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Quand un gouvernement impose une réforme rejetée par une majorité de Français, les médias parlent de « réforme courageuse ». Quand des millions de personnes descendent dans la rue pour s'y opposer, ils les ramènent à une « grogne », terme qui évoque le grognement de l'animal. Entre ces deux registres, un fossé sémantique révélateur : d'un côté, la politique institutionnelle traitée comme un jeu noble et subtil ; de l'autre, la contestation populaire réduite à une pulsion bruyante, dangereuse, et illégitime. Voyage dans la langue antidémocratique des médias de masse.

Article Démocratie
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Par Mikaël Faujour
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« Jouer le jeu de la démocratie » : voilà une expression qu'emploient, de temps en temps, diverses personnalités du monde médiatico-politique. D'apparence anodine, cette locution est en vérité symptomatique et évoque un vaste champ lexical d'analogies avec des activités de loisir ou de compétition : on donne le « coup d'envoi » (des élections, des parrainages d'élus, etc.), on se « renvoie la balle », on « botte en touche », on « marque des points » dans les sondages, on est tantôt « au coude à coude », tantôt « hors-jeu ». Et c'est ainsi que le débat politique et ses enjeux sont ravalés au rang d'un divertissement, d'un spectacle.

La symbolique même des plateaux de débat est, elle aussi, représentative : les débatteurs sont au centre du plateau, séparés du public tout comme des toreros ou des footballeurs. Le public n'a d'autre raison d'être que d'écouter en silence sans (presque) jamais intervenir, et la politique, confisquée par ceux-là seuls que les médias dominants jugent fondés à s'exprimer sur la conduite des affaires publiques, se montre comme un entre-soi où se disputent des personnalités « autorisées ».

Quand « la rue » brise l'illusion du « jeu » démocratique

Tant qu'elle reste politicienne – c'est-à-dire débattue entre personnalités « autorisées » des médias dominants et de la politique institutionnelle –, la politique est un jeu, un spectacle. Mais sitôt que « le peuple » ou « la rue » entend faire valoir un désaccord, des revendications, voilà le « conflit social ».

Notons au passage que le singulier (« le peuple », « la rue », « la foule », etc.) traduit une tendance du monde médiatico-politique à ne pas tenir compte de la diversité des revendications et des voix. Le singulier crée l'effet d'un « troupeau » – ce vieux préjugé nietzschéen –, bruyant, vulgaire, dangereux, sujet seulement à d'irrépressibles émotions (la sempiternelle « colère » des enseignants, des personnels de santé, des syndicats…). Une masse d'individus sans volonté propre, presque sans agentivité et dépourvus de raison.

Parfois, c'est le champ lexical médical qui est mobilisé, car il faut guérir le « corps social », pris de « fièvre populaire », excité par « les passions populaires », afin de mettre fin à la « crise ».

Ainsi est-il relativement exceptionnel qu'une manifestation ou une grève soit présentée comme ce qu'elle est : un légitime recours garanti par la loi. Au lieu de cela, les « chiens de garde » de l'ordre économique et institutionnel, qu'ils soient médiatiques ou politiques, présentent la contestation comme une sorte de fait exotique au regard des cultures politiques étrangères : l'affaire de « Gaulois réfractaires » manifestant presque par survivance d'une coutume irrationnelle et qui refusent, comme des ânes rétifs, les « réformes » forcément justes et sans alternative concevable.

C'est ainsi que revient, à chaque fois dans ce type de contexte, la notion de « conflit », lorsque « le peuple » s'oppose à des « élites » qui, elles, savent ce qu'il convient de faire. Ces dernières ,« modernes », « disruptrices » (sic) sont sûres de leur bon droit – comme d'ailleurs le sont toujours les bourgeois – tandis que le peuple serait archaïque et mériterait une meilleure dose de « pé-da-go-gie » (1). En bref : les gouvernants sont intelligents, les gouvernés des imbéciles.

