La société ingouvernable - Grégoire Chamayou

Dans les années 1970, de nombreux intellectuels voient dans les mobilisations sociales récurrentes, les mouvements écologistes et l’essor des réglementations gouvernementales, les signes d’une « crise de gouvernabilité ». Ces tendances inquiètent grandement tant le milieu des affaires que les milieux intellectuels conservateurs et néolibéraux.

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Dans La Société ingouvernable (2018), Grégoire Chamayou nous montre comment le néolibéralisme s’est défendu contre ces mouvements, instituant un véritable pouvoir autoritaire.

Ce qu’il faut retenir :

Face à la crise de gouvernabilité des années 1970, les tenants du néolibéralisme se sont trouvés forcés de développer de nouvelles technologies de pouvoir, afin de maintenir l’autorité de l’économie et du milieu des affaires qui était alors mise en cause.

Les contestations et les attaques venaient de tous les côtés : tant de l’intérieur (salariés et managers), que de l’extérieur (activistes, régulations gouvernementales, institutions étatiques). Pour chacune de ces luttes, les théoriciens néolibéraux et le monde des affaires firent preuve d’inventivité afin d’élaborer un nouvel art de gouverner. Leur intervention a certes renforcé le pouvoir de l’État, mais a limité sa sphère afin de laisser au champ économique la marge nécessaire pour développer un véritable gouvernement privé, exercé sur la société.

Biographie de l’auteur

Grégoire Chamayou (1976-) est un philosophe français, chargé de recherche au CNRS. Ses travaux portent principalement sur la philosophie allemande moderne ainsi que sur l’histoire et la philosophie de la médecine. Il soutient ainsi, en 2007, une thèse d’épistémologie sur la pratique de l’expérimentation humaine aux XVIIIe et XIXe siècles. Il s’intéresse également aux dérives autoritaires du libéralisme ainsi qu’aux questions éthiques autour de l’utilisation des drones.

Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.

Synthèse de l’ouvrage

Introduction

Les années 1970 furent le théâtre de nombreuses contestations de l’ordre néolibéral qui se mettait alors en place. Aux yeux de ses défenseurs, le capitalisme était mis en danger par ce qui fut qualifié de « crise de gouvernabilité », « annonciatrice de grands remaniements dans les technologies de pouvoir ».

La « gouvernabilité » est une « capacité composée », qui suppose, en plus d’une « disposition à être gouverné » du côté de l’objet, une « aptitude à gouverner », du côté du sujet. En d’autres termes, l’ingouvernabilité renvoie tant à la révolte des gouvernés, en bas, qu’à l’impuissance des gouvernants, en haut – les deux aspects pouvant se combiner. On s’intéressera ici à cette crise uniquement du point de vue « du haut », c’est-à-dire «telle qu’elle a été perçue et théorisée par ceux qui s’évertuaient à défendre les intérêts du “business” », spécialement aux États-Unis.

En effet, lorsque son pouvoir a été remis en question, l’entreprise, en tant que gouvernement privé, a été forcée de réinventer son rapport à ceux qui contestaient son fonctionnement ; elle dut alors développer un nouvel art pour gouverner les travailleurs, pour discipliner les managers, pour faire face aux mouvements de contestation extérieurs à la firme, pour mettre en échec les nouvelles régulations sociales et environnementales ou pour limiter l’influence de l’État et de la politique.

Partie I. Les travailleurs indociles

Dans les années 1960 et 1970, les jeunes ouvriers, ne supportant plus leurs conditions de travail, spécialement les disciplines d’usines, s’insurgent contre leurs employeurs. On constate, aux États-Unis, de nombreuses indisciplines parmi les ouvriers : ils s’absentent quotidiennement, sans justification, ils ralentissent sciemment le processus, voire abîment les pièces qui passent entre leurs mains, etc. – sans compter l’important turn-over qui, dans l’industrie automobile américaine, concerne plus de la moitié des travailleurs non qualifiés, qui quittent leur poste avant la fin de la première année. En 1970, près de 2 millions et demi de travailleurs américains se mettent en grève – ce qui constitue la plus grande vague d’arrêts de travail depuis la fin de la guerre.

