LA GUERRE DES MÉTAUX RARES - Guillaume Pitron

L’ouvrage de Guillaume Pitron, La Guerre des Métaux rares (2018), se situe à contre-courant des discours qui appellent avec enthousiasme à mettre en œuvre une « transition » énergétique grâce aux « technologies vertes ». 

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L’auteur révèle les méfaits des technologies arbitrairement qualifiées de « technologies vertes ». Outre l’impact environnemental néfaste de ces dernières, la transition énergétique occidentale entraîne une véritable mutation des rapports de forces internationaux, rendant l’Occident presque entièrement dépendant de la Chine.

Ce qu’il faut retenir :

En engageant la transition énergétique, faussement écologique, vers les technologies vertes et numériques, l’Occident se délivre de sa dépendance envers les pays de l’OPEP, mais pour se placer sous l'emprise de la Chine.

Cette dépendance est d’autant plus grande que l’imprévoyance des États occidentaux (du moins celle de la France et des États-Unis) et leur attachement dogmatique aux lois du marché ont contribué à affaiblir leurs positions en permettant aux entreprises les plus stratégiques pour l’économie et la défense, de délocaliser en Chine.

Le problème de la limitation des ressources, initialement celui des hydrocarbures, se pose également pour les métaux rares.

Biographie de l’auteur

Titulaire d’un master de droit international de l’université de Georgetown, Guillaume Pitron commence une carrière de juriste, avant de rapidement s’orienter vers le journalisme auprès du Monde diplomatique, de Géo et du National Geographic. Spécialisé dans les enjeux politiques, économiques et environnementaux liés à l’exploitation des matières premières, Guillaume Pitron rédige son premier ouvrage, La Guerre des Métaux rares, résultats de six années d’investigations. L’ouvrage lui valut d’être lauréat de nombreux Prix, parmi eux le Grand Prix BFM Business du livre d’économie et le Prix du livre d’économie 2018.

Avertissement : Ce document est une synthèse de l’ouvrage de référence susvisé, réalisé par les équipes d’Élucid ; il a vocation à retranscrire les grandes idées de cet ouvrage et n’a pas pour finalité de reproduire son contenu. Pour approfondir vos connaissances sur ce sujet, nous vous invitons à acheter l’ouvrage de référence chez votre libraire. La couverture, les images, le titre et autres informations relatives à l’ouvrage de référence susvisé restent la propriété de son éditeur.

Synthèse de l’ouvrage

1. La malédiction des métaux rares

Les métaux rares, au nombre d’une trentaine, sont des métaux dérivés des grandes familles de métaux usuels (fer, cuivre, plomb, etc.). Ils sont présents en proportions infimes dans la croûte terrestre. La découverte des propriétés exceptionnelles de ces métaux durant les années 1970 permit d’envisager la fin de la dépendance au charbon et au pétrole, au profit d’une énergie « propre » produite en se servant des propriétés multiples de ces métaux : chimiques, catalytiques, optiques, semi-conductrices, magnétiques, etc.

Entre autres, ces métaux peuvent permettre de transformer des énergies naturelles, notamment thermiques ou mécaniques, en courant électrique (à l’instar des panneaux solaires ou des éoliennes), de piéger les émissions de CO2 des pots d’échappement, ou encore de réduire la consommation d’électricité pour s’éclairer. Plus largement, ils peuvent servir à améliorer le rapport entre la taille de l’objet, sa puissance ou son efficacité, et son prix. La découverte des aimants de terres rares, 100 fois plus puissants que ceux de ferrite, ouvrit ainsi la voie au développement des moteurs électriques dont le rôle dans le développement des technologies vertes est essentiel.