Ainsi donc, les journaux télévisés, les tribunes, les « Une » et, bien entendu, les chroniqueurs et éditorialistes nantis parlent de « levée de boucliers », de « montée au créneau », de « bras de fer », de « dialogue musclé »... Il ne s'agit plus ici des délicatesses du « jeu démocratique » : ces locutions expriment bien plutôt une rugosité, une rustrerie, une barbarie populaires, incapables d'exprimer le désaccord autrement que par la violence et une certaine animalité. Animalité : c'est bien ce qu'évoque l'usage obligé presque automatique du mot « grogne », qui renvoie au grognement de la bête sauvage. Et « grogne des fonctionnaires », et « grogne des étudiants », et « grogne des lycéens », et « grogne des manifestants » contre la loi travail ou contre toute autre scélératesse parlementaire. Les mots sont toujours les mêmes.

Le terme « émeutes », employé systématiquement en 2023 pour désigner les révoltes qui ont suivi la mort de Nahel Merzouk – tué par un policier à Nanterre le 27 juin –, s'inscrit dans ce même registre. Comme le relève la sociologue Julie Sedel, parler d'« émeutiers » plutôt que de « manifestants » revient à dénier aux jeunes des quartiers populaires le droit d'avoir des revendications politiques. Sur les Unes et les plateaux, Le Figaro interrogeait le 29 juin 2023 : « La mort de Nahel va-t-elle précipiter la France dans un climat de “guerre civile” ? » Trois ans plus tôt, c'est le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin qui déclarait dans ce même quotidien : « Il faut stopper l'ensauvagement d'une certaine partie de la société ». Une formule reprise et amplifiée dans les médias, sans distance critique. De l'animalité à la sauvagerie, il n'y a qu'un pas.

Et la déshumanisation des citoyens et du peuple autorise toutes sortes de débordements de violence répressive. C'est ainsi que l'inénarrable Luc Ferry, en 2019, sur Radio classique, estimait que « les forces de l'ordre devraient se [servir] de leurs armes une bonne fois ». Car le peuple ne doit pas être entendu, seulement dressé (par la pédagogie) ou châtié (par la police et la justice) : il n'est pas celui que doivent servir les élus, mais se trouve constitué en menace. Et cette conception se trouve d'autant plus récurrente que les faits divers ont remplacé l'analyse des sujets sociaux, rendant les surgissements de colère, de manifestations et d'émeutes d'autant plus inexplicables.

Le traitement réservé aux organisations syndicales procède du même lexique. Lors de la mobilisation contre la réforme des retraites, en janvier 2020, Léa Salamé interrogeait Philippe Martinez, à l’époque secrétaire général de la CGT, sur France Inter : « Quel est l'objectif d'appeler à faire la grève dans les raffineries ? C'est d'empêcher les Français de mettre de l'essence en fait ? » D'autres commentateurs, moins délicats encore que Léa Salamé — ce qui n'est pas rien ! – parlent à chaque occasion de « prise d'otage » (des usagers) (2)... La grève, droit fondamental, se trouve retournée en agression contre « les Français ». Comme si les grévistes n'en faisaient pas partie… Et c'est cette même logique qui autorise l’ancien préfet de police Didier Lallement à se déclarer « pas dans le même camp » qu'une « gilet jaune ».

De même, le terme « terroriste », devenu un lieu commun d'une extrême-droitisation de la parole politique, permet de justifier des actions répressives d’une vigueur que l’on aurait encore, il y a un quart de siècle, crue propre à la seule extrême droite. L’illustre notamment la répression brutale qui s’est abattue sur les manifestants de Sainte-Soline, manifestation que Gérald Darmanin avait qualifiée d’« éco-terrorisme ». Un terme d’autant plus obscène qu’il rappelle les crimes commis à l’Hyper Cacher, au Bataclan ou à Nice, tout en servant à désigner une manifestation pacifique, violemment réprimée par des policiers autorisés à violenter impunément.