Après avoir échoué à rétablir une discipline stricte, le management sent qu’il faut inventer un nouvel art de gouverner le travail. Il fut d’abord question de répondre aux exigences des ouvriers. Leur situation matérielle s’étant considérablement améliorée depuis le début du siècle, leurs revendications n’étaient pas salariales. Les attentes des travailleurs s’étaient étoffées et prenaient une dimension plus qualitative : plus qu’un revenu, ils cherchaient à donner un « sens » à leur emploi. De nombreux théoriciens voient dans cette évolution, le passage à un état d’esprit « post-matérialiste ». « S’opère alors un basculement dans les théories de la révolte. Pourquoi s’insurge-t-on ? On disait : par nécessité. On va dire : parce qu’on en a le luxe ».

Plus précisément, outre la moindre pénibilité, les travailleurs réclamaient plus d’autonomie au travail, c’est-à-dire le pouvoir de contrôler leur processus de travail immédiat. On s’efforce alors de stimuler la participation des travailleurs, en espérant accroître ainsi leur productivité en même temps que leur satisfaction. Plusieurs expériences de management participatif aux États-Unis furent particulièrement fructueuses. Néanmoins, le management voit immédiatement le danger que ce type d’expérience représente pour lui : il risque de se voir progressivement dépossédé d’une part importante de ses prérogatives.

Plutôt que de répondre à la demande d’autonomie chez les ouvriers, on a préféré la supprimer. En effet, les ouvriers de l’époque, contrairement à leurs aînés n’avaient pas vécu, ni même entendu raconté, les années noires de la crise de 1929. « Cette mémoire sociale, théorisent certains, a fini par se tarir ». S’inspirant de la psychologie du comportement, ces théoriciens présument qu’il y a, chez les ouvriers, un affaiblissement général de la tolérance à la frustration. Appliquée aux révoltes ouvrières, cette grille de lecture permettait de considérer que le problème résidait, non pas dans « la trop grande insatisfaction qu’un travail aliénant inflige », mais dans « la trop faible tolérance des sujets à la frustration ».

Conformément à cette nouvelle théorie dominante de la crise, on s’attaqua à la situation socio-économique, considérée comme trop propice aux travailleurs, en détruisant les trois piliers qui la soutenaient : le maintien du plein emploi ; les dispositifs de protection sociale de l’État-providence ; la puissance des syndicats. Ainsi, dans les années 1970, l’administration américaine prit des mesures pour mettre fin à la situation de plein emploi et aux dispositifs de protection sociale. Parallèlement, les entreprises se formèrent, organisant des séminaires ou publiant des manuels sur la question, pour éviter la constitution de syndicats ou pour détruire ceux qui existaient déjà.

Partie II. Révolution managériale

Dans leur ouvrage L’Entreprise moderne et la propriété privée (1932), le juriste Adolf Berle et l’économiste Gardiner Means repéraient un changement majeur dans les rapports de propriété : avec l’apparition de l’actionnariat, la propriété-possession disparaissait au profit d’une propriété passive de l’actionnaire, qui était complétée par un contrôle actif de l’entreprise par des managers salariés, non-propriétaires. En effet, l’actionnaire n’a pas la propriété physique d’un bien, mais seulement celle d’un titre – propriété dématérialisée et abstraite.

La thèse de la séparation de la propriété et du contrôle mise en évidence par Berle et Means avait une implication particulièrement radicale sur le plan théorique. On considérait, auparavant, que le chef d’entreprise œuvrait nécessairement pour le bien de cette dernière puisqu’il en était propriétaire. Selon ce raisonnement, désormais, ni les actionnaires, qui ont abandonné la gestion de l’entreprise à d’autres, ni les managers, n’étant plus propriétaires, n’étaient poussés à faire un usage efficient de l’entreprise.

