France : analyse historique du PIB

Les effets des crises pétrolières au XXe siècle ou des crises financières des années 2000, la faiblesse de la croissance depuis les années 1980, ou encore la récession due à la pandémie mondiale de 2020…

Autant de phénomènes perceptibles sur la courbe du PIB français, le principal indicateur de la production économique du pays. Bien que décriée par certains économistes qui le considèrent comme un indicateur incomplet, son analyse est néanmoins utile pour observer l’activité économique française depuis 1950. 

Une croissance ininterrompue depuis 1950

Pour mesurer la croissance française, la Comptabilité Nationale calcule le PIB depuis 1949. Cela consiste à l’addition de la valeur ajoutée générée par chaque organisation productive sur le territoire français. Cela évite l’écueil qui consisterait en une simple addition des productions, ce qui reviendrait à calculer deux fois les biens utilisés par les entreprises en tant que consommations intermédiaires.

Il est également important de corriger le « PIB courant » – celui le plus fréquemment présenté – de l’effet de l’inflation, c’est-à-dire de la hausse du niveau général des prix entre deux périodes données. Pour supprimer ce biais et mesurer la variation réelle du PIB, le « PIB constant », on raisonne à valeur monétaire constante, comme si les prix restaient les mêmes chaque année que ceux de l’année de référence choisie.

Sur le graphique ci-dessous, on peut observer une croissance régulière du PIB français depuis les années 1950, qui a été multipliée par cinq au cours des soixante dernières années, et par deux depuis 1980. À partir de 2008, on note un clair ralentissement de la croissance française, conséquence de la « crise des subprimes ». Enfin, on perçoit la chute brutale du PIB due à la crise sanitaire, passé de 2 500 milliards d’euros en 2019 à 2 300 milliards en 2020, soit une chute de 8 %.

La fin de la croissance ?

On peut mieux se rendre compte du dynamisme de l’économie au fil du temps en s’intéressant à l’évolution annuelle de la croissance. Les taux de croissance français sont de plus en plus faibles depuis les années 1960. Sur la décennie 1960-1970, le taux de croissance annuel moyen était de 5,9 %, soit plus de quatre fois plus important que le taux de croissance mesuré lors de la décennie 2010-2020 (1,4 %).

En moyenne, c’est depuis l’année 2000 que le taux de croissance stagne autour de 1,5 % par an, avec deux années de récession en 2009 et 2020, où le PIB a chuté respectivement de 2,9 % et 7,9 %.

L’intérêt du PIB par habitant

Une autre manière d’aborder la lecture du PIB est de prendre en compte la croissance démographique. En intégrant cette variable, on constate que le PIB par habitant a augmenté bien moins rapidement que le PIB global. Alors que le PIB a été multiplié par cinq depuis 1950 le PIB par habitant n’a été multiplié que par quatre depuis cette date.

Cependant, la crise du Covid-19 a engendré une baisse du PIB par habitant comparable à celle du PIB global. Il est ainsi passé de 38 400 € en 2019 à 35 400 € en 2020, soit une chute de 8 %.

Le fait de rapporter la croissance au nombre d’habitants permet ainsi de mieux calculer le développement d’un pays et de se faire une idée de la « production par tête ». Cependant, cet indicateur est une moyenne et ne permet pas de rendre compte des inégalités de revenus au sein d’une population.

Si l’on considère le taux de croissance du PIB par habitant par décennie, on se rend également compte qu’il a été divisé par cinq, tandis que le taux de croissance du PIB global n’a été divisé que par quatre. Le graphique ci-dessous montre ainsi que le taux de croissance du PIB par habitant est passé de 4,8 % en moyenne de 1960 à 1970 à 0,8 % (2000-2010) puis 1,0 % (2010-2020). Le PIB par habitant continue donc de croître, mais de manière plus lente.

Sur les trois dernières décennies, on constate que la plus importante croissance annuelle du PIB par habitant a été de 3,3 % en 2000, ce qui constituait la hausse moyenne annuelle des années 1970. Ceci illustre un net ralentissement de la progression du niveau de vie. De plus, en 2009, la crise des subprimes a aggravé cette chute du PIB par habitant (-3,4 %), qui a d’ailleurs été plus importante que la chute du PIB global.