Mais il est vrai qu'on ne négocie pas avec les terroristes et les preneurs d'otage – ce qui facilite le refus d'accéder aux demandes démocratiques exprimées par la grève ou la manifestation pacifique.

Ce lexique, qui n'est pas le produit du hasard, est le signe d'une caste homogène qui se parle à elle-même. Les journalistes des grands médias partagent des origines sociales communes, des revenus très supérieurs à la moyenne nationale et une proximité structurelle avec les décideurs politiques et économiques qu'ils sont censés interroger. Comme le documente Acrimed, les classes populaires – ouvriers et employés, soit environ 55 % de la population active – sont quasi absentes des plateaux et des colonnes, sauf pour y être décrites comme une menace ou une énigme. La langue des médias dominants n'est pas neutre : c'est la langue du versant bourgeois de la lutte des classes.

Le continuum élitiste du libéralisme à l'illibéralisme

Ainsi, la symbolique spatiale des plateaux de débat télévisé est reconduite : la « démocratie » est une chasse gardée, qu'on ne peut décidément pas laisser au « peuple ». C'est le constat que tire d’ailleurs Jacques Rancière dans La Haine de la démocratie :

« Aucun d'eux ne réclame une démocratie plus réelle », écrit-il au sujet des contempteurs de la démocratie. « Tous nous disent au contraire qu'elle ne l’est déjà que trop. […] C'est du peuple et de ses mœurs qu'ils se plaignent, non des institutions de son pouvoir. La démocratie pour eux n'est pas une forme de gouvernement corrompue, c'est une crise de la civilisation qui affecte la société et l'État à travers elle. […] Le bon gouvernement démocratique est celui qui est capable de maîtriser un mal qui s'appelle tout simplement vie démocratique. »

Et c'est ainsi qu'il faut comprendre le glissement qui s'opère alors presque naturellement du libéralisme, bardé des préjugés élitistes bourgeois de ceux qui s'en revendiquent, à l'illibéralisme, lorsque les mêmes applaudissent la répression des manifestants exerçant leur droit et font silence sur les violences dont font l'objet leurs adversaires politiques.

Faire autrement de la politique exige probablement de la dire autrement, donc de lutter contre la langue corrompue des JT, des médias dominants – et pas seulement eux, hélas ! – et d'imposer les mots qui soutiennent d'autres imaginaires que celui qui domine et borne le dicible et le concevable à un réseau d'expressions toutes faites, qui construisent un imaginaire détestable : celui d'une démocratie sans le demos.

Notes

(1) Il faut rappeler l'inoubliable réaction de Gilles Le Gendre, député et président du groupe La République en marché à l'Assemblée nationale : « Je pense que nous avons insuffisamment expliqué ce que nous faisons. Nous nous donnons beaucoup de mal, mais il faut le faire mieux, plus, en étant plus proche de ce que les Français attendent. (…) Deuxième erreur, dont nous portons tous la responsabilité – moi y compris, je ne me pose pas en censeur : c'est le fait d'avoir probablement été trop intelligents, trop subtils, trop techniques dans les mesures de pouvoir d'achat. Nous avons saucissonné toutes les mesures favorables au pouvoir d'achat dans le temps, c'était justifié par la situation des finances publiques, mais manifestement ça n'a pas été compris. » Dans la bouche d'un natif de Neuilly-sur-Seine, commune la plus bourgeoise de France, cette analyse exprime l'ethos bourgeois libéral de la plus éclatante façon.

(2) Notons d'ailleurs que jamais l'expression de « prise d'otage », du reste obscène dans un pays qui a connu l'épisode tragique et cruel du Bataclan, n'est employée pour exprimer comment le peuple entier est prisonnier des décisions capricieuses d'un président indifférent à la volonté de la majorité.

Photo d'ouverture : Capture BFM TV - manifestation des Gilets jaunes sur l'avenue des Champs-Élysées, Paris, janvier 2019

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