Les technologies « vertes » permettent également la régulation des flux d’énergie en fonction des besoins. Cette régulation entraîne le développement de technologies numériques de pointes, c’est-à-dire d’appareils connectés formant un « réseau intelligent » capable de réguler le flux entre le producteur d’énergie et le consommateur (par exemple, les compteurs Gazpar). Évoluant en parallèle, ces technologies vertes et numériques forment aujourd’hui un écosystème fort de plusieurs millions d’emplois et représentant un marché particulièrement lucratif. Ce marché est, en effet, sous-tendu par des politiques environnementales de plus en plus strictes, notamment en Europe (objectif UE : -40 % d’émissions de CO2 d’ici 2040 par rapport à 1990 et augmentation de 27 % de la part des énergies renouvelables).

Cependant, le désir des économies capitalistes occidentales de se libérer des énergies fossiles les rend de plus en plus dépendantes aux métaux rares. Si, aujourd’hui, la consommation mondiale de métaux divers est de l’ordre de 2 milliards de tonnes/an, la demande de métaux rares s’accentue. Il est prévu que, d’ici 2035, la demande de germanium soit multipliée par 2, celle de scandium par 9, et celle de cobalt par 24. Or, les États producteurs, bien que nombreux, sont principalement des pays non occidentaux (Russie, Brésil, Afrique du Sud, Rwanda…), et surtout, la Chine. Cette dernière a un quasi-monopole sur la production mondiale des 28 ressources minérales les plus utilisées par l’industrie des technologies vertes.

Cependant, l’exploitation de mines de métaux rares est très polluante et nocive pour la santé des populations. Même soumise à un contrôle sanitaire rigoureux, elle s’apparente à une catastrophe écologique et humaine. Lorsque ces métaux sont extraits, ils sont liés à des éléments radioactifs, dont il faut les séparer à l’aide de réactifs chimiques (acides sulfuriques et nitriques), en répétant cette opération de nombreuses fois. Le raffinage est également fortement consommateur d’eau (environ 200 m3 pour une tonne de métaux rares extraite), laquelle se charge en éléments radioactifs.

Les normes environnementales et sociales, plus ou moins laxistes selon les États, et la nature légale ou clandestine des mines exploitées – lesquelles prolifèrent en raison du caractère extrêmement lucratif et confidentiel de ce marché – sont fréquemment responsables de catastrophes écologiques et humaines. Celles-ci se traduisent généralement par une pollution de l’eau et des sols du fait de déversions accidentelles ou volontaires d’eau chargée de produits chimiques et d’éléments radioactifs dans les cours d’eau, lesquels rendent les sols infertiles.

Selon le rapport Blacksmith Institute de 2016, l’industrie minière occupe ainsi la deuxième place parmi les industries les plus polluantes du monde, loin devant l’industrie pétrochimique qui ne se trouve pas même dans le « top ten ».

2. La part d’ombre des technologies vertes et numériques

Contrairement aux apparences, le bilan écologique des technologies vertes est très négatif dès lors que l’on prend également en compte le coût environnemental de l’extraction, du raffinage et de l’acheminement des matériaux qui les composent. Bernard Tourillon, le directeur d’Uragold, une entreprise produisant le silicium contenu dans les panneaux solaires, a ainsi calculé le coût écologique d’un panneau solaire. En raison de l’intégration de silicium dans sa fabrication, un panneau solaire génère à lui seul 70 kg d’émissions de CO2. Par conséquent, parce que la demande mondiale en panneaux solaires augmente (23 %/an), chaque année la pollution supplémentaire émise par la fabrication des panneaux solaires est équivalente à l’émission annuelle de CO2 de 600 000 véhicules.

De même, les recherches de l’avocat John Petersen ont établi qu’en 2012, « [l]es véhicules électriques peuvent être techniquement possibles, mais leur production ne sera jamais soutenable d’un point de vue environnemental ». En effet, le cycle de vie d’une voiture électrique de type Tesla modèle S de 120 km d’autonomie génère « seulement » l’équivalent des ¾ des émissions de CO2 que génère le cycle de vie d’une voiture normale carburant au pétrole. Mais, ce coût augmente et dépasse celui d’une voiture normale si l’électricité utilisée provient d’une centrale à charbon. Par ailleurs, les batteries au lithium, qui constituent la technologie de référence en la matière, sont extrêmement lourdes (544 kg pour une Tesla avec 120 km d'autonomie) et entraînent ainsi la consommation d’une importante quantité de métaux rares (d'autant plus importante que nous ne savons pas encore les recycler).

