Les médias disposent d’un rôle fondamental dans une démocratie, celui d’informer. Au fil du temps, leur multiplication s’est accompagnée d’une profusion de nouvelles de plus en plus facilement accessibles. Pourtant, ces changements ne profitent pas aux citoyens. Engloutis sous une avalanche informationnelle, les citoyens ont de réelles difficultés à se forger une opinion, et ils estiment majoritairement que les médias sont sous influence politique ou économique.

publié le 24/07/2023 Par Alexandra Buste, Xavier Lalbin

La défiance est générale. Selon Reuters, à peine 42 % de la population mondiale déclare faire confiance aux médias. La France et les États-Unis sont particulièrement touchés avec respectivement moins d’un tiers et seulement un quart d’opinions favorables. Rectifier le tir pour assainir la situation et retrouver la confiance des citoyens ne semble pourtant toujours pas à l’ordre du jour…

Du journal papier aux réseaux sociaux, le rapport des citoyens à l’information s’est profondément modifié

Le droit d’accès à l’information fait partie intégrante de la liberté d’expression. Comme le stipule l'article 19 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme :

« Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »

Ce sont la presse et les médias qui sont chargés de la diffusion large et collective de l’information. Et informer est un pouvoir majeur en démocratie.

Pour le Conseil constitutionnel, la participation électorale est considérée comme l'un des traits les plus caractéristiques de la bonne santé d'un régime démocratique. Une étude publiée par l’Association économique américaine fait le lien entre l’introduction des premiers quotidiens aux États-Unis sur la période 1869-1928 et l’augmentation de la participation au vote estimée à 0,3 % pour chaque journal supplémentaire.

L’apparition de la télévision a par la suite modifié les habitudes des citoyens en les détournant de la lecture de journaux au profit de contenus divertissants ou moins denses. À titre d'exemple, l’ensemble du texte d’un journal télévisé des années 1950 ne remplissait que trois colonnes d’une première page du New York Times de 1975.

Aux États-Unis, l'introduction de la télévision explique ainsi entre un quart et la moitié de la baisse de la participation à la vie politique depuis les années 1950. Toutefois, tant que les chaînes étaient peu nombreuses, l’ensemble de la société regardait les mêmes programmes. Chacun pouvait partager avec sa famille et ses amis autour d’un socle commun. La multiplication des chaînes a fait voler en éclat cette homogénéité. Cet effet est accentué par Internet et les réseaux sociaux, au point de parler désormais de « bulle » et de « polarisation ».

Le citoyen se bâtit un accès au monde de plus en plus personnalisé… mais biaisé. En fonction de ses choix informatifs, les algorithmes lui affichent en permanence des contenus en parfaite résonance avec lui-même. Il est maintenu dans une bulle protectrice de toute information contraire à ses opinions politiques ou choix intellectuels.

Cette mécanique, peu propice au débat d’idées, fait courir le risque d’accentuer la fragmentation ou « l’archipellisation » de la société selon le sondeur et analyste politique Jérôme Fourquet. Pourtant, Tocqueville avait anticipé ce phénomène en identifiant un risque d’émergence de « petites sociétés » inhérentes à l’avènement de la démocratie.

La disparition des relations hiérarchiques et des comptes à rendre entre classes sociales (noblesse, bourgeoisie, ouvriers) amène les individus à se considérer comme l’égal de leurs voisins. Pour améliorer leur condition, ils se recentrent sur eux-mêmes et se détournent des affaires publiques et de la politique qu'ils délèguent à l’État.

Pour atténuer ce phénomène, la presse est censée jouer un rôle majeur. En diffusant les informations sur les affaires publiques, elle permet d'éviter que les affaires privées du citoyen ne prennent le dessus. Or, de nos jours, les travers des grands médias (manque de pluralisme, recopiage des dépêches AFP, obsession du clash et du buzz au mépris de l'analyse et des faits, etc.) ont poussé les citoyens vers d'autres sources d'information plus proches de leurs préoccupations.

L'essor des réseaux sociaux, véritables « fast-food » de l'info où le format empêche les analyses de fond – censées permettre de séparer le bon grain de l'ivraie et de comprendre les enjeux – valide les craintes de Tocqueville sur l'individualisation et son corollaire, le désintérêt pour la vie politique.

Pire, la quantité d’informations semble de plus en plus peser sur la santé psychique des citoyens.

Un trop-plein d’informations, source de plus de nausées que d’aide à la compréhension du monde

Selon un récent sondage Obsoco, près de deux tiers des Français sont conscients de l’importance de s’informer. Avec la multiplication des sources d’information, ils déclarent utiliser en moyenne huit canaux dont trois dominent : les journaux télévisés, les réseaux sociaux et la radio. Les podcasts ou les médias indépendants sont des formats récents qui ont su s'imposer : 40 % de nos compatriotes déclarent les utiliser.

Dans ce contexte de surabondance, un Français sur deux avoue ressentir une fatigue informationnelle, c'est-à-dire un stress lié à un trop-plein d'informations. Dans ce déferlement continu d'événements où l’un chasse l’autre sans laisser le temps nécessaire pour l'appréhender, une majorité ressent le double besoin de croiser les informations tout en ayant peur de les manquer.

Un tiers des Français déclare devoir faire des efforts pour s’informer correctement et un dixième beaucoup d’efforts, avec des difficultés encore plus marquées chez les plus jeunes.

Une perte de confiance généralisée envers les médias

Pour que la presse soit un rouage efficace du bon fonctionnement démocratique, elle doit disposer de la confiance et de l'adhésion des citoyens.

