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On ne compte plus les articles parus dans la grande presse d’information sur l’ampleur des crimes commis par le prédateur sexuel Jeffrey Epstein et ses complices ou sur la façon dont il a bâti sa fortune. Cette profusion médiatique, qui n’échappe pas au sensationnalisme, maintient pourtant dans l’ombre une autre facette du financier américain : sa connexion avec le régime de Tel-Aviv et ses intérêts.
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La publication par le Département de la justice américain (DOJ), en décembre 2025 et janvier 2026, de plus de 3 millions de pages de documents relatifs à l’affaire Jeffrey Epstein (« Epstein Files ») (1) a permis de lever le voile sur l’étendue du trafic sexuel de jeunes filles mis en place par le pédocriminel décédé en prison en 2019. Ces documents ont également apporté un nouvel éclairage sur les ramifications internationales du cercle de relations que l’homme d’affaires new-yorkais – qui se voulait aussi philanthrope et mécène – avait nouées avec des responsables politiques, des têtes couronnées, des personnalités du monde de la culture, des capitaines d’industrie, etc. Mais si la grande presse occidentale a braqué ses projecteurs sur ces personnages publics, dont certains ont bénéficié de son réseau de prostitution tandis que d’autres ont eu avec lui des attaches financières, un aspect du « dossier Epstein » a été largement passé sous silence : l’étroite proximité de l’homme d’affaires avec Israël et le lobby pro-israélien aux États-Unis.
Pourtant, les documents divulgués par le DOJ, mais aussi les révélations consécutives au piratage, en 2024, des messageries électroniques de figures politiques israéliennes, des systèmes informatiques d’institutions officielles et d’entreprises stratégiques du pays par le groupe de hackers Handala (présumé proche de l’Iran), ainsi que les enquêtes du site Drop Site News mettent en lumière les liens profonds unissant Epstein à Israël, notamment ses actions et sa générosité financière en faveur des intérêts de Tel-Aviv.
Bien que de nombreux médias indépendants se soient fait l’écho des informations concernant ces « liens spéciaux » (2), elles ont été ignorées voire mises sous le tapis par la presse dominante, sinon traitées de façon parcellaire et recentrées sur les rapports professionnels ou amicaux du criminel sexuel avec des personnalités israéliennes, comme l’ex-Premier ministre (1999-2001) et ancien chef de la défense (2007-2013) Ehud Barak, avec qui l’Américain a formé pendant un temps un « tandem » en affaires.
Chape de plomb médiatique
En outre, les soupçons pesant depuis plusieurs années sur le rôle joué par Epstein auprès du Mossad – avait-il été recruté comme espion par le fameux service secret extérieur israélien, servait-il plutôt d’agent de renseignements, d’intermédiaire, ou bien le service l’utilisait-il comme un « atout » en raison de son important carnet d’adresses ? – ont été balayés d’un revers de main par les grands médias. Comme le souligne l’organisation Fairness & Accuracy In Reporting (FAIR), ceux-ci se sont mis en ordre de bataille pour discréditer ces interrogations.
C’est le cas du New York Times, qui estime dans plusieurs articles que les liens supposés entre Epstein et l’appareil d’État israélien sont « sans fondement », relèvent de la « théorie du complot » ou ont été « en grande partie fabriqués par des paranoïaques, des individus désireux d’attirer l’attention et des personnes crédules ». Le Los Angeles Times, de son côté, affirme que ces allégations tiennent de l’« antisémitisme », tandis que le New Yorker, lui, y voit la main d’influenceurs malveillants exploitant la méfiance croissante du public vis-à-vis de la presse traditionnelle pour lui proposer une « vision sombre et alternative du monde ».