Pour colmater cette brèche, la morale fait son retour sous la forme du managérialisme éthique, « qui se présenta, dans les années 1950, comme la grande solution au problème de légitimité du pouvoir managérial ». Certains théoriciens estiment que le manager n’étant plus propriétaire, il pourra, à l’instar d’un gouvernant politique, mettre en balance les différents intérêts présents (ceux des actionnaires et des salariés notamment). Il y a cependant un obstacle majeur à cette conception de l’entreprise comme un gouvernement politique : les procédures inévitablement hiérarchiques et autoritaires de l’entreprise sont incompatibles avec la tradition démocratique d’un gouvernement fondé sur le consentement. En conséquence, l’entreprise, ne pouvant être considérée comme une démocratie, apparaît comme «un régime où une caste de non-élus exerce un pouvoir sans partage».

Pour les néolibéraux, la question de la légitimité du pouvoir managérial ne se posait pas, puisqu’ils les considéraient comme de simples agents des actionnaires. Leur rôle est simplement de pallier l’impossibilité pour les actionnaires de surveiller les salariés et de s’assurer que l’entreprise « fasse le plus d’argent possible ». Ainsi, le seul problème qui se pose, concernant le management, est ce que les économistes appellent un problème d’agence – « appellation savante d’une question triviale : comment faire faire son travail par les autres ? » ou, comment, pour les actionnaires, s’assurer que le manager remplira efficacement sa fonction de supervision ?

Plusieurs mécanismes sont ainsi théorisés par les économistes néolibéraux : systèmes de compensation incitatifs, attribution de stock-options au manager, et autres outils permettant d’aligner l’intérêt de ce dernier à celui des actionnaires. L’autre grand procédé théorisé fonctionne par sanction plutôt que par récompense. En effet, le contrôle des entreprises est devenu un objet convoité, qui a sa valeur propre. Ainsi, les managers en poste et ceux en recherche de postes sont en compétition permanente ; de cette manière, le P.-D.G. d’une entreprise peut être à tout moment évincé et remplacé. Cette concurrence a créé un véritable marché du pouvoir, ou «marché de la prise de contrôle ». « Cette menace continuelle […] incite d’ores et déjà le dirigeant, l’estomac noué, à surveiller comme le lait sur le feu le cours de l’action ».

Ces dispositifs permettent ainsi de discipliner les managers en arrimant solidement leurs intérêts à ceux des actionnaires. On a ainsi basculé de la managérialité éthique, vers la gouvernance financière, c’est-à-dire une gouvernance comme art de gouverner les dirigeants, en les soumettant aux mécanismes du marché. De cette manière, les néolibéraux ont pu écarter le danger que représentait l’autogestion ou la gestion démocratique de l’entreprise qui tendait à se développer.

« C’est à cela, fondamentalement, qu’ils opposaient l’idéal d’un contrôle par les marchés ». Ce contrôle de second niveau s’exerce en effet sur un mode opposé : « non pas personnel, mais impersonnel, non pas direct, mais indirect, non pas conscient, mais automatique ». Toute décision du manager qui provoquerait une baisse du cours de l’action entraînerait immédiatement une réaction sur ce marché de la prise de pouvoir : l’équipe dirigeante serait éliminée et remplacée.

Partie III. Attaque sur la libre entreprise

Dans l’Amérique de l’après-guerre, la grande entreprise, plus qu’une entité économique, se présente comme un véritable gouvernement privé. En effet, elle est présente dans presque chaque aspect de notre vie : elle fournit notre nourriture et nos vêtements, construit nos logements, produit nos divertissements et nos loisirs, nous permet de nous déplacer, etc. Pour toutes ces choses, une entreprise doit fixer des règles qui, si elles sont autodictées et particulières, « ne relèvent pas moins d’une activité gouvernementale ». Elle exerce ainsi une autorité, tant sur les travailleurs, tout au long de la chaîne hiérarchique, que sur les consommateurs, dans la mesure où les conditions de l’offre sont déterminées par le management.

« Bref, l’entreprise ainsi conçue se met à apparaître comme un immense et proliférant gouvernement privé de la vie, beaucoup plus fin et beaucoup plus invasif que le pouvoir d’État. »

Cependant, dans les années 1960 aux États-Unis, ce thème prend une autre coloration. En effet, le mouvement antiguerre, qui s’attaquait jusqu’à présent au pouvoir politique, décide de prendre pour cible l’industrie de l’armement. Plus largement, la nouvelle gauche considère, puisque les entreprises exercent des responsabilités quasi publiques et que leurs activités impactent considérablement la société, qu’elles ont des comptes à rendre à cette dernière. « “Gouvernement privé” devient alors le nom d’un scandale».

