« Le journalisme de terrain se meurt » – Jacques-Marie Bourget

Ancien Grand reporter, Jacques-Marie Bourget a couvert la guerre du Viêt Nam, la guerre de Six Jours, la première guerre du Golfe, la guerre d’ex-Yougoslavie, les guerres au Liban, au Salvador, la première et la seconde Intifada, ainsi que de nombreux conflits en Afrique. En 1985, il obtient le prix Scoop pour avoir révélé l’affaire Greenpeace (Rainbow Warrior). Dans cet entretien pour Élucid, il revient sur la disparition du journalisme de terrain, le sabotage du Rainbow Warrior, et sur l’état du journalisme en Occident.

Écrivain et journaliste, Jacques-Marie Bourget a débuté sa carrière à la Nouvelle Revue Française de Gallimard, sous la direction de Jean Paulhan. Grand reporter à l’ORTF dont il est licencié en Mai 68, il travaille ensuite pour L’Aurore, Le Canard enchaîné, L’Express, VSD, Paris Match ou encore The Sunday Times et Bakchich.

Édouard Vuiart : Le journalisme de terrain a-t-il encore un avenir ou sommes-nous arrivés à un point de non-retour où le travail journalistique à l’étranger n’est plus qu’une « illusion » à moindre coût ?

J-M Bourget : « Le moindre coût » n’est un argument recevable que pour des médias dont le bilan, établi de façon sincère, démontre une difficulté à survivre. Aujourd’hui si les milliardaires de presse refusent d’investir dans un travail de terrain c’est pour deux raisons. La première, c’est de prendre le risque que cette « vérité du terrain » s’en vienne démentir la doxa, le parti pris politique, les intérêts économiques, l’idéologie, défendus par propriétaires et actionnaires.

Croyez-vous que des journaux, dont le patron a de gros intérêts en Afrique, va soutenir après un bombardement de l’armée français à Bounti au Mali, une enquête offensive et sincère (19 morts, a priori présents lors d’un mariage) ? Ou encore, les médias de milliardaires du luxe -donc fourreurs- vont-ils tout mettre en œuvre afin de faire la lumière sur le rôle joué par les élevages de visons dans la pandémie de la Covid-19 ?

Dans cette misère de presse, on trouve aussi le souhait conjoint des propriétaires et actionnaires de réaliser le plus de profit possible, paupériser les journalistes et leurs moyens de productions est un bon choix. Mais les raisons de la désertion du terrain sont plus politiques qu’économiques. Ou si la presse manque d’argent, cela signifie que les milliardaires sont devenus pauvres ! Cet effacement du terrain, « la mort du regard » comme l’a dit Régis Debray, n’est pas une fatalité mais un choix. Qui vaut aussi bien pour les enquêtes en France. Passer une semaine à Toulouse ou Lyon n’est pas gratuit.

E.V. : Aujourd’hui l’investigation prend-elle le relai ?

J-M Bourget : L’appellation « journaliste d’investigation » m’horripile. Dire d’un journaliste qu’il fait de l’investigation est un pléonasme. Son premier devoir est d’apprendre, de découvrir pour savoir, même pour un critique de cinéma. La mode de l’investigation, en France, a créé une connivence malsaine entre la justice et la presse. Comme les oiseaux qui attendent que tombent les miettes de la table, les journalistes sont à la dévotion des juges, et aussi des avocats, afin d’obtenir les copies des dossiers. Voilà la difficulté du travail, faire marcher la photocopieuse. Je caricature, et il y a des exceptions, mais le plus souvent les journalistes désignent un coupable, puisque cela est écrit dans les PV signés par les juges…

Janvier 1991 – Entre Bagdad et Kerbala. Pause thé et écoute radio pendant la Guerre du Golfe

Au bout du compte, à l’heure du verdict, le « mis en examen » sera peut-être relaxé. Mais sa réputation sera morte. Le « tuyau » confié par un magistrat cache une intention de renforcer sa position auprès de l’opinion, cette pratique est malsaine. Elle a fait naître une nouvelle pratique, celle du journalisme policier, ou justicier. C’est détestable. Il y a d’autres moyens de s’informer. Mais c’est plus compliqué, plus long, plus difficile qu’attendre le produit de la photocopieuse.