La chaîne CNN n’est pas en reste : le 16 novembre 2025, l’interview de Marjorie Taylor Greene, alors représentante républicaine au Congrès – après avoir été l’une des rares élues du parti présidentiel à militer pour la divulgation des « Epstein Files », mais aussi à condamner le « génocide » d’Israël à Gaza, elle a démissionné en janvier dernier – a donné lieu à un échange tendu avec la journaliste Dana Bash lorsqu’elle a évoqué la question de savoir si « Jeffrey Epstein [travaillait] pour Israël ». Manifestement embarrassée, Bash a aussitôt déplacé l’entretien sur le terrain de l’antisémitisme…
Le journaliste américain Philip Weiss, ancien collaborateur, entre autres, de la revue de référence Harper’s et fondateur en 2006 du site Mondoweiss, a récemment montré comment le New York Times, dans une longue enquête sur les rouages de l’ascension d’Epstein au sein du monde politico-financier, a « délibérément » laissé de côté « un sujet essentiel : Israël ». Pourtant, selon Weiss, la plupart des grands protagonistes évoqués par le quotidien dans son article – des proches de l’homme d’affaires (son avocat Alan Dershowitz, l'économiste et ex-secrétaire au Trésor Larry Summers, l’investisseur Leon Black, le magnat des médias Robert Maxwell, père de son ex-compagne et rabatteuse Ghislaine Maxwell, etc.) ou ses mécènes, comme le milliardaire Les Wexner (mais aussi le financier fraudeur Steven Hoffenberg) – ont tous usé de leur influence pour « faire du lobbying en faveur d’Israël dans les milieux prestigieux » et les sphères décisionnelles. De surcroît, précise le journaliste, « l’amour d'Israël était un critère essentiel pour faire partie du cercle d'Epstein ».
Soutien financier et idéologique à Israël
Les données contenues à ce stade dans les « Epstein Files » et celles ayant fuité après les cyberattaques lancées par le groupe Handala permettent de prendre la mesure du profond attachement de l’homme d’affaires new-yorkais pour l’État israélien. Cet attachement se traduit notamment en espèces sonnantes et trébuchantes : les documents rendus publics – dont ses déclarations fiscales – révèlent qu’Epstein versait régulièrement, via ses fondations, des dizaines de milliers de dollars à des institutions israéliennes ainsi qu’à des associations de soutien à Israël. Parmi celles-ci figurent le Fonds national juif (JNF), un organisme israélien controversé, historiquement impliqué dans l’appropriation de terres palestiniennes au profit des citoyens juifs et dans le déplacement de populations arabes en Israël au motif de la « protection de l’environnement », et qui contribue également à l’expansion des colonies israéliennes en Cisjordanie occupée.
L’homme d’affaires a fait aussi d’importants virements à l’association Friends of the Israel Defense Forces (FIDF), une organisation américaine ayant pour « mission », explique son site, de collecter des fonds pour « répondre [aux] besoins » des soldats israéliens qui « protègent l'État d'Israël, les valeurs démocratiques et la civilisation occidentale ». Les documents fiscaux d’Epstein indiquent en outre qu’il appuyait financièrement des campagnes visant à promouvoir une image positive d’Israël dans diverses universités des États-Unis et d’Europe pour contrer les mouvements de protestation appelant au boycott du régime de Tel-Aviv. Cet ensemble de dons effectués par le prédateur sexuel s’inscrit dans un positionnement idéologique qu’illustre un email envoyé en mai 2012, où il ne laisse guère de place au doute quant à son point de vue sur les droits des Palestiniens à l’autodétermination : « Aucun État arabe ou palestinien indépendant n'a jamais existé en Palestine », affirme-t-il.
Epstein s’intéressait également de près au domaine de la cybersécurité, un secteur-clé dans l’industrie de défense en Israël. En 2015, il a ainsi investi, par le biais d’Ehud Barak, 1 million de dollars dans la start-up israélienne Carbyne (anciennement Reporty Homeland Security). Spécialisée dans les technologies de surveillance, cette entreprise, dont Barak préside alors le conseil d’administration, a été cofondée entre autres par Amir Elichai et Pinhas Buchris, d’anciens membres de l’unité 8200, un service de cyberguerre et de renseignement électronique de l’armée israélienne fort de plusieurs milliers d’hommes.