Les technologies numériques dissimulent aussi, derrière la façade du virtuel, un coût environnemental plus concret. En effet, la transition énergétique implique l’utilisation de technologies numériques afin de réguler les flux d’énergie (grâce aux réseaux intelligents), de « donner accès » aux consommateurs au principe des « communaux collaboratifs » (comme Blablacar, Drivy, etc.) et afin de créer un monde totalement dématérialisé qui, en apparence, doit permettre de vaincre le phénomène de déforestation.

La réalité est cependant bien différente. La transition énergétique a créé une industrie électronique requérant une consommation pléthorique de métaux rares (la fabrication d’une puce de téléphone de 2 g s’accompagne de 2 kg de matériaux rejetés), mais aussi d’énergie, en particulier de centrales électriques : « Si le cloud était un pays, il se placerait au cinquième rang mondial en termes de demande d’électricité ». Cette technologie numérique verte et virtuelle se traduit également par la production de kilomètres de câbles, de millions d’appareils informatiques, d’immenses entrepôts de stockage de données, ainsi que de satellites (dont la construction entraîne également l’instauration d’infrastructures pour les concevoir, les envoyer dans l’espace et les gérer). En somme, l’impact environnemental du numérique est loin d’être virtuel.

Si des initiatives apparaissent pour tenter de recycler les métaux rares contenus dans les déchets électroniques, le coût est actuellement largement supérieur à celui de leur extraction. En effet, ces métaux sont bien souvent utilisés dans la fabrication d’alliages (par exemple : GLARE, acier, aimants d’éoliennes ou de véhicules électriques). Leur dés-alliage représente aujourd’hui un coût énergétique important. La question du traitement de ces déchets, que la convention de Bâle de 1989 interdit de traiter à l’étranger, se pose ainsi de manière accrue. Mais, camouflés sous des appellations autres (sous couvert d’une « aide humanitaire » par exemple), les pays occidentaux renvoient les déchets issus des technologies vertes et numériques en Asie et dissimulent ainsi aux yeux de la population la face sombre de la transition énergétique.

3. La pollution délocalisée

Le dumping social et environnemental, ainsi que la multiplication des attaques contre des entreprises polluantes présentes en Occident, ont peu à peu poussé ces dernières dans les bras de la Chine. En effet, la présence de terres rares est attestée dans de nombreux États, notamment aux États-Unis et en France, et, jusqu’à récemment, ces derniers les exploitaient encore. De 1965 à 1985, les États-Unis étaient ainsi l’un des leaders mondiaux en matière d’exportation de métaux rares, notamment grâce à la mine de Mountain Pass, exploitée par l’entreprise Molycorp.

En France, le site de La Rochelle, de l’entreprise Rhône-Poulenc, raffinait quant à lui près de 50 % de la production mondiale de métaux rares et fournissait également, à EDF, l’uranium issu des opérations de raffinage. Preuve de son importance stratégique, sociale et économique, les activités industrielles et de recherches de cette entreprise étaient étroitement protégées par la DGSI du risque d’espionnage industriel.

Mais, de multiples accidents de fuite d’eau contaminée et de nombreuses plaintes concernant la pollution des sols et de l’air entraînèrent des poursuites judiciaires contre Molycorp qui préféra finalement succomber aux avantages comparatifs qu’offrait la Chine. L’entreprise ferma son site en 2002 et délocalisa en Chine, où les réglementations environnementales et de travail étaient bien inférieures aux réglementations américaines.

Il en fut de même pour le site de La Rochelle de Rhône-Poulenc. Quelques accidents de rejet de boues non traitées, ainsi qu’un taux de radioactivité 1000 fois supérieur à la moyenne locale autour des lieux d’évacuation des eaux, pourtant traitées en station, eurent raison de l’entreprise. Au lieu de fermer définitivement en France, elle choisit de délocaliser uniquement les activités polluantes de raffinage en Chine où les normes environnementales étaient bien moindres. En plus de faire cesser les attaques de collectifs, d’ONG ou de l’administration, ces entreprises augmentaient leurs marges bénéficiaires et diminuaient le prix pour les consommateurs.