L’évolution du PIB marquée par les crises

Le découpage de la courbe du PIB par habitant permet également de retracer l’histoire économique de la France, au gré des crises économiques. La période dite des « 30 glorieuses », qui s’étend entre 1945 et 1975, est marquée par une croissance continue, dont le premier coup d’arrêt est le premier choc pétrolier de 1973. Cette première grande crise de la deuxième moitié du 20e siècle est causée par le dépassement du pic de production pétrolière américain, par la fin du système monétaire de Bretton Woods et par les conséquences de la guerre du Kippour.

Sur la période 1975-2008, la croissance française est plus modérée, et marquée par plusieurs crises : ce sont les « Trente Piteuses ». Les événements politiques dans les pays du Moyen-Orient producteurs de pétrole continuent d’avoir des conséquences majeures pour les économies du monde entier. On observe ainsi en France un léger fléchissement du PIB par habitant en 1980, correspondant à la hausse du prix du pétrole provoquée par la révolution iranienne de 1979 et le début de la Guerre Iran-Irak en septembre 1980. En 1990, la croissance mondiale connaît une nouvelle inflexion au moment de la Guerre du Golfe, un conflit court, mais très coûteux pour les acteurs engagés.

Depuis le début des années 2000, les grandes crises économiques mondiales sont provoquées non plus par des événements géopolitiques, mais par des bulles spéculatives. Au début des années 2000, l’éclatement de la bulle internet provoque un krach boursier, puis en 2007, la « Crise des subprimes » engendre la plus grande récession économique depuis la « Grande Dépression » des années 1930. Ce n’est qu’à partir de 2016 que la croissance française repart significativement à la hausse, mais bien plus faiblement qu’avant 2007. La crise du Covid-19 est venue briser cette dynamique en 2020, de manière encore plus brutale qu’en 2009.

Une composition du PIB évolutive

Il existe 3 modèles de croissance : l’un tiré par la consommation, l’autre par les investissements et le troisième par les exportations. Dans le cas français, l’analyse de l’évolution de la composition du PIB fait ressortir plusieurs grandes périodes dans l’histoire économique du pays.

Le PIB peut en effet être calculé en additionnant toutes les dépenses en biens et services sur un territoire pendant une période donnée. On additionne ainsi les dépenses des ménages, les investissements des entreprises et les dépenses et investissements des administrations publiques. On ajoute également le solde commercial du pays considéré.

Les graphiques ci-dessous montrent ainsi que de 1950 à 1975, la part de la consommation des ménages baisse pour atteindre 50 % de la composition du PIB. En effet, après la Seconde Guerre mondiale, la France s’équipe et se modernise pour faire redémarrer son économie : les investissements atteignent 30 % du PIB et les dépenses publiques augmentent également. Cette hausse des dépenses publiques dans le PIB va d’ailleurs se prolonger jusqu’au milieu des années 80, pour soutenir l’économie affectée par les chocs pétroliers des années 1970.

À partir des années 1990, le commerce extérieur français devient positif : la France devient un pays exportateur net. Dans le même temps, la part de l’investissement dans le PIB atteint son minimum historique en 1997. La fin des années 1990 marque le début du déclin du commerce extérieur, qui pèse désormais négativement sur la croissance depuis 2006. La part de l’investissement a cependant de nouveau augmenté et s’est stabilisée autour de 22 % du PIB, tandis que la part de la consommation des ménages et des dépenses publiques est restée inchangée.

Ralentissement de l’investissement depuis 2009

L’analyse sur la durée de la contribution des composantes du PIB à la croissance permet de détailler plusieurs phénomènes. On observe ainsi que :

– La consommation des ménages a toujours contribué positivement à la croissance française, mais qu’elle est beaucoup moins forte depuis la crise de 2008 ;

– La récession de 2009 est essentiellement due à la chute brutale de l’investissement des entreprises, qui peine à repartir depuis, même si une embellie a eu lieu de 2016 à 2019 ;

– A l’exception des six années 2001, 2002, 2006, 2011, 2012 et 2018, le commerce extérieur français pèse négativement sur la croissance depuis 1998 ;

– L’effondrement de la consommation est la cause la plus importante de la récession survenue en 2020.

«L’œil de l’économiste»

Le PIB : un indicateur utile, mais loin d’être infaillible

L’invisibilité des inégalités

Les critiques du PIB sont de plusieurs ordres. L’une des plus importantes souligne le fait que le PIB ne peut être utilisé comme un indicateur du bien-être d’un pays, car il ne considère pas la manière dont est répartie la production. Un PIB en forte croissance peut ainsi coïncider avec une hausse des inégalités, particulièrement dans des économies de plus en plus financiarisées. Aux États-Unis par exemple, depuis la crise des subprimes, le taux de croissance est supérieur à celui de la France. Pourtant, les inégalités y sont bien plus prononcées qu’en France.