Le monde des affaires, se sentant gravement menacé, organise alors une « contre-offensive ». Selon certains théoriciens, le problème réside principalement dans l’influence des grandes Universités, « avec leurs facultés de sciences sociales et leurs inévitables “mauvais maîtres” gauchistes ». On décide alors de couper les financements privés à tous ceux qui remettent en question l’ordre capitaliste et, en parallèle, sont créés de nombreux think tanks conservateurs qui doivent propager la pensée capitaliste aux États-Unis et dans le monde.

Cependant, cela ne suffit pas à détruire la contestation qui gronde. Ainsi, puisqu’en politisant l’entreprise, on a permis au public de mettre en cause sa responsabilité, une nouvelle approche consiste à la dépolitiser. Les firmes se sont ainsi efforcées de redéfinir l’entreprise, « et, pour cela, on allait s’évertuer à la déréaliser ». Une nouvelle thèse est développée, se fondant sur le postulat suivant : la firme est une fiction juridique, c’est-à-dire qu’elle n’est qu’un nom pour décrire, non pas une réalité, mais les relations entre les différentes parties qui la constituent (travailleurs, managers, actionnaires, consommateurs, etc.). En d’autres termes, la firme n’est pas une entité réelle, mais un ensemble de relations contractuelles. Dans ces conditions, il est impossible de critiquer, de remettre en question ou d’exiger quoique ce soit de la firme, puisqu’elle n’existe pas.

Ce postulat est toutefois difficile à maintenir. En effet, si la société est effectivement une construction juridique, et, ainsi, un être artificiel, «elle n’en a pas moins […] une réalité, un mode d’existence spécifique qui s’assortit d’effets très concrets ». Ce sont précisément ces effets, qui deviennent la cible des mouvements de contestations des années 1970.

Partie IV. Un monde de contestataires

Dans les années 1970, le monde des affaires devient la cible de nombreux activistes, qui dénoncent des pratiques socialement inacceptables ou irrespectueuses de l’environnement. Or, jusqu’à présent, le management n’avait dû faire face qu’à deux sortes d’antagonismes : le conflit social au sein de l’entreprise ou la concurrence sur le marché. Mais, « avec l’irruption de l’activisme prenant les multinationales pour cible se présentait un troisième cas de figure, étrange, inattendu : un conflit social externe, par rapport auquel les tactiques traditionnelles se révélaient inadéquates ».

Il fallut ainsi inventer de nouvelles stratégies pour prendre en compte l’environnement social extérieur à l’entreprise. Parmi les nombreux conseillers en relations publiques, Rafael Pagan, ancien officier du renseignement militaire reconverti dans le conseil des entreprises, fut l’une des têtes de file d’un nouveau mouvement de gestion de l’activisme social par le dialogue. Pagan et ses consorts abandonnent les stratégies de contre-attaque frontale et leur substituent des tactiques d’acquiescement reposant sur le dialogue. Ces nouvelles « relations publiques dialogiques » prônent « l’écoute réciproque, l’entente mutuelle, la communication relationnelle empathique, fondée sur le consensus, la “cocréation d’une compréhension partagée” entre les “parties prenantes”, l’horizontalité, la “reconnaissance”, le rapport à l’autre, et ainsi de suite, ad nauseam ». Cependant, cette ouverture n’a pas pour but de trouver un compromis.

En réalité, les firmes souhaitent, en dialoguant avec des ONG respectables, bénéficier d’un « transfert d’image », tout en décrédibilisant les activistes qui refusent de participer aux négociations. En outre, en déplaçant le débat dans un cadre privé, elles cherchent à éviter que les problèmes n’atteignent l’espace public et ne donnent lieu à des réglementations étatiques. Enfin, cette tactique permet de faire diversion, c’est-à-dire de détourner les activistes des tâches offensives en les plongeant «dans de fastidieux pourparlers ». Au mieux, les firmes espèrent seulement convaincre certains contestataires “raisonnables” qui, s’ils abandonnent leurs revendications, pourront convaincre le public que le problème est résolu.

