L’affaire Jeffrey Epstein est une histoire où le sordide rivalise avec le révoltant. L’immense quantité de documents publiés a donné lieu à une multitude de révélations, au point qu’il devient facile de s’y perdre. Le lecteur ne sait plus ce qui doit susciter la plus vive indignation : l’ignominie des crimes sexuels commis sur des mineures, l’impunité judiciaire dont ont bénéficié certains protagonistes, l’implication de personnalités occupant les plus hautes fonctions, les sommes d’argent vertigineuses brassées dans ces cercles, les décennies durant lesquelles cette affaire a prospéré… ou bien la façon de prononcer le nom d’Epstein…

Par Jordi Lafon

Il faut le dire sans détour : les documents Epstein révèlent des faits abjects de crimes sexuels sur mineures et laissent entrevoir l’existence d’un trafic organisé au profit d’un réseau. Certains courriels, tels que : « Tu n’as pas cours vendredi ? Eva [une assistante d’Epstein] va organiser une séance chez le gynéco » – formulé « pussy doctor » dans le message original – ne laissent guère de doute ni sur l’âge des jeunes filles concernées, ni sur la nature des relations qu’Epstein entretenait avec elles. Ce qui demeure plus difficile à comprendre, c’est la manière dont il a pu acquérir un tel pouvoir et bénéficier d’une telle impunité. Et surtout : que révèle son parcours sur notre système politico-économique ?

Epstein, enfant prodigue du capitalisme

Sans diplôme ni compétence particulière, Jeffrey Epstein apparaît comme un pur produit de ce système. Un modèle économique dans lequel seul le capital – financier ou culturel – permet d’accumuler davantage de capital. Epstein ne possédait ni l’un ni l’autre. Né dans une famille pauvre de New York, il comprend très tôt les règles implicites du monde dans lequel il évolue. Plutôt que d’apprendre un métier, il choisit de mentir pour pénétrer un univers qui lui était fermé. Il falsifie ainsi son CV afin d’être recruté comme professeur de mathématiques à la Dalton School, prestigieux établissement new-yorkais.

À partir de là, son ascension repose sur le mensonge, la manipulation et l’abus de confiance. Grâce aux relations nouées dans cette école, il obtient un entretien d’embauche à la banque Bear Stearns, notamment par l’intermédiaire de Michael Tennenbaum, dont le fils y est scolarisé. Ce dernier le recrute parce qu’il était, selon ses mots, « un sacré vendeur », avant de reconnaître plus tard qu’il avait « créé l’un des monstres de Wall Street ». Le New York Times décrira par la suite en détail l’ascension d’un « escroc sans scrupules », multipliant les fraudes, les délits d’initiés et les détournements, tout en  « faisant preuve d'un talent remarquable pour dépouiller de leur argent des investisseurs et des hommes d'affaires en apparence avertis ».

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