La communication des grands industriels laisse croire à une action résolue sur le plan écologique alors qu'il n'en est rien. Mr Mondialisation, qui a donné naissance à un média indépendant du même nom – un think-tank informel et citoyen qui alerte et informe sur les scandales environnementaux et sociaux de notre époque – fait paraître « Vous êtes l'évolution » (Massot, 2023), dans lequel il dresse à la fois l'état des lieux et les perspectives extrêmement préoccupantes des ravages environnementaux, tout en soulignant la nécessité d'une décroissance volontaire fondée sur de nouveaux imaginaires.

Opinion Environnement
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publié le 17/10/2023 Par Laurent Ottavi
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Laurent Ottavi (Élucid) : Selon vous, l'effondrement à venir, contrairement à ce qu'en montrent les films-catastrophes, sera progressif et non pas soudain. À quoi ressemblera « la succession de vagues qui ébranleront le monde », dont vous parlez dans le livre, si rien n'est fait pour enrayer la tendance actuelle ?

Mr Mondialisation : En effet, l'effondrement tel que théorisé n'est pas uniforme, binaire ou parfaitement spectaculaire. Bien sûr, les inondations, les feux géants, les sécheresses, les vagues de chaleur, les pics de pollution, les victimes quantifiables des politiques industrielles… tout cela s'accentue jour après jour. Bien sûr, les images ahurissantes de ces catastrophes se succèdent dans l'actualité chaque année comme autant de démonstrations que quelque chose de grave est en cours. Malgré tout, l'effondrement ne se manifeste pas comme un choc global : il n'est pas cinématographique, romantique ou héroïque. Il est lent, disparate, inégal, confus… Et cette irrégularité dans la déflagration du monde, comme un long cancer avec des jours plus douloureux que d'autres, c'est précisément ce qui enferme une majorité d'entre nous dans le déni ou l'assurance que « tout ira bien » à la fin. Ou pire : que notre suicide collectif serait bénéfique pour la planète...

Or, comme on l'explique dans notre livre, ce n'est pas si simple. Nous entrons dans une période de grandes injustices (les populations les plus touchées par le changement climatique en sont les moins responsables). Nous aurions en tout cas tort de croire que les menaces (déjà en cours) annoncées par de très nombreux scientifiques ne nous concernent pas parce que notre vieux modèle de société paraît tenir encore debout et promet de nous abreuver éternellement de son confort et de sa croissance infinie.

« Les menaces qui pèsent sur l'habitabilité de notre planète sont surtout vouées à créer des tensions géopolitiques et civiles inédites. »

Sous nos pieds, le sol est bel et bien en train de se désagréger. Or, selon de nombreuses prévisions scientifiques, le pire à venir n'est pas environnemental, mais social. Outre la montée des eaux, la chute de la biodiversité, les canicules, le manque de ressources, la déforestation, les pollutions ou les montées des températures, les menaces qui pèsent sur l'habitabilité de notre planète sont surtout vouées à créer des tensions géopolitiques et civiles inédites : pénuries de nourriture, d'eau, de minerais, d'énergie, etc. En Occident, avant de subir le manque, nous connaîtrons et connaissons d'ailleurs déjà des enjeux sociétaux de taille à l'aune desquels il nous faudra décider quel genre d'espèce nous sommes.

Nous devons dès à présent entendre que la question la plus cruciale est la suivante : voudrons-nous nous battre les uns contre les autres pour des miettes de pain dans une société fracturée, ou préférons-nous avancer collectivement, dans l'entraide et la décroissance volontaire en cessant d'alimenter un modèle qui profite toujours plus à une minorité au détriment du monde vivant dans son ensemble ? Pour rappel : 1 % des plus riches polluent plus que la moitié la plus pauvre de la planète. Il y a suffisamment sur Terre pour nourrir tous les êtres humains, mais pas assez pour contenter la folie productiviste. Le problème est effectivement écologique au sens large : c'est notre manière d'habiter le monde, d'y cohabiter, qu'il s'agit de repenser en profondeur.

Élucid : Face à l'ampleur des difficultés, craignez-vous un glissement vers des régimes autoritaristes, voire totalitaires, pour préserver les privilèges de quelques-uns et maintenir une organisation économique condamnée à l'échec ?

Mr Mondialisation : C'est peut-être ce qui est le plus palpable, le plus actuel en France en ce moment. La dérive autoritaire de la Macronie n'est désormais plus une menace, elle est avérée. Avec la dissolution des Soulèvements de la Terre, les menaces ouvertes proférées par le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin contre la ligue des Droits de l'Homme, la criminalisation des activistes qui défendent leurs droits et celui des générations suivantes à vivre sur une planète respirable, les alertes répétées d'Amnesty concernant le traitement des journalistes en France, les décrets et projets de loi passés de force à l'Assemblée via des manœuvres antidémocratiques comme pour la réforme des retraites, l'activation de nos caméras à distance par la police ou la vidéosurveillance introduite par la voie des JO2024...  tous ces événements sont autant d'indices qui démontrent le glissement progressif de notre pays vers un régime de plus en plus répressif.