Théorisé en 1991 par Lawrence Summer, l’économiste en chef de la Banque Mondiale, le principe de la délocalisation des industries polluantes vers les pays pauvres et « sous-pollués » a modelé une représentation faussée de la pollution dans le monde. Le principe de délocalisation organise ainsi les relations entre les États émergents pollueurs et les États occidentaux, consommateurs de technologies « propres », qui n’ont que l’apparence de la vertu.

Cette parcellisation des chaînes de production, rendue possible par la mondialisation, fut également accentuée par les facilités d’approvisionnement en métaux rares durant les années 1990. Alors que, jusque dans les années 1980, les États conservaient des stocks stratégiques de métaux rares, ces derniers furent vendus à la fin de la Guerre froide, lorsque l’Occident fut libéré de la « menace communiste ». Cet afflux massif fit chuter le prix des métaux rares et facilita l’approvisionnement des entreprises.

En effet, les années 1990 sont marquées par la déliquescence de la prévoyance des États, et de la France en particulier. Ce fut le cas du Bureau de la Recherche Géologique et Minière, fondé après la Seconde Guerre mondiale. Il avait pour fonction d’identifier et de prospecter les sites miniers à travers le monde. Très actif durant les années 1980, ce Bureau de renommée mondiale, avait en effet bénéficié de la prise de conscience générale en ce qui concerne la rareté des ressources, à la suite des deux chocs pétroliers.

Cependant, la disparition de la menace soviétique à la fin de la Guerre froide diminua la nécessité d’assurer l’approvisionnement stratégique de l’armée française en métaux rares. Les activités de prospection et d’exploitation minière du Bureau périclitèrent faute d’investissements à partir des années 1990. Or, cette absence de prévoyance à long terme et de sécurisation de l’approvisionnement posait un grave problème stratégique en matière de souveraineté minière, non seulement concernant les entreprises françaises, mais surtout concernant l’armée française, étant donné la forte dépendance des technologies militaires aux métaux rares.

La confiance aveugle envers le génie logistique, caractéristique du mode de pensée libéral, parvenait ainsi pour la première fois à s’imposer au réflexe archaïque de « peur du manque » qui sous-tendait les politiques de défense des États souverains depuis des siècles, à l’instar du Royaume-Uni de Winston Churchill. Lors de la conversion de la flotte anglaise du charbon au mazout, ce dernier avait en effet pris soin de signer des accords avec des États producteurs et d’entrer dans le capital des principales compagnies pétrolières afin de sécuriser l’approvisionnement de l’armée anglaise. Historiquement, un tel manque de prévoyance de la part de l’État français vis-à-vis des ressources dont dépendent les technologies de défense d’un pays est donc inédit.

4. L’Occident sous embargo

Contrairement à la France, les États producteurs de métaux rares sont bien conscients de l’importance de ces ressources dans le monde. Aussi, depuis les années 2000, ils font preuve d’une prévoyance renforcée.

Premier pays producteur de métaux rares pour tous les éléments les plus stratégiques pour le siècle à venir, la Chine contrôle désormais le marché dans son ensemble. En effet, étant l’un des États au monde le plus vigilant en matière d’approvisionnement présent et à venir (agricole, énergétique et minéral), la Chine a progressivement développé la chaîne de valeur aval de la filière des métaux rares, c’est-à-dire, ce qui concerne les produits dérivés. Elle engloutit aujourd’hui à elle seule 45 % de la consommation mondiale des métaux rares et, étant à la fois producteur et consommateur principal, contrôle les cours du marché des métaux rares. Toutefois, depuis les années 2000, la Chine n’a cessé de diminuer ses exportations, passant de 65 000 tonnes en 2005 à 30 000 tonnes en 2010, afin de préserver son approvisionnement interne.

