Interview Démocratie
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Par Olivier Berruyer
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Écrivain, journaliste d’investigation et fondateur de Blast, Denis Robert publie aux éditions Blitz Le Mensonge et la Colère, un livre d’entretiens, notamment avec l’historien Johann Chapoutot, qui dresse le bilan de dix années de macronisme. Sur la chaîne YouTube d’Élucid, il revient sur la fabrication médiatique d’Emmanuel Macron, la répression des Gilets jaunes, la dérive des grands médias, et les procédures, menaces et agressions qui visent la presse indépendante.

Un président « fabriqué » par les médias

Le livre part d’une question : « Comment les médias ont pu construire Macron ? » Son titre est né en revoyant Le Chagrin et la Pitié d’Ophuls : deux mots pour dire la France grise de la décennie. Le premier s’est imposé vite : « Ce qui caractérise quand même Macron, c’est le mensonge. » Le second en découle, puisque le mensonge génère la colère.

La supercherie est originelle. Macron « arrive en nous disant : je suis de gauche, je suis là pour lutter contre l’extrême droite, et en fait, il ment ». Poulain des oligarques et des banquiers, il est fabriqué par les unes de presse en figure protectrice. À Pont-à-Mousson, en novembre 2018, une ville « comme anesthésiée », barricadée, vidée de ses habitants, devient le soir une ovation au journal télévisé. « On fabrique un homme politique, et lui, il a une trouille bleue du peuple. »

Une colère « réprimée comme jamais »

Les Gilets jaunes en furent la première émanation. « La colère a été réprimée comme jamais, on a réprimé un mouvement populaire. Il y a eu les éborgnements, les mains arrachées, les morts, il y a eu dix morts. » Début décembre 2018, dans un climat insurrectionnel où « Macron, vraiment, il a peur », Zineb Redouane, une Algérienne de 80 ans, est atteinte au visage à sa fenêtre, à Marseille, par un tir de CRS ; elle meurt à l’hôpital quelques heures plus tard. Selon les informateurs que Denis Robert dit avoir eus à l’époque au tribunal de Marseille et dans l’entourage du Premier ministre, le parquet puis l’Élysée auraient été prévenus très vite, avec une consigne : « Il fallait absolument taire le décès de cette dame, et les causes du décès. » La version d’un « tir en cloche » accidentel, diffusée dans la presse, serait contredite par les photos. L’instruction, transférée de Marseille à Aix puis à Lyon, est toujours en cours et, à sa connaissance, le policier n’a pas été inquiété. Sa conclusion : « Le ministère public, c’est le peuple, mais là on a vu à quel point l’État macronien a tué cette information parce que c’était sa survie. »

Hollande, l’hyper-centre et l’invention de l’« extrême gauche »

L’histoire ne commence pas en 2017. « Celui qui lui met le pied à l’étrier, c’est François Hollande », qu’il qualifie dans sa préface d’« idiot utile de la macronie ». Celui-ci a fait l’inverse de son discours du Bourget sur la finance, auquel Denis Robert avait lui-même fourni des éléments de langage. Il lui reconnaît de n’avoir jamais malmené les juges et d’avoir été moins permissif sur les violences policières. Mais c’est sous son quinquennat que naissent le délit d’apologie du terrorisme et l’état d’urgence : si l’extrême droite arrive au pouvoir, elle peut le garder.

Ranger la France insoumise, dont le programme « c’est le programme commun de la gauche », dans l’extrême gauche relève d’une opération délibérée : « Macron s’est dit : pour m’en sortir, il faut créer un hyper-centre, et il faut taper sur les extrêmes. Donc on va inventer cette extrême gauche. » Cette « épidémie langagière », rabâchée « comme des perroquets » par ses ministres, a bien arrangé un PS en perdition. D’où trois blocs : une gauche, portée par Mélenchon avec une partie des écologistes ; un bloc central, de Raphaël Glucksmann à Édouard Philippe : « Ils nous referont Macron, mais avec quelqu’un d’autre » ; une extrême droite qui va du RN et de Zemmour à Ciotti et Retailleau. Glucksmann, qui soutenait Sarkozy à l’époque de ses années géorgiennes selon un entretien du livre, n’est pas de gauche à ses yeux : « On vient d’inventer la gauche Sarkozy. »

Johann Chapoutot lui a décrit comment le centre bourgeois de von Papen a cru pouvoir utiliser Hitler ; un autre contributeur du livre complète : « Pour amener l’extrême droite au pouvoir, il faut des fous et des salauds. » Les salauds sont ceux qui, pour garder leurs privilèges, « vont choisir Hitler plutôt que Blum, et là, ils vont choisir Marine Le Pen plutôt que Mélenchon ». Aucune équivalence entre les personnes, précise-t-il, mais une même mécanique.