Aujourd'hui, il n'est pas bon de contester l'ordre établi par des décideurs insatiables, et cela nous inquiète en tant que média indépendant. Nous restons cependant confiants : la violence de leur réplique témoigne de leurs inquiétudes. Politiciens, banques, industriels, milliardaires… ils savent que leur monde de privilèges est en fin de vie. Reste à nous organiser pour accélérer le processus et construire une suite plus digne et viable. Et, c'est notre conviction, ce ne sera pas possible sans une information indépendante et rigoureuse, profondément consciente des enjeux.

« En employant leurs propres « experts », les industriels ont réussi à faire retarder, voire annuler, toutes les décisions allant à l'encontre de leurs perspectives financières. »

Les sombres perspectives dont vous avez parlé font pour le moment l'objet d'une contestation ou d'un déni. À quels moyens les grands industriels recourent-ils pour inventer une autre réalité à leur avantage et faire porter la responsabilité écologique sur les épaules du consommateur ?

En effet, nous en parlons dans plusieurs dossiers du livre, notamment celui sur les stratégies bien rodées des industriels pour nous maintenir sous perfusion de produits destructeurs et « nous tuer à petit feu »…  Aussi étrange que cela puisse paraître, nous sommes encore globalement mal-informés concernant les intérêts purement économiques et égoïstes des industriels, ce qui est à la fois troublant sachant le nombre d'enquêtes qui dévoilent leurs méfaits, mais prévisible également quand on sait les moyens colossaux investis par ce secteur dans son image (via le lobbyisme, la publicité et désormais le neuro-marketing). On parle de plusieurs milliards par an investis pour acheter notre confiance, c'est colossal. Le rapport de force entre notre envie de nous extraire de leur emprise et leur capacité à nous y maintenir est donc évidemment en notre défaveur.

Les industriels ont pour objectif obsessionnel et assumé de s'enrichir davantage chaque année, de faire grossir leurs profits selon une courbe de croissance infinie. Pour cela, ils persistent à exister à une échelle hors norme, selon des codes de rentabilités intenables pour les ressources finies de la Terre. Il y a une dissonance mortelle entre le paradigme industriel et celui de la biosphère. Il y a 50 ans, le rapport Meadows le dévoilait déjà au grand jour. Et ce fut inacceptable pour les profiteurs de ce système. Face aux observations alarmantes des groupes de recherche qui ciblaient pour la première fois le libre marché, les lobbies sont devenus plus agressifs que jamais.

Le lobby du tabac, en première ligne, a élaboré une tactique qui fait encore beaucoup de mal à l'heure actuelle : semer un faux « doute scientifique ». En employant leurs propres « experts », ou en fondant des simulacres d'instituts de recherche, les industriels ont réussi à faire retarder, voire annuler, toutes les décisions allant à l'encontre de leurs perspectives financières. Nous l'avons vu avec les pesticides, qui rendent malades les animaux, les insectes, les humains, et en premier lieu le monde agricole, mais qui ne cessent d'être réintroduits peu de temps après que des associations aient réussi à les faire interdire, sous prétexte que nous n'aurions « pas assez de recul ».

Bien que nous devions essayer le plus possible de nous en libérer, réussir à se défaire totalement des industriels et des logiques de croissance est de fait un privilège qui n'est pas donné à tout le monde tant leur pouvoir est tentaculaire. Ainsi, comme nous le rappelons dans Vous Êtes l'Évolution : si notre marge d'action s'arrête à notre consommation, nous avons déjà perdu ! Et notre livre a pour ambition d'expliquer en profondeur où se situent nos leviers les plus efficaces !

« Nous devons protéger les écosystèmes en l'état avant de prétendre pouvoir les restaurer en replantant aveuglément de jeunes pousses comme le suggère Emmanuel Macron. »

La replantation dont se vantent certains industriels occulte aussi le rôle de poumons planétaires joué par les océans. Pouvez-vous expliquer de quelles manières les océans assurent cette fonction et ce qui les menace aujourd'hui ?

Les forêts sont évidemment essentielles, et nous les détruisons à toute vitesse principalement pour les transformer en hectares de soja OGM pour nourrir le bétail en surnombre destiné à inonder nos rayons de supermarchés. Nous devons protéger les écosystèmes en l'état avant de prétendre pouvoir les restaurer en replantant aveuglément de jeunes pousses comme le suggère Emmanuel Macron. Mais en effet, l'océan est notre premier vrai poumon et il est également en piteux état… Notre frénésie productiviste et consumériste est en train de le vider de sa biodiversité ; le dérèglement climatique déstabilise ses courants et change la nature même des habitats marins, tandis que nos déchets ont modifié sa composition et créé un continent entier de plastiques, sans compter les incidents chimiques, les naufrages de pétroliers, les projets de mines en eaux profondes…

Cet espace gigantesque et mystérieux est pourtant intimement lié à notre vie sur Terre, puisque le phytoplancton est la première source d'oxygène sur notre planète, explique-t-on dans le livre : « au moins la moitié de l’air que nous respirons est prodigué par le phytoplancton ». Cette microalgue est le premier maillon de la chaîne alimentaire océanique, et elle est menacée entre autres par l'acidification des eaux issue de l'activité humaine. Sa survie est par ailleurs interdépendante de celle des baleines, qui savent stocker naturellement le CO2 et dont les excréments servent de nutriments aux phytoplanctons. Quel que soit l'espace menacé, une chose est certaine : notre environnement est bien plus complexe qu'il n'