Quand un gouvernement impose une réforme rejetée par une majorité de Français, les médias parlent de « réforme courageuse ». Quand des millions de personnes descendent dans la rue pour s'y opposer, ils les ramènent à une « grogne », terme qui évoque le grognement de l'animal. Entre ces deux registres, un fossé sémantique révélateur : d'un côté, la politique institutionnelle traitée comme un jeu noble et subtil ; de l'autre, la contestation populaire réduite à une pulsion bruyante, dangereuse, et illégitime. Voyage dans la langue antidémocratique des médias de masse.
« Jouer le jeu de la démocratie » : voilà une expression qu'emploient, de temps en temps, diverses personnalités du monde médiatico-politique. D'apparence anodine, cette locution est en vérité symptomatique et évoque un vaste champ lexical d'analogies avec des activités de loisir ou de compétition : on donne le « coup d'envoi » (des élections, des parrainages d'élus, etc.), on se « renvoie la balle », on « botte en touche », on « marque des points » dans les sondages, on est tantôt « au coude à coude », tantôt « hors-jeu ». Et c'est ainsi que le débat politique et ses enjeux sont ravalés au rang d'un divertissement, d'un spectacle.
La symbolique même des plateaux de débat est, elle aussi, représentative : les débatteurs sont au centre du plateau, séparés du public tout comme des toreros ou des footballeurs. Le public n'a d'autre raison d'être que d'écouter en silence sans (presque) jamais intervenir, et la politique, confisquée par ceux-là seuls que les médias dominants jugent fondés à s'exprimer sur la conduite des affaires publiques, se montre comme un entre-soi où se disputent des personnalités « autorisées ».
Quand « la rue » brise l'illusion du « jeu » démocratique
Tant qu'elle reste politicienne – c'est-à-dire débattue entre personnalités « autorisées » des médias dominants et de la politique institutionnelle –, la politique est un jeu, un spectacle. Mais sitôt que « le peuple » ou « la rue » entend faire valoir un désaccord, des revendications, voilà le « conflit social ».
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