Dans leur dernier ouvrage « Le Triomphe de l’injustice : richesse, évasion fiscale et démocratie », les économistes Emmanuel Saez et Gabriel Zucman comparent la situation des deux pays. Ainsi, aux États-Unis, en 2018, le revenu national s’élevait à 17 500 milliards de dollars – soit 72 500 dollars par adulte en moyenne – mais dans le même temps, les 50 % des Américains les plus modestes partageaient environ 12,5 % du revenu national, soit un revenu de 18 500 dollars.

En France en revanche, sur la même période, un adulte gagnait en moyenne 53 000 dollars. Cependant, les 50 % des Français les plus modestes gagnaient 22,5 % du revenu national, soit en moyenne 23 400 dollars annuels, bien plus que les 50 % des Américains les plus modestes.

La difficile définition de la richesse

Par ailleurs, le PIB sous-estime certaines richesses et en surestime d’autres. Ainsi le travail domestique représenterait, selon une étude de 2010 de l’INSEE, environ 15 % du PIB soit, 292 milliards d’euros par an. Si l’on se fie à la mesure de l’INSEE, le PIB devient alors un véritable point aveugle. Il en va de même pour l’économie souterraine dont le poids serait de 13 % selon un rapport du Conseil d’orientation pour l’emploi de février 2019. En somme, si l’on additionne l’économie domestique et l’économie souterraine, c’est environ 27 % du revenu national produit chaque année qui serait invisible à la statistique officielle.

Le PIB sous-estime très largement les contributions du secteur non marchand, qui est simplement enregistré à partir de ses coûts de production et non en fonction de sa valeur ajoutée. De ce fait, au lieu d’être considéré comme une source de richesses, ce secteur apparaît souvent comme un coût qui pèse sur le secteur privé. À l’inverse, certaines activités sont surestimées à l’instar des dépenses dites défensives, qui ont pour objectif de réparer par exemple les effets de la pollution ou des désastres écologiques.

Plus profondément, la question du PIB pose une double interrogation. L’une porte sur le sens de la richesse à travers l’histoire. La pensée économique a été oscillante à ce sujet. Pour les physiocrates, la richesse ne pouvait que venir de la terre. Pour les classiques d’Adam Smith à John Stuart Mill, la richesse était composée de biens produits destinés à être vendus. Jean Baptiste Say, pourtant rattaché à ce courant, tenta d’inclure les services dans la richesse.

Mais cette proposition ne fit pas consensus. Adam Smith quant à lui distingua le travail productif du travail improductif. Ce dernier incluait les services, le travail des fonctionnaires, l’entretien des maisons par le personnel domestique ou encore le travail des comédiens. Les frontières de la richesse et de ses sens n’ont eu de cesse d’être mouvantes. En 1976, une modification des normes de la comptabilité nationale intégra la richesse non marchande.

Un indicateur à réinventer

Les modifications des structures de nos économies et la transition énergétique en cours vont conduire inévitablement à une révision de notre conception de la richesse. D’autre part, notre conception de l’économie sous forme d’une comptabilité nationale mobilisant des agrégats économiques est le fruit de la crise des années 1930 et trouva sa pleine prospérité dans l’après -guerre.

À l’époque, il était important de disposer d’outils à même de renseigner les gouvernements pour leur permettre une action plus efficace en matière de crise ou de reconstruction. Cette façon de penser les relations entre les agents économiques est bien loin de celle d’Adam Smith, par exemple.

Pour l’heure le PIB reste l’outil statistique le plus utilisé et son remplacement est régulièrement évoqué sans jamais être réalisé. Par ailleurs, le PIB tel qu’il fut pensé par ses pionniers, comme Simon Kuznets, n’avait pas vocation à rendre compte du bonheur.

C’est ici que surgit un paradoxe : les sociétés contemporaines rêveraient d’un meilleur indicateur plus qualitatif, mais la quantophrénie guette toujours. La batterie d’indicateurs et d’outils de mesures ne cesse de réintroduire du quantitatif là où se rêve du qualitatif. La tâche de trouver le bon indicateur macroéconomique qui tiendrait compte du social, de l’environnemental et de l’économique semble impossible.