État français spécialisé dans la lutte contre les ingérences numériques étrangères, créé récemment dans un contexte de guerre informationnelle) intitulé « Manipulation d’algorithmes et instrumentalisation d’influenceurs - Enseignements de l’élection présidentielle en Roumanie & risques pour la France » et publié en février 2025 est riche d’enseignements. Le rapport confirme qu’il y a bien eu une manipulation coordonnée de la visibilité sur TikTok, reposant sur des réseaux de milliers de comptes activés de manière synchronisée, une stratégie d’astroturfing (faux soutien de masse) visant à tromper l’algorithme et une instrumentalisation d’influenceurs, souvent sans qu’ils aient conscience de soutenir un candidat précis. Mais là où le rapport est plus intéressant, c’est lorsqu'il montre bien ce qui n’a pas été prouvé, à savoir que le score électoral de Georgescu aurait été mécaniquement causé par cette manipulation, qu’un acteur étatique étranger identifié (Russie ou autre) serait le commanditaire final, et que sans TikTok, le résultat aurait été substantiellement différent.

Cette absence de lien de causalité est fondamentale, car c’est précisément sur l’existence supposée d’un lien de causalité entre viralité et vote que s’appuie la rapporteure pour formuler cette proposition. Or, ce lien n’est non seulement pas démontré, mais les études en psychologie sociale convergent vers le fait que ce lien n’existe pas, ce qu’a d’ailleurs confirmé une représentante de Viginum lors d’une audition devant le Sénat le 5 novembre 2025.

C’est donc sur la base d’une désinformation et de prémisses scientifiquement fausses que cette proposition se fonde. Il est très intéressant de noter que durant le compte rendu de son rapport, la rapporteure indique que la proposition « a fait l’objet d’un large consensus, à la fois auprès des personnes issues du monde académique ou administratif que d’élus américains ». Or, lorsque l'on va voir en annexe de son rapport la liste des personnes qu’elle a auditionnées aux États-Unis, sur 24 Américains rencontrés, deux travaillent pour le Council of Foreign Relations (CFR), deux pour le Centre for Democracy and Technology (CDT), deux autres pour le German Marshall Fund (GMF), et trois pour l’Atlantic Council.

Or, ces organisations ne sont autres que les think tanks ayant théorisé et mis en place l’écosystème américain de censure coordonné par la CISA entre 2016 et 2022 – un réseau que nous avons décrit dans notre article sur la genèse américaine du DSA.

Enfin, il peut être utile de rappeler que ce rapport et cette proposition s’inscrivent aussi dans un contexte où les plateformes américaines traînent des pieds pour se mettre en conformité avec le DSA. La collaboration avec les autorités européennes n’est pas totale, en particulier pour X. Les pouvoirs publics semblent donc se tourner vers d’autres moyens de contrôler la diffusion de contenus politiques en ligne.

Tout avait commencé avec la suppression des ondes des chaînes RT et Sputnik en 2022, suivie en décembre 2024 de l’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie, puis plus récemment du gel des avoirs et de l’interdiction de visas sans procès de deux personnes, Xavier Moreau et Jacques Baud dont les discours étaient jugés trop pro-russes, des sanctions spectaculaires visant à produire un effet d’autocensure auprès des personnes tenant un discours critique de la politique étrangère européenne. La prochaine étape sera donc peut-être la suspension des recommandations de contenus politiques en période préélectorale avant la surveillance des conversations privées via Chat Control.

Notes

(1) Voir par exemple Garrett RK (2019) Social media’s contribution to political misperceptions in U.S. Presidential elections. PLoS ONE 14(3) e0213500.

Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :

S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Des analyses graphiques pour prendre du recul sur les grands sujets de l’actualité
Des chroniques et des interviews de personnalités publiques trop peu entendues
Des synthèses d’ouvrages dans notre bibliothèque d’autodéfense intellectuelle
Et bien plus encore....

Déjà abonné ? Connectez-vous