L’importance stratégique des métaux rares est progressivement devenue une véritable arme politique au service de la Chine, lui permettant de facilement paralyser une économie qui repose sur l’industrie high-tech (comme le Japon) ou qui en dépend (comme la plupart des pays occidentaux). Par exemple, le conflit sino-japonais concernant la souveraineté sur les Îles Senkaku (lesquelles sont revendiquées par la Chine, mais rattachées au Japon) a conduit la Chine à mettre en place un embargo officieux de métaux rares contre le Japon, ce qui a terriblement touché le pays.

Les autres États producteurs de métaux rares ont également pris conscience de l’aubaine que représente cette ressource. Un véritable protectionnisme minier apparaît. Les implantations de compagnies étrangères sont freinées, les exportations de certains métaux sont désormais soumises à quotas voire interdites dans la plupart des pays producteurs, comme la Chine, l’Indonésie, l’Argentine, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Kazakhstan, ou la Russie.

Pour les États non producteurs, la situation devient donc extrêmement critique, non seulement du fait de la rareté des ressources, mais aussi en raison de la forme même de ce marché. Relativement confidentiel, il est moins soumis aux lois d’offres et de demandes qu’à des considérations diplomatiques et politiques. La règle capitaliste selon laquelle « le client est roi » est ainsi inopérante pour les métaux rares, où les négociations se font de gré à gré.

5. Main basse sur les hautes technologies

Les champs d’application des métaux rares furent largement sous-exploités et ignorés jusqu’à la découverte de l’aimant de terres rares en 1983. 100 fois plus petit qu’un aimant de ferrite, mais doté d’une puissance équivalente, il marque le point de départ de l’essor des technologies électriques et électroniques. Rapidement, la Chine nourrit l’ambition de contrôler la production des métaux rares, mais aussi toute la chaîne de valeur aval. La première vague de délocalisations des activités de raffinage des métaux rares, au cours des années 1990 (par Rhône-Poulenc, Molycorp, mais aussi le groupe électronique japonais Hitachi), fournit à la Chine l’écosystème initial sur lequel appuyer une branche de recherches et développements.

Cette technique de captation des entreprises stratégiques fut renforcée au tournant des années 2000. En plus du dumping social et environnemental, la Chine attirait les industriels des technologies de pointe (notamment d’aimants) en leur proposant une facilité d’approvisionnement en minerais, tandis qu’elle restreignait, en parallèle, ses exportations à l’international et déstabilisait ainsi les potentiels concurrents. Persuadés qu’ils avaient une avance technologique irrattrapable, les États occidentaux laissèrent la mondialisation opérer. Ils ne s’inquiétèrent ni de la désindustrialisation rampante ni du rattrapage technologique chinois qui s’ensuivrait.

En 2001, pourtant, grâce aux transferts technologiques et aux recherches, la Chine avait atteint le même niveau technologique que l’Occident. Elle contrôle aujourd’hui presque la totalité de la chaîne de valeur relative à l’utilisation des aimants et bientôt de celle des métaux rares. Principalement situées dans la région de Baotou, ces industries, désormais chinoises, extraient, raffinent puis fabriquent les téléphones, les voitures électriques, les turbines pour éoliennes, etc.

6. Le jour où la Chine a devancé l’Occident

Après la mort de Mao Tse-Tong en 1976, le Président Deng Xiaoping engagea un tournant dans la politique du pays : son développement ne devait plus provenir de l’agriculture, mais de la science et de la technologie.

Si la Chine n’avait alors que peu d’ingénieurs et d’individus éduqués, elle compensa ce désavantage initial par une méthode toujours en vigueur aujourd’hui : la compétitivité de sa main-d’œuvre, la dévaluation du yuan, de possibles économies d’échelles pour les entreprises grâce à une population nombreuse et surtout, grâce à la négociation de contrats de « joint-venture » avec les entreprises. Plus précisément, la Chine négocie, en échange de multiples avantages comparatifs offerts aux entreprises étrangères, le partage des brevets avec ces dernières. Cette technique lui permit d’acquérir les connaissances technologiques qui lui manquaient (notamment concernant les aimants). Un fort investissement sur l’éducation et la recherche permit également aux ingénieurs chinois d’intérioriser puis d’améliorer les technologies occidentales.