E.V. : Le 21 octobre 2000, vous avez été grièvement blessé par un tir de sniper israélien sur la Grand-Place de Ramallah en Cisjordanie. Échappant de peu à la mort, vous vous êtes ensuite lancé dans un combat judiciaire pour faire reconnaître le caractère illégal de ce tir sur un civil journaliste. Pouvez-vous revenir sur les grandes étapes de ce combat qui dure depuis plus de vingt ans ?

J-M Bourget : Tout commence en novembre 1991 quand Robert Maxwell, un oligarque britannique, propriétaire du quotidien Daily Mirror, est retrouvé noyé près de son bateau aux Canaries. Je commence mon enquête et je surprends le commandant du navire, le « Lady Ghislaine », en train de téléphoner depuis un centre public des télécoms espagnoles.

Par chance j’obtiens de la jeune femme qui tient le standard le numéro appelé par ce capitaine. Aux USA un de mes contacts bien informés me précise que ce numéro  « est réservé à la CIA ». Je comprends que ce n’est pas en glissant sur le pont que Maxwell était tombé à la mer. Mais comment prouver l’assassinat ?

20 octobre 2000 – J-M Bourget devant une boutique à Gaza la veille de sa blessure

En 1992, un contact me signale que je peux accéder à la vidéo de l’autopsie de Maxwell. Examen réalisé à Tel-Aviv dans les locaux du Shin Bet, l’équivalent israélien de la DST, le patron de presse, de confession juive, étant enterré à Jérusalem. Après un aller-retour en avion, je récupère ce document, celui de l’autopsie filmée. Il montre que l’homme d’affaires a été assassiné.

En faillite, ayant même pillé le fonds de pension de ses employés, Maxwell était à deux doigts, pour se rétablir financièrement, de participer à la vente d’une arme de destruction massive à un pays ennemi d’Israël et donc des États-Unis, l’Irak ou l’Iran… Le vendeur étant un groupe de militaires et d’industriels de l’armement d’une URSS qui venait de disparaître et laissait le pays ouvert à toutes les folies. Depuis 1945 où, à Prague, il avait servi aussi bien la CIA que le KGB, Maxwell avait gardé de très bonnes relations chez les communistes. Il fallait le liquider.

J’ai attendu 9 ans avant de retourner en Israël, sachant qu’on allait m’interroger… Quand j’y suis retourné enfin pour la « seconde Intifada », on ne m’a posé aucune question. Mais le 21 octobre 2000, à Ramallah en Palestine occupée, alors que j’étais tranquillement sur une place publique, un tireur m’a expédié une balle de M16 dans le poumon gauche, juste au-dessus du cœur.

Ramallah – 21 octobre 2000. J-M Bourget vient d’être la cible d’un sniper israélien.

J’ai eu la chance statistiquement incroyable de survivre. Aujourd’hui, handicapé, je continue de me battre par principe pour obtenir justice. En fait je n’avais pas pris la mesure de l’implacable désir de vengeance des politiciens israéliens. C’est Jean-Claude Cousseran, alors patron de la DGSE qui, lors d’une rencontre à Karachi sur les lieux d’un attentat contre la France, m’a ouvert les yeux « Mais, Jacques-Marie, qu’êtes-vous allé faire en Israël ? Vous ne saviez pas ce qui vous attendait ? ».

E.V. : Au cours de votre carrière, vous avez couvert la guerre de Six jours ainsi que la première et la seconde Intifada. Comment percevez-vous la politique étrangère du duo Biden-Harris, notamment en ce qui concerne le Proche-Orient ?

J-M Bourget : Biden ne va rien changer de fondamental. Sauf adapter des méthodes moins brutales, moins caricaturales. Mais son équipe est composée de personnages aussi redoutables que les « néoconservateurs » des Bush. Plus même, car avec un vernis indu de défenseur des droits de l’homme, Biden sera capable d’imposer n’importe quelle mesure néo-coloniale et de conquête dès qu’elle sera bonne pour le capitalisme américain. Obama était un magnifique VRP, mais combien de centaines d’innocents a-t-il assassinées avec ses drones ? Aux États-Unis c’est le lobby militaro-industriel qui conduit la politique étrangère, plus que la Maison-Blanche.

