La présidentielle a démontré les énormes failles du système des temps de parole

Depuis la réforme de 2016, les règles en matière de temps de parole des candidats à la présidentielle ont été bouleversées, afin de remplacer l’égalité par une prétendue « équité » aux contours nébuleux. Censé s’inscrire dans une « modernisation de la démocratie » ces modifications favorisent en réalité les « candidats du système », et donnent un pouvoir très important aux instituts de sondages.

Une régression démocratique des règles de la campagne

Les règles du temps d’antenne applicables aux candidats de l’élection présidentielle sont précisées et contrôlées par le CSA, devenu Arcom après sa fusion avec Hadopi en 2022. Elles poursuivent l’objectif simple et indispensable d’assurer une représentation juste des différents candidats, de sorte à garantir un accès démocratique au pouvoir pour ces derniers.

Cela ne date pas d’hier, les médias jouent un rôle majeur dans la vie démocratique, et bénéficient d’un pouvoir d’influence immense, pouvant très nettement infléchir le cours d’une campagne électorale. Les présidentielles de 2017 ont été un bel exemple de cette influence, avec la fuite de l’affaire Fillon ou les attaques répétées contre le candidat Jean-Luc Mélenchon, souvent dénoncées par les insoumis. Il y a beaucoup d’exemples et cela ne concerne bien entendu pas seulement la France.

Encadrer le pouvoir d’influence des médias est donc une bonne chose, mais encore faut-il avoir des règles réellement justes.

Celles qui ont été appliquées cette année sont assez récentes, et pour le moins critiquables. Elles résultent en fait de la loi organique datée du 25 avril 2016, passée assez inaperçue, qui propose une mise à l’écart du principe de l’égalité des temps de parole au profit d’une « équité en fonction de la représentativité des candidats et de la contribution de chacun à l’animation du débat électoral ». Ce point, loin d’être un détail, a totalement bouleversé l’équilibre de la représentation. Voyons donc, ce que nous dit cette réforme désormais applicable.

Elle distingue 4 périodes. Pour les présidentielles de 2022, voici ce que cela a donné :

- Entre le 1 janvier et le 7 mars 2022 : respect de l’équité simple du temps de parole et du temps d’antenne « en fonction de la représentativité ». Cela concerne autant les candidats déclarés que les candidats présumés (cela peut expliquer pourquoi certains candidats attendent le dernier moment pour se déclarer).

- Entre le 8 et le 27 mars : à partir de la publication de la liste officielle des candidats, il y a une application d’un principe renforcé d’équité « dans des conditions de programmation comparable ». Autrement dit, les médias n’ont pas le droit de magouiller en diffusant les candidats qu’ils n’apprécient guère à 3h du matin, ces derniers doivent être visible à des heures de programmation similaires.

- Entre le 28 mars et la veille du premier tour, le 9 avril : dès l’ouverture de la « campagne électorale officielle », un principe d’égalité strict des temps de paroles et temps d’antenne s’applique. Cela vaut également pendant l’entre-deux tours.

- Période de réserve: la veille, et le jour du scrutin, interdiction de tout message de propagande électorale. Autrement dit, les médias doivent rester totalement silencieux sur la campagne.

Mais alors qu’est-ce-qui cloche avec ces règles ?

Pour s’en rendre compte, il faut se rappeler des principes applicables avant la réforme de 2016. À cette époque, le législateur était probablement agacé que les petits candidats bénéficient d’autant de visibilité ; certains se saisissant de l’occasion des élections comme d’une brèche pour mettre en avant des idées sous-représentées habituellement dans le débat public (la critique de l’UE, la remise en question du système capitalisme, etc).

En effet, avant 2016, c’était le principe de l’égalité du temps de parole qui primait : 5 semaines avant l’élection, chaque candidat avait le même temps de parole, ce qui leur offrait beaucoup plus de visibilité ! Désormais il n’y a plus que deux semaines d’égalité, et c’est un principe assez vague « d’équité » qui s’impose.

Règles de temps de parole avant la réforme de 2016 - Source (p.26)

Le « principe équité » ou la novlangue électorale

Cette étonnante réforme s’inscrit dans la continuité des travaux de la « Commission de rénovation et de déontologie de la vie publique », laquelle promeut un « renouveau démocratique ». On peut donc s’attendre à une justification de la remise en cause des règles précédente pour des raisons…démocratiques ? Eh bien non.

Les justifications sont les suivantes :

1 - parce que deux régimes c’est « incertain » (on n’en saura pas plus)
2- parce que dans la période intermédiaire le nombre de candidats ne va plus changer
3- parce que ce sont des règles trop strictes et contraignantes pour les journalistes (oui c’était le but !).

Le caractère non démocratique de cette réforme se démontre en réalité sur plusieurs points. Tout d’abord, qu’est-ce que ce fameux « principe d’équité », et comment s’applique-t-il concrètement ? Voici ce que nous dit le CSA, le 6 octobre 2021 :

« Pour apprécier le respect du principe d'équité, le Conseil tient compte, d'une part, de la représentativité du candidat déclaré ou présumé et, d'autre part, de sa capacité à manifester l'intention d'être candidat. [...]

La représentativité du candidat repose notamment sur :

- les résultats obtenus aux plus récentes élections, c'est-à-dire celles qui se sont déroulées depuis la précédente élection du Président de la République, y compris celle-ci, par le candidat ou les partis et groupements politiques qui le soutiennent ;

- le nombre et les catégories d'élus dont peuvent se prévaloir les partis et groupements politiques qui soutiennent le candidat ;

- les indications de sondages d'opinion réalisés et publiés conformément à la loi.»