Considérant l’enjeu que représente une population nombreuse et en voie de « gentrification », l’objectif du gouvernement chinois consiste à assurer, à terme, son autosuffisance et son indépendance vis-à-vis des technologies occidentales. Cette dépendance aux technologies étrangères est ainsi passée de 60 % à 30 % entre 2006 et 2020. Le pays tend à surpasser l’Occident dans de nombreux domaines : les transports, l’électronique (conception de l’ordinateur le plus puissant au monde), le spatial (envoi du premier robot sur la Lune et celui d’un humain d’ici 2036), etc. En 2015, la Chine était ainsi le pays ayant déposé le plus de brevets au monde (1,1 million). Elle est également le premier pays producteur d’énergie verte au monde et aspire à devenir leader mondial de la transition écologique.

À l’inverse, la délocalisation vers la Chine de la majorité de la chaîne de valeur liée aux métaux rares depuis leur extraction jusqu’aux produits finis à forte valeur ajoutée, a été estimée à un transfert de richesses équivalent à 4000 milliards de dollars de l’Occident vers la Chine depuis 1965. Et cette estimation ne prend pas en compte les pertes de richesses liées à la fiscalité ainsi qu’aux activités périphériques (logistiques, recherches, services…) qui auraient normalement dû constituer l’écosystème entourant ces filières, si ces dernières n’avaient pas été délocalisées.

En somme, le défi de la transition énergétique vers les technologies vertes a contribué à affaiblir l’Occident, par la désindustrialisation, le plaçant ainsi sous la dépendance de la Chine.

7. La course aux missiles intelligents

Les métaux rares sont aujourd’hui intégrés dans la fabrication de tous les équipements des armées modernes (radars, satellites, drones, avions, chars, destroyers…). Leur importance stratégique avait d’ailleurs conduit les États-Unis, en 1973, à interdire aux fabricants d’armes destinées à la Défense américaine de s’approvisionner auprès de producteurs étrangers.

Cependant, de l’autre côté du Pacifique, l’ambition industrielle chinoise n’a d’égal que son ambition militaire. Depuis les années 1980, l’armée chinoise a en effet connu une triple mutation : doctrinale (ouverture de la guerre hors du territoire), organisationnelle (création d’une armée de métier) et technologique. Le pays prit conscience de son retard en matière technologique lors de la Guerre du Golfe et, depuis, a engagé un processus de rattrapage relativement similaire à celui concernant les métaux rares : elle attire à elle les entreprises stratégiques étrangères qui répondent à l’appât du gain.

Ainsi, en 2006, l’entreprise Magnequench, principal fournisseur d’aimants de l’armée américaine, délocalisa l’un de ses sites de Valparaiso à Tianjin, avec tous les secrets de fabrication. Ainsi équipés des aimants Magnequench, les missiles et roquettes chinois permettent désormais à la Chine d’empêcher quiconque de s’introduire en mer de Chine méridionale.

Grâce à un budget important – deuxième plus gros budget après les États-Unis en 2020 –, la Chine est devenue le principal concurrent militaire de l’Occident, d’autant plus dangereux qu’il détient les métaux précieux indispensables à l’armement des armées occidentales.

Outre le risque de défaut d’approvisionnement, le risque d’espionnage est également réel comme le révèle l’affaire du Jet Furtif F-35. Créé pour concurrencer le Rafale français, l’avion de chasse américain dont le coût s’élevait à 400 millions de dollars par avion, avait été commandé à 2500 exemplaires par plusieurs États (Royaume-Uni, Japon, Corée du Sud, Italie, etc.). En 2012, on découvrit que certains des aimants utilisés provenaient d’un sous-traitant chinois. Cette découverte éveilla des craintes sur la possible intégration de logiciels malveillants ou d’espionnage.