Vol clandestin entre Le Caire et Sanaa où J-M Bourget s’entretient avec Yasser Arafat – 1988

À propos du comportement d’Israël, le seul changement est l’évolution de l’opinion américaine, surtout chez les jeunes. Elle soutient de moins en moins la politique suicidaire de Washington au Moyen et Proche Orient. La sortie de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran est une folie alors que, même un politicien libéral comme Macron l’a défendu. C’est une menace de guerre soutenue par un attelage surprenant, celui d’Israël, des Émirats et des Saoudiens. L’autre nouveauté est la disparition programmée de l’énergie fossile. Le pétrole des pays du Golfe et des Saoudiens ne va plus être un enjeu à défendre coûte que coûte.

E.V. : En 1985, vous avez obtenu le prix Scoop pour avoir révélé l’affaire Greenpeace. Vous affirmez que « ce n’est pas pour protéger les essais nucléaires de Mururoa que le Rainbow Warrior a été neutralisé ». Pouvez-vous revenir sur les véritables raisons de cette opération des services français ?

Jacques-Marie Bourget : C’est il y a quelques mois seulement que j’ai, un peu par hasard, appris la véritable raison du sabotage du Rainbow Warrior. Cet épisode tragique également scandale d’état a deux origines. La première est que François Mitterrand a cédé à la pression d’un état-major militaire s’estimant fatigué d’avoir à déjouer et repousser les offensives des militants de Greenpeace lors de chacun des essais nucléaires dans le Pacifique. L’énervement de l’armée était fortement entretenu et relayé par Charles Hernu le ministre de la Défense. Mitterrand a cédé, il fallait donc « neutraliser » les perturbateurs écologistes sans faire de victimes.

La seconde raison, la plus importante, est qu’à la fin de la campagne d’essais nucléaires, le « pas de tir » et la protection dont il jouissait étaient utilisés pour tester d’autres types d’armes, en particulier des missiles. La DGSE ayant elle-même infiltré Greenpeace grâce à son agent, Christine Cabon, savait que des services étrangers, en particulier britanniques, avaient fait la même chose.

Le Rainbow Warrior étant alors « bourré » d’électronique (dixit la DGSE), il était évident que tout cet appareillage devait, selon les militaires, mesurer les paramètres des armes nouvelles. Mitterrand a refusé le sabotage du bateau dans le port de Rotterdam, puis au large, pour donner le feu vert sur la Nouvelle-Zélande.

E.V. : Jusqu’à présent, le Pouvoir avait le monopole de la propagande médiatique. Aujourd’hui Internet casse ce monopole en permettant la diffusion d’une information différente, une contre-propagande parfois très sérieuse, mais hélas parfois aussi mensongère. Récemment, Barack Obama a déclaré qu’Internet était « la plus grande menace pour notre démocratie ». Est-ce que selon vous le Pouvoir va réagir à cette concurrence dangereuse pour lui, et le cas échéant, de quelle manière ?

J-M Bourget : Internet c’est comme le papier de presse, on peut, en théorie, publier ce que l’on veut. Sauf que les journaux « papier » sont tous ou presque entre les mains d’oligarques qui utilisent la presse comme moyen pour défendre leurs intérêts économiques ou faire pression sur le monde politique. Internet a l’avantage de la gratuité, de l’universalité, de la rapidité, petit à petit ces oligarques constatent qu’ils sont doublés par le diable d’Internet. Ils vont tout faire pour le domestiquer, le bloquer, le posséder. Et la liberté sera morte.