Cette stratégie inédite nécessitait la création d’un nouveau cadre conceptuel. En effet, le cadre traditionnel, linéaire, présentait les rapports de la firme avec l’extérieur sous la forme d’une chaîne productive – qui commençait à l’acquisition des ressources auprès des fournisseurs et s’achevait par l’achat des produits par les clients. Cependant, ce cadre n’intégrait pas l’environnement social extérieur à la firme, dont émanaient les nouvelles contestations.

R. Edward Freeman, ancien étudiant en philosophie reconverti dans la théorie du management, entreprit de créer un nouveau cadre qui permettrait de prendre pleinement en compte cet élément. Selon lui, les relations de la firme avec l’extérieur ne devaient pas être envisagées comme une chaîne, mais comme une sorte de fleur au centre de laquelle on trouvait la firme et, tout autour, une myriade d’entités hétérogènes, ses parties prenantes, avec lesquelles elle entretenait des rapports réciproques.

Cependant, comme le constatent divers intellectuels néolibéraux, cette théorie des parties prenantes était en contradiction avec la réalité de la firme, régie par le « primat actionnarial ». En pratique, le management est forcé de prendre parti, en priorité, pour les actionnaires ; il est donc impossible de considérer que la firme entretiendrait des rapports horizontaux et égaux avec toutes ses parties prenantes. Néanmoins, ce que les libéraux dogmatiques n’ont pas vu, c’est que la théorie des parties prenantes est « moins une doctrine morale qu’un instrument stratégique, un cadre intellectuel pour l’action ». Plus précisément, la théorie des parties prenantes est une théorie du management stratégique, qui permet de faire face aux contestations externes et d’élargir la sphère d’influence managériale en dehors de l’entreprise.

Partie V. Nouvelles régulations

Dans les années 1970, sous la pression de mouvements écologistes et de défense des consommateurs, le gouvernement américain impose plusieurs régulations sociales et environnementales aux entreprises – ce qui provoque une réaction immédiate du monde des affaires. Outre les accusations de mensonges, on reproche aux activistes de mettre en danger la liberté d’entreprise et, conséquemment, la liberté du consommateur : limiter les entreprises reviendrait à priver le consommateur de choisir librement les produits qu’il achète ; s’il souhaitait utiliser de la peinture au plomb, acheter une voiture sans ceinture de sécurité ou isoler son plafond avec des plaques d’amiante, de quel droit l’en empêchait-on ?

Aux côtés de cette argumentation éthico-politique, il y avait également une dimension économique : ces nouvelles régulations, sociales ou environnementales, impliquaient en effet des coûts supplémentaires pour les entreprises afin de s’y soumettre. Par exemple, pour une voiture, il fallait compter 320 $ supplémentaires pour répondre aux nouvelles exigences (installation des ceintures de sécurité, gaz d’échappement limitant les émissions polluantes, etc.).

À l’opposé de ces attaques frontales, certains théoriciens ont proposé une stratégie appuyée sur des arguments plus subtils : plutôt que de rejeter la régulation par principe, ils s’opposaient à la régulation excessive, à la sur-régulation. Ils estimaient que la régulation était légitime jusqu’à une certaine limite dépassée, selon eux, lorsque « les coûts pour la société [excéderaient] les bénéfices ». « Sous une apparence de bon sens, ce principe cachait une petite révolution ». De leur point de vue, avant d’imposer une quelconque régulation, il était nécessaire de démontrer les « bénéfices attendus » ; de cette manière, la charge de la preuve était renversée : ce n’était plus à l’entreprise de prouver l’absence d’effets nuisibles de son activité, mais au public de prouver qu’elle était néfaste. « C’était une offensive lancée sur le double terrain, épistémologique et judiciaire, de la preuve ».

Dès les années 1950, l’économiste américain William Kapp avait dénoncé le fonctionnement du capitalisme qui prospérait en se déchargeant d’une partie des coûts réels de production sur la société et l’environnement. Cependant, si les économistes néolibéraux ne réfutent pas l’argument, ils lui opposent le principe du coût/bénéfice : réguler une activité nocive évite les préjudices à autrui, mais crée un autre préjudice à son auteur; ce n’est qu’en mettant en balance le coût pour les victimes du dommage et ceux pour son auteur que l’on peut déterminer s’il est profitable ou non de le punir.