8. Extension du domaine de la mine

À production d’électricité équivalente, les technologies vertes consomment beaucoup plus de matières premières (par exemple, l’éolien consomme 50 fois plus de fer, de cuivre et de verre et 90 fois plus d’aluminium). Si la croissance économique mondiale se maintient, les besoins de métaux rares vont doubler d’ici à 2040. Autrement dit, il faudra extraire plus de minerais en une vingtaine d’années qu’au cours des 70 000 dernières années. Or, à ce rythme de croissance, une quinzaine des principaux métaux utilisés par ces technologies seront épuisés d’ici 2050.

En outre, avec le temps qui passe, la quantité d’énergie nécessaire à l’extraction des minerais et des hydrocarbures augmente. Aujourd’hui, à consommation d’énergie équivalente, 10 fois moins d’uranium est extrait qu’il y a trente ans. Autrement dit, dans un avenir proche, le coût d’extraction en énergie du minerai ou de l’hydrocarbure sera nécessairement supérieur à la quantité d’énergie récoltée.

Les États prospectent ainsi et cherchent à avoir une emprise sur des mines à travers le monde. La Chine, qui restreint ses propres exportations, tend en parallèle à renforcer sa présence dans le reste du monde (en Afrique, dans le Caucase, dans les mines américaines telles Mountain Pass) – des opérations facilitées par sa capacité à influencer, à la baisse, le cours des métaux en fonction de ses besoins. Les manœuvres diplomatiques pour écarter un concurrent ou nouer des accords bilatéraux sont également pratique courante, défiant ainsi les lois fondamentales d’offre et de demande, propres au capitalisme. Paradoxalement, « [l]es terres rares ont beau être l’une des clés de la résilience du capitalisme, leur exploitation [nécessite] d’en défier la logique ».

9. La fin des derniers sanctuaires

La France est un « géant minier » et, si ces mines étaient exploitées (notamment pour le tungstène, l’antimoine, ou le germanium), elle serait classée parmi les plus grands producteurs mondiaux. Face à cette manne potentielle pour le redressement économique, Arnaud Montebourg eut l’initiative de relancer l’exploitation des mines françaises, abandonnées depuis les années 1980, par la création la « Compagnie Nationale des Mines de France », une entreprise publique. Son successeur, Emmanuel Macron, enterra le projet pour une double raison : d’une part écologique, et, d’autre part, en raison des difficultés que risquait de provoquer la concurrence entre cette entreprise publique et Areva et Eramet.

En outre, le projet de réouverture des mines révéla la grande hypocrisie des organisations écologistes. Ces dernières manifestèrent alors contre l’exploitation des mines pourtant nécessaires à la fabrication de technologies vertes qu’elles appelaient de leurs vœux. Au lieu d’éveiller la lutte pour les véritables problématiques écologiques (l’obsolescence programmée ou encore l’établissement de normes et de barrières écologiques aux frontières…), l’éloignement physique de la réalité polluante des technologies vertes assurait le maintien d’une bonne conscience collective, de la paix sociale, et des profits des entreprises.

S’il convient de préserver l’environnement proche du citoyen occidental, afin de lui éviter une prise de conscience désagréable, la prospection minière gagne désormais le fond des océans. On observe ainsi une ruée sur les demandes de permis d’exploration des fonds marins fondé sur la souveraineté qu’un État peut revendiquer sur le plateau rattaché à ses eaux territoriales.

L’espace semble lui aussi attiser les convoitises. À l’occasion du passage près de la Terre de l’astéroïde 2011 UW-158, recélant à lui seul quelque 90 millions de tonnes de métaux rares, le président Barack Obama s’est empressé d’établir le US Commercial Space Launch Competitiveness Act, en 2015. Cette loi assurait la propriété des ressources saisies dans l’espace à toute personne en mesure de les exploiter, c’est-à-dire les quelques multimilliardaires américains. L’Europe prit des mesures similaires en 2016 en entérinant l’Asteroid Mining Plan, qui promet une aide financière à toute compagnie minière spatiale qui s’installerait en Europe.

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