En résumé, la visibilité du candidat sera conditionnée par la place qu’il occupe déjà dans le paysage politique : plus le candidat est gros plus il sera visible, plus il est petit, moins il le sera.

On notera le coup de grâce porté aux petits candidats par le rôle accordé aux sondages. Entendons-nous bien : on ne peut plus dire à présent que les sondages n’ont qu’un rôle informatif (ce qui était déjà bien naïf). Ils ont une place à part entière dans le processus électoral, ce qui est très critiquable.

Voyons à ce stade ce qu’il s’est passé en 2022 (les données suivantes ont été recueillies pendant la période d’équité) :

En zoomant sur les principaux candidats :

On observe donc que les candidats qui appartiennent à de gros partis ont pour certains bénéficié d’un temps d’antenne beaucoup plus important que leur réelle représentation électorale.

L’exemple le plus flagrant est Valérie Pécresse avec 17 % d’exposition médiatique, contre seulement un résultat de 5 %.... Mais ce fut également le cas pour Éric Zemmour, un « nouveau candidat » très apprécié par les médias qui a bénéficié de 13% d’exposition contre un résultat de 7 %. Dans le même esprit, nous pourrions citer la performance chaotique d’Anne Hidalgo.

Ainsi, dans le premier cas on voit que Valérie Pécresse a bénéficié du statut important des Républicains, et d’un bon coup de pouce des sondages. Les règles d’équité de l'Arcom ont bien été respectée mais on peut sérieusement douter de leur pertinence. Dans le second cas, Éric Zemmour a bénéficié d’une exposition très importante alors que sa formation politique est toute neuve. On se demande comment les règles d’équité de l'Arcom ont pu amener à une telle représentation, si ce n’est par l’appui des sondages d’opinion.

A contrario, Jean-Luc Mélenchon, gros candidat sensé répondre favorablement aux deux premiers critères de représentativité de l'Arcom, a été sous-exposé médiatiquement de manière assez impressionnante : seulement 10 % de temps d’antenne (moins qu’Éric Zemmour) pour un résultat de 23% ! C’est également le cas pour la candidate du RN Marine Le Pen. Soit, les deux premiers partis d’opposition du pays.

On notera également une légère sous-exposition chez Emmanuel Macron, qui peut s’expliquer par une exception mise en place par l’Arcom concernant la comptabilité du temps de parole :

« 1° Le temps de parole comprend toutes les interventions d'un candidat, sauf si des circonstances exceptionnelles conduisent à ne pas les comptabiliser, ainsi que les interventions de soutien à sa candidature.

2° Si le Président de la République est candidat déclaré ou présumé, toutes ses interventions relevant du débat politique sont, sauf circonstances exceptionnelles visées au 1°, prises en compte. Les interventions qui relèvent de l'exercice de sa charge ne sont pas prises en compte. Il en va de même des interventions qui relèvent de l'exercice de la présidence du Conseil de l'Union européenne, à l'exception de celles qui sont susceptibles, en fonction du contenu et du contexte, de relever du débat public. »

Le temps de parole et le temps d’antenne : toujours les mêmes qui trinquent

À ce stade vous vous demandez peut-être quelle est cette distinction entre « temps de parole » et « temps d’antenne », et pourquoi la réforme a sanctionné le premier mais pas le second. C’est en réalité très simple : « Le temps de parole comprend toutes les interventions d’un candidat ainsi que les interventions de soutien à sa candidature ». Le temps d’antenne comprend ce temps de parole ainsi que « l’ensemble des séquences qui lui sont consacrées, dès lors qu’elles ne lui sont pas explicitement défavorables ».

Voici quelques exemples donnés par le CSA pour les séquences visées :

« Les éditoriaux et les commentaires politiques, les revues de presse, les débats réunissant des journalistes, des experts ou d'autres personnes, les analyses et les présentations de sondages d'opinion sont pris en compte dans le temps d'antenne lorsque, pour l'essentiel de leur durée, ils concernent un seul candidat et ne lui sont pas explicitement défavorables. »

C’est une bonne mesure car elle permet de ne pas biaiser la représentation des candidats en passant par l’entremise d’éditoriaux, par exemple. Mais on comprend également pourquoi le législateur n’as pas touché au temps d’antenne dans la réforme de 2016 : les petits candidats n’ont quasiment jamais le soutien des médias de toute façon.

Notons que cela vaut pour l’hypothèse où un éditorialiste encenserait un candidat. En revanche, il n’y a pas de prise en compte de l’effet que produirait une séquence défavorable pour un candidat.

L’exposition des candidats en fonctions des médias…

Précision que toutes les règles énoncées précédemment visent uniquement la radio et la télévision (la presse écrite et internet naviguant dans une zone bien moins régulée).

Sur les graphiques ci-dessous, vous pourrez constater le pourcentage des expositions des candidats à l'élection présidentielle de 2022, en fonction des différents médias français de premier plan.

De même, observons ce qu’il en est pour quelques-unes des principales radios :

En conclusion, la réforme de 2016 semble bien peu adaptée au besoin de renouveau démocratique exprimé fortement par les citoyens français au cours de ces dernières années, et notamment à l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes. Le pouvoir, dans toutes ses composantes, semble de plus en plus vouloir limiter le débat public à un cadre rassurant pour le système politique en place. Ils entendent limiter l’intrusion de petits candidats, souvent issus de la société civile, ne correspondant pas à l’habitus recommandé, ou bien simplement défendant des idées jugées problématiques.

Quoi qu’il en soit, le résultat de ces élections de 2022, suivi de la volonté majoritaire des français de voir une cohabitation s’imposer à Emmanuel Macron, démontre les limites des règles électorales appliquée, et interroge sérieusement sur la viabilité de ce système.

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