Mais, un tel raisonnement suppose qu’il soit possible de recenser de manière exhaustive les dommages sociaux et environnementaux d’une activité et de leur donner une valeur marchande adéquate. Or, il existe de nombreux cas pour lesquels ce calcul est irréalisable, au premier rang desquels, le phénomène de pollution. Tout d’abord, ses effets dans l’espace et dans le temps sont très aléatoires et souvent imprévisibles ; en outre, lorsque de multiples sources de pollution se combinent, les effets ne varient pas nécessairement de façon proportionnelle : si la capacité d’absorption de l’environnement a atteint sa limite, une seule portion d’émission supplémentaire peut avoir des répercussions catastrophiques. Et, même si l’on parvenait à surmonter ces obstacles matériels, resterait le problème de commensurabilisation des dommages : comment donner un prix à la mort que peuvent engendrer les activités polluantes ? Peut-on mettre en balance le coût d’une perte de profit pour une entreprise et celui de la perte d’une vie ?

Malgré ces difficultés, les néolibéraux ont proposé une solution : l’instauration d’un marché où se rencontreraient les pollueurs, donnant le prix qu’ils seraient prêts à accepter pour réduire leur pollution, et les pollués, qui donneraient le prix qu’ils seraient disposés à accepter pour avoir moins de pollution à supporter. Plutôt que recourir au moyen traditionnel de l’intervention d’État, les économistes néolibéraux proposent un système de marché sur lequel on échangerait des droits à polluer. Autrement dit, « le marché a failli ? Vive le marché. Car quelle meilleure solution, face aux tares du marché existant, que d’en faire naître un nouveau ».

L’instauration d’un marché n’a cependant pas réglé le problème de l’évaluation marchande des coûts sociaux et environnementaux. Tout d’abord, un individu, isolé sur un marché, n’est pas  capable de mesurer ni les conséquences négatives des activités des entreprises ni les bénéfices qu’engendrerait l’interruption de ces activités. En outre, les effets des activités peuvent s’étendre dans le temps et affecter les générations futures qui, de fait, ne seront pas représentées sur le marché. Enfin, le marché repose sur l’illusion du « consentement à payer » qui, en pratique, est limité par notre capacité à payer ; par conséquent, dans une société inégalitaire, cela reviendrait à imposer aux individus pauvres de payer le coût matériel des dégâts sociaux et environnementaux.

« Dans une fantastique inversion du réel, les néolibéraux nous présentent l’appropriation privée comme étant la solution à un désastre environnemental qui est pourtant à la fois le produit d’accumulations privées antérieures et la condition renouvelée d’une appropriation marchande élargie. »

Partie VI. L’État ingouvernable

L’idée selon laquelle nos sociétés seraient devenues ingouvernables, lieu commun de la pensée réactionnaire, a pourtant été reprise par une série d’intellectuels néoconservateurs. Cette ingouvernabilité du régime démocratique, que dénoncent ces penseurs, ne renvoie cependant pas à une difficulté à gouverner ses sujets, mais plutôt à sa capacité à être lui-même gouverné. « Ce qui était en train de devenir ingouvernable, selon cette analyse, c’était le phénomène gouvernemental lui-même ». Selon Samuel Huntington, le danger est « de surcharger le système politique avec des revendications qui étendent ses fonctions et sapent son autorité ». En pratique, ce sont l’État keynésien et les mouvements sociaux qui sont en ligne de mire.

Plus précisément, on reproche à la démocratie d’être trop réceptive aux revendications des populations et, ainsi, de générer des attentes excessives. Cette trop grande perméabilité des dirigeants politiques, dit-on, tient au fait que le paradigme du marché s’est étendu au champ politique : la démocratie électorale est devenue une sorte de marché politique, dans lequel le candidat à une élection est « un entrepreneur politique échangeant des promesses contre des voix sur un marché où plusieurs partis [s’affrontent pour le contrôle du gouvernement] ». Dans cette perspective, les dérives de la démocratie représentative, découlant du fonctionnement normal du marché électoral, sont inhérentes à son développement. Les intellectuels conservateurs appellent ainsi à imaginer une nouvelle technologie politique, qui mettrait fin à l’État-providence, à l’intervention publique en tant que mode de régulation sociale et à la démocratie comme dialectique de la société civile et de l’État.