1991 – Guerre du Golfe – 1500 km en taxi entre Amman et Bagdad avec les bombardiers de la Coalition au dessus

Ce qu’il faut, c’est que des groupes citoyens prennent le pouvoir, ou tout au moins du pouvoir, à l’intérieur d’Internet. Depuis que j’ai quitté la « grande » presse, je n’ai jamais autant travaillé, publié, informé. Tout en me trompant aussi. Tout cela est impossible dans le journalisme moribond que nous proposent les amis français du MEDEF, des tueurs de presse qui sont incapables de comprendre que sans liberté, sans contradiction, les journalistes ne peuvent pas vraiment faire leur travail.

Heureusement pour les éditeurs de presse, la situation des journalistes est si précaire qu’ils ne pensent à rien d’autre qu’à plaire pour survivre, et les écoles qui les « forment » sont des machines à fabriquer des « techniciens », et non des « journalistes ». Prenez l’exemple des « envoyés spéciaux » qui vont parfois au bout du monde « couvrir » un évènement… Naguère l’envoyé spécial ne restait jamais moins d’une semaine, parfois des mois, pour comprendre et rapporter. Aujourd’hui le « spécial » fait un aller-retour entre deux avions juste pour justifier, par « une présence », ce que son rédacteur en chef a déjà écrit dans le journal. Du journalisme de marionnettes et le « regard » est mort.

Vous allez me parler d’Internet comme enfer des fake news, comme incubateur du complotisme. Eh oui. Mais qui est, le plus souvent derrière la fake news ou le « complot », l’univers de l’argent. Si d’un côté « fakes » et « complotismes » existent bien, il n’en est pas moins vrai qu’ils sont aussi parfois un moyen de lutter contre la vérité. Si une information vous dérange, la descendre en flammes est facile, il suffit de la taxer de « fake ». Le capitalisme de presse a trouvé des chiens de garde pour, parfois, dire « scientifiquement », « objectivement » que la vérité est fausse. Et discréditer de vrais lanceurs d’alerte, de vrais journalistes.

J-M Bourget et Abou Jihad, fondateur de l’OLP, assassiné par le Mossad en 1988 – Tripoli, Octobre 1983

En parallèle, il faut que le « nouveau journalisme » d’Internet, pour ceux qui entendent publier autre chose que des humeurs, des tribunes et des blogs, trouve un public payant. Des hommes et des femmes qui acceptent de verser quelques euros puisque le journalisme est une production coûteuse. L’information gratuite n’est pas du journalisme. La preuve, Bolloré et ses amis ont tenté en vain l’expérience.

E.V. : En 1939, Albert Camus écrivait : « Un journal indépendant répudie le bourrage de crâne, supprime les invectives, pallie par des analyses l’uniformisation des informations et, en bref, sert la vérité dans la mesure humaine de ses forces ». Comment situez-vous la presse française par rapport à cette définition de l’indépendance journalistique ?

J-M Bourget : J’ai découvert il y a peu de temps des textes de Camus sur la presse, bizarrement ils étaient restés presque clandestins et montraient un Camus peu convenable, c’est-à-dire très radical. Ses propos sont terribles par leur exigence. Le journalisme, pour lui — et modestement c’est mon point de vue — est une vocation, un engagement plus qu’un métier. Et pardon pour ces propos qui font un peu « curé ».

Le « métier » c’est le style, la patte, la clarté de l’enquête ou de l’expression, la mise en page. Mais le journalisme est d’abord une affaire de regard et de tripes. Je le répète, le « regard » est mort et c’est l’origine de la disparition, avec lui, de la presse. Je ne suis pas un fanatique du « modèle » américain en matière de presse, mais je garde sa devise : « Le rôle du journalisme est de réconforter les faibles et d’affliger les puissants ».

Propos recueillis par Édouard Vuiart

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Ouvrages publiés par Jacques-Marie Bourget :

– Gérard Devouassoux, Le souffle de la montagne,  Solar 1975

– Des affaires très spéciales, Plon 1986

– Yann Piat, Histoire secrète d’un assassinat, Plon 1998

– J’ai choisi le Hamas, Galodé 2009

– Sabra et Chatila au Cœur du Massacre, Erick Bonnier 2012

– Le Vilain Petit Qatar (avec Nicolas Beau). Fayard 2012