Les sondages politiques occupent une place réduite dans l’industrie globale des sondages, florissante. L'ouvrage collectif Critique des sondages, le commerce de l’« opinion » (Le bord de l’eau, 2026), paraît aujourd’hui 15 ans après son écriture. Alain Garrigou, qui en a assuré la direction, est professeur émérite de science politique à Paris-Nanterre et fondateur de l’Observatoire des sondages et il a fait publier en 2006, L’ivresse des sondages (La Découverte). Il revient notamment ici sur la critique dont les sondages ont fait l’objet et sur leurs effets sur la démocratie. Entretien.

Par Laurent Ottavi

Élucid : Quels étaient les principaux arguments de Pierre Bourdieu contre les sondages dans son fameux article « L’opinion publique n’existe pas » publié en 1972 ? Quelle pertinence cette conférence conserve-t-elle par rapport au contexte actuel ?

Alain Garrigou : Pierre Bourdieu n’était pas le premier puisque Blumer, membre de l’école de Chicago, avait exprimé ces mêmes critiques dès 1947. L’introducteur des sondages en France, Georges Stoetzel, avait soutenu  que « l’opinion publique, c’est ce que mesurent les sondages », non sans provocation. Il avait donc fallu un peu de temps pour identifier sondages et opinion publique. On a un peu perdu de vue l’effort que devaient faire beaucoup de gens auxquels on disait que les opinions cumulées de quelques centaines de personnes équivalaient à celles de millions de personnes, l’opinion publique en somme. Il fallait être convaincu par le principe de représentativité.

La critique de Pierre Bourdieu visait les sondages au moment où, après des débuts poussifs, ils connaissaient un succès croissant. Quant à Pierre Bourdieu, sa brillante formule contribua à faire de son article un classique. Ce n’est pas sans ironie qu’on pourrait remarquer que le sociologue avait cédé à ce travers du journalisme qu’il vilipenda toute sa vie : la titraille.

L’article « L’opinion n’existe pas », plus cité que réellement lu, n’était pas si radical qu’on a bien voulu le dire. Il mettait en cause trois postulats : « toute enquête d’opinion suppose que tout le monde peut avoir une opinion » ; « on suppose que toutes les opinions se valent » ; « il y a un accord sur les questions qui méritent d’être posées » (Pierre Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Éditions de Minuit, p. 222). Le sociologue se gardait bien de s’attaquer aux recherches statistiques – il en a beaucoup fait usage dans ses recherches comme dans La Distinction – et ne rejetait pas la possibilité d’accéder à une opinion publique ou du moins à des états d’opinion. Par exemple, dans les mobilisations. Contrairement à bien des reproches qui ont la vie dure, il ne s’agissait pas de proposer une condamnation des méthodes quantitatives.

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