Hayek fut l’un des théoriciens majeurs de ce nouveau mouvement de réforme de la démocratie. Pour Hayek, la valeur absolue n’est pas la démocratie, mais la liberté, entendue au sens purement économique, c’est-à-dire, la libre disposition de sa propriété. Il estime ainsi que démocratie et libéralisme sont indépendants l’un de l’autre. Plus précisément, il considère que l’opposé de la démocratie est l’autoritarisme et celui du libéralisme, le totalitarisme ; dans cette perspective, un autoritarisme libéral est toujours préférable à une démocratie totalitaire. L’idée qui sous-tend la pensée d’Hayek est l’affirmation d’un capitalisme par nature stable et autorégulateur dont les dérèglements ne peuvent être attribués qu’à des causes extérieures, en l’espèce, les institutions de la démocratie représentative.

Hayek et ses consorts avaient cependant conscience qu’en Occident, l’autoritarisme était impossible. Il fallait donc trouver un moyen de limiter la démocratie, sans pour autant rompre trop ouvertement avec les formes du régime représentatif. « Pour ce faire, Hayek envisageait plusieurs procédés, qui tous concourraient à la réalisation d’un même programme : “détrôner la politique” ». La principale solution préconisée était l’édiction de « règles de long usage, que personne [n’aurait] le pouvoir de changer ou d’abroger », c’est-à-dire, une constitution. Or, sans surprise, les règles qu’il fallait mettre à l’abri de la décision démocratique étaient économiques. Il s’agissait donc de «détrôner la politique, par la sanctuarisation constitutionnelle de l’économie », principalement en empêchant l’État de prendre des mesures particulières visant des groupes sociaux distincts, pour redistribuer les richesses.

C’est ainsi que fut mise en œuvre une grande offensive idéologique sur le thème de « l’équilibre budgétaire » ou de la « lutte contre les déficits ». Derrière cet objectif apparent d’équilibre et de sobriété, se cachait l’intention de réduire le budget de l’État. Il s’agissait d’imposer au Congrès d’accompagner toute augmentation des dépenses, par une hausse des impôts – ce que les parlementaires, attachés à leur capital électoral, vont rechigner à faire.

Restait le problème de l’acceptation de telles mesures par les populations. « Outre la trop grande perméabilité [des gouvernants] aux “attentes sociales”, il y avait ces attentes elles-mêmes, la trop forte mobilisation, la trop grande politisation de la société ». En imposant des mesures disciplinaires en matière de monnaie, de dépenses publiques et de flexibilisation du marché, l’État risquait de perdre sa légitimité démocratique. Cependant, un tournant idéologique s’est opéré avant que la question ne se pose : parmi les milieux intellectuels, de nombreux penseurs se sont rattachés, consciemment ou inconsciemment, à l’hostilité néolibérale envers l’État.

Plus précisément, on observait une identification des revendications sociales aux exigences néolibérales, en les ralliant autour d’une critique de l’État, présenté comme une bureaucratie oppressive. Selon les termes de Chantal Mouffe, « cela a permis aux conservateurs de présenter leur offensive contre la démocratie comme une lutte pour la démocratie, cette dernière étant définie sous l’angle d’une récupération par le "peuple" des "droits" que l’État lui a confisqué ».

Conclusion

Contrairement à la double promesse d’autonomie individuelle et d’autorégulation sociale faite par le néolibéralisme, les anciennes tutelles ont simplement été remplacées par de nouvelles. L’État néolibéral qui s’est mis en place s’est affirmé en tant que pouvoir quasi autoritaire, c’est-à-dire comme seul auteur de la volonté politique. Cependant, parallèlement au renforcement du pouvoir de l’État, le néolibéralisme se caractérise par une forte limitation de sa sphère d’influence, au bénéfice de la constitution d’un véritable gouvernement privé en matière d’économie.

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