À ce titre, le dernier rapport Reuters relatif à la confiance envers les médias a de quoi alarmer. Les auteurs y présentent une tendance générale à la dégradation de la confiance envers les médias avec seulement 42 % des personnes interrogées dans le monde qui déclarent faire la plupart du temps confiance aux médias. La Finlande et l’Allemagne se distinguent avec respectivement 69 % et 50 % de confiance.

De l’autre côté de l'échiquier, les États-Unis sont les grands perdants avec seulement un quart des sondés confiants dans les médias, l'élection de Trump ayant précipité la baisse de confiance. Un récent sondage indique d’ailleurs que la moitié des Américains pense que la presse nationale les désinforme volontairement et veut orienter leurs opinions.

Avec une confiance dans les médias à moins de 30 % en France, les auteurs du rapport Reuters notent que la couverture médiatique du mouvement des gilets jaunes avait déjà accentué la baisse de confiance avec des citoyens qui considèrent alors les principaux médias d’information comme « alignés avec les élites ».

De façon générale, seul un cinquième des Français interrogés pensent que les médias sont indépendants des pouvoirs politiques ou économiques contre 40 % à 50 % pour les pays du nord de l’Europe et seulement 10 % à 20 % pour ceux du Sud. Cette défiance prolonge des résultats obtenus en 2019 par Statista sur la perception par les Français de l'indépendance des journalistes.

Un risque de fatigue démocratique

« Le principe de la liberté de la presse n’est pas moins essentiel, n’est pas moins sacré que le principe du suffrage universel. Ce sont les deux côtés du même fait. Ces deux principes s’appellent et se complètent réciproquement. La liberté de la presse à côté du suffrage universel, c’est la pensée de tous éclairant le gouvernement de tous. Attenter à l’une, c’est attenter à l’autre. » [Victor Hugo, Assemblée nationale, septembre 1848]

Le fonctionnement démocratique repose en partie sur des médias qui diffusent une information à la fois juste, perçue comme telle et compréhensible par tous.

Le sondage Obsoco sur le ressenti des Français à l’endroit de l’information indique que huit de nos compatriotes sur dix ont l’impression de voir les mêmes informations toute la journée. La moitié déclare ne pas distinguer ce qui est important pour se faire une opinion et avoir du mal à suivre le flot des sujets. Un tiers juge les débats trop agressifs et les informations diffusées non fiables.

Pire, la moitié des Français interrogés indique ressentir un découragement face aux informations et les trois quarts qu’il leur arrive de limiter ou de cesser de les consulter. Ce manque de confiance croissant et la sécession partielle avec l’information sont corrélés à un taux d’abstention qui ne cesse de croître. Cette observation converge avec une étude ayant montré que la probabilité que les individus votent augmente s’ils sont mieux informés.

Un contexte qui laisse peu d’espoir d’amélioration…

La défiance envers les médias est désormais massive. Et aucune lueur d’espoir de changement ne semble être à l'ordre du jour. L’essentiel du paysage médiatique est aujourd’hui concentré dans les mains de 11 milliardaires qui contrôlent 81 % des quotidiens et 95 % des hebdomadaires nationaux généralistes vendus, 57 % de part d’audience de la télévision généraliste et 47 % de la radio.

Cette concentration nuit lourdement à la pluralité. Elle présente aussi le risque, notamment développé par Noam Chomsky, que ces médias soient utilisés pour défendre les intérêts privés des milliardaires propriétaires au détriment de l’information des lecteurs. L’intellectuel enfonce le clou en évoquant Internet qui n’a pas réussi à vraiment inverser le phénomène, les médias de masse l’ayant accaparé. Pour lui, le système médiatique participe à l’éloignement des citoyens de la politique…

Une touche d’optimisme est permise, car une partie de la population perçoit ce phénomène : une majorité se méfie des médias de masse et remet en cause l’indépendance des journalistes et la neutralité des informations.

Ces agrégations soulèvent un autre problème : celui du fléchage des aides publiques de l’État à la presse. Censés officiellement participer au pluralisme, les derniers chiffres disponibles pour 2020 et 2021 du ministère de la Culture montrent que ces aides profitent surtout aux milliardaires propriétaires de ces journaux.

L’homme le plus riche du monde, Bernard Arnault, voit ainsi ses deux journaux, Les Échos et Le Parisien, recevoir plus de 16 millions d’euros en 2021 et 22,5 millions en 2020. Le Monde, contrôlé par Xavier Niel, a reçu près de 8 millions d’euros en 2021, le groupe Le Figaro de la famille Dassault, près de 8 millions et Libération de Patrick Drahi, près de 7 millions, etc. Cela fait presque la moitié des près de 90 millions d’euros d’aides à la presse qui sont perçus par ces quatre milliardaires.

Pour lutter contre cette concentration qui menace le pluralisme et l'indépendance de l’information, une proposition de loi « visant à mettre fin à la concentration dans les médias et l’industrie culturelle » est à l’étude à l’Assemblée nationale. Son issue sera le moyen d’estimer la volonté politique de conserver « une presse libre et indépendante […] pilier de la citoyenneté en République ».

Car du côté de l’Exécutif, entre Emmanuel Macron qui s’exprime chez Pif ou Marlène Schiappa chez Playboy, c’est plus le mélange des genres et le brouillage des esprits qui est à l‘ordre du jour.

Photo d'ouverture : @Shutterstock