La collaboration étroite entre Barak et Epstein (devenu en 2013 le conseiller financier de l’ex-Premier ministre) les conduit en parallèle à favoriser l’exportation des technologies de surveillance israéliennes dans plusieurs pays. Les deux hommes ont notamment facilité la signature en 2013 d’un accord de défense entre Israël et la Côte d’Ivoire d’Alassane Ouattara, ainsi qu’un partenariat de coopération sécuritaire conclu en 2017 par Tel-Aviv avec Oulan-Bator (Mongolie). Ils auraient également œuvré en coulisses, à leur échelon, à la normalisation des relations entre Israël et les Émirats arabes unis (EAU) en 2020, dans le cadre des accords d’Abraham, après avoir rencontré à plusieurs reprises l’influent milliardaire émirati Sultan Ahmed Bin Sulayem.
L’hypothèse du Mossad
Les activités d’Epstein pour le compte d’Israël soulèvent la question du rôle joué par le pédocriminel auprès de l’appareil d’État israélien, en particulier auprès de la communauté du renseignement du pays. Son statut supposé vis-à-vis du Mossad suscite de nombreuses interrogations et alimente la polémique. Les partisans de la thèse de son appartenance aux services secrets israéliens s’appuient en particulier sur un mémo du bureau du FBI de Los Angeles, daté d’octobre 2020, dans lequel une source humaine confidentielle (CHS) se dit convaincue qu’Epstein « avait été coopté comme agent du Mossad » et « formé comme espion » par les services israéliens.
Selon l’informateur du FBI, Alan Dershowitz, l’avocat du criminel sexuel et fervent soutien du régime de Tel-Aviv, lui-même soupçonné d’être lié au Mossad, aurait confié à la justice, rapporte le mémo, qu’Epstein « faisait à la fois partie des services de renseignement américains et alliés » – comprendre : Israël. L’informateur précise en outre qu’il « écoutait des conversations téléphoniques entre Dershowitz et Epstein », après lesquelles « le Mossad contactait Dershowitz pour qu’il fasse un compte-rendu ».
Malgré les démentis apportés par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou le 6 février dernier et par son prédécesseur Naftali Bennett en juillet 2025, certaines zones d’ombre persistent. Epstein, qui avait noué des liens privilégiés avec d’éminentes figures et disposait de précieuses informations sur elles, ne constituait-il pas une recrue potentielle de choix pour les services de renseignement ? C’est du moins ce que pense le spécialiste israélien de l’espionnage Ahron Bregman, maître de conférences au King’s College de Londres : « Il est peu probable qu'Epstein n'ait pas été approché par le Mossad. »
À défaut de preuves suffisantes et dans l’attente de la publication éventuelle de documents supplémentaires par la justice américaine, il est nécessaire de faire la part entre ce que permettent d’établir les « Epstein Files » et ce qui relève des hypothèses concernant les fonctions du pédocriminel auprès du Mossad.
Il n’en reste pas moins, comme le montrent de nombreux médias indépendants, qu'Epstein entretenait des relations étroites avec l’establishment israélien, qu'il s’investissait au profit des intérêts stratégiques de Tel-Aviv, et qu'il soutenait financièrement des institutions israéliennes ainsi que des organisations pro-Israël. Autant d’éléments que les grands médias occidentaux se sont néanmoins gardés de développer et de porter à l’attention du public en raison, notamment, du « statut spécial » dont jouit Israël aux États-Unis et en Europe. Comme l’explique à FAIR le journaliste de Drop Site News, Murtaza Hussain : « Beaucoup de ces [grands médias], et ce n’est un secret pour personne, ont des affinités ou des liens avec Israël, c’est pourquoi ils ne couvrent pas ce sujet, qui n’est pas à leurs yeux politiquement approprié ».
Notes
(1) Outre les documents retirés par le DOJ au lendemain de leur mise en ligne, dont une photo du président Donald Trump en compagnie d’Epstein, plusieurs millions de pages supplémentaires demeurent encore entre les mains des autorités judiciaires.
(2) Parmi les quelques médias français qui se sont penchés sur le sujet, signalons les sites Blast et Contre Attaque mais aussi le journal Le Monde diplomatique.
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