Des journalistes devenus « runners »

« Les journalistes ont une grande responsabilité » : ils « acceptent des demi-vérités, des quarts de vérité ou des contre-vérités ». La neutralité ? « C’est vraiment un faux débat », puisque chacun est imprégné de ses valeurs ; mais on peut avoir du recul et écrire les turpitudes de ceux pour qui l’on vote. Engagé, jamais militant : « À partir du moment où je me définirai comme militant, je ne serai plus journaliste. » Sa seule cause, c’est la vérité, apprise de Noam Chomsky : « Le rôle d’un intellectuel et d’un journaliste, c’est d’ouvrir les voiles qui conduisent à la vérité. »

Peut-on être journaliste dans un média détenu par un milliardaire ? « Moi, je pense que non. » « L’information est fabriquée par des milliardaires pour qui le journalisme est un moyen d’acquérir des parts de marché, de mettre au pouvoir des gens. » Leurs éditorialistes sont des runners, ces passeurs de plats des restaurants, « des types qui passent les plats et qui ne se posent plus de questions ». Bolloré, qui rachète les maisons d’édition, lui rappelle Alfred Hugenberg et ses 1 800 journaux dans l’Allemagne d’avant 1933, sans équivalence, insiste-t-il, entre les époques.

Mais « c’est facile de taper sur CNews ». Le service public, lui, est « cataclysmique » : France Inter offre une chronique à un journaliste de Valeurs actuelles au nom de l’équilibre. Robert y voit une conception dévoyée du pluralisme et rappelle Godard : « L’objectivité, ce n’est pas cinq minutes pour les Juifs et cinq minutes pour Hitler. » Non qu’il tienne ces gens pour des nazis, précise-t-il, mais l’équilibre ne justifie pas tout. « Honte » à la nouvelle direction de Radio France : « Elles auront une lourde responsabilité si l’extrême droite est au pouvoir. »

Le Monde, surtout. Un éditorial de la mi-août appelant la gauche à ne pas laisser les clés à la France insoumise, LFI et le RN mis « sur un même pied », neuf ou dix millions d’électeurs oubliés : « C’est honteux de faire ça. » « Les gens ont les yeux ouverts, ils voient bien que Le Monde est devenu le journal de la bourgeoisie. » « Si j’étais au Monde aujourd’hui, je démissionnerais. »

Gaza, « vraiment un révélateur »

Après le 7 octobre, un « chemin de croix » de vocabulaire était imposé, avec derrière la menace de l’apologie du terrorisme. Denis Robert ne conteste pas l’acte terroriste, mais « tu ne peux pas comprendre le 7 octobre si tu ne reprends pas la guerre des Six Jours, si tu ne reprends pas la Nakba, 1948 ». Blast, poussé par sa codirectrice de la rédaction Soumaya Benaïssa, fut parmi les premiers médias à parler de génocide, une qualification qu’il assume en s’appuyant sur la définition juridique exposée par l’avocat Gilles Devers : l’enfermement, le massacre des populations, la famine, l’extermination. Les journalistes « n’ont pas fait leur boulot », et dans dix ou quinze ans ils ne pourront pas dire qu’ils ne savaient rien. « Le succès de Blast est malheureusement lié à Gaza. »

La presse indépendante dans le viseur

Auditionné en juin par la commission d’enquête du Sénat sur les ingérences, Denis Robert en garde une expérience « embarrassante » : des sénateurs « incompétents », « complètement à côté de la plaque », qui « découvrent qu’il y a Internet ». Puis un courrier recommandé, sous peine de poursuites pénales, réclamant, selon lui, « la liste nominale et les adresses des gens qui m’avaient donné plus de 3 000 euros ». « Jamais je ferais ça. » « On est la solution, on n’est pas le problème. »

Sur l’ingérence russe, il n’est « pas du tout parano », même après le clonage de 181 pages du site de Blast cet été, qui profite surtout aux candidats qui se victimisent. « Une douzaine de procédures bâillons », dont « une facture de 7 000 euros » d’un banquier suisse dont le nom n’a même pas été cité. Des signalements de trolls qui font suspendre un éditorial sur YouTube dès qu’il décolle. « Des menaces de mort à Blast. On a été obligés de prendre un vigile. » Lui-même a été agressé dans la rue par un groupe d’hommes qui l’avaient reconnu : « Ils ont ricané, ils m’ont foutu par terre. » « On pourra être interdit un jour », mais « ils ne sont pas très malins ».

D’où sa réponse : « Il faut soutenir les libraires indépendants, il faut créer des maisons d’édition. Il faut faire des films indépendants. » En Lorraine, il n’a « aucun dédain à parler avec des électeurs du RN ». Racistes ? « La difficulté, c’est qu’ils le deviennent », par un racisme « qui tourne autour des mosquées, des musulmans ». La présidentielle tranchera « entre extrême droite, extrême centre ou gauche », et « la planche est savonnée ». Reste à faire s’inscrire les gens sur les listes et à informer : « Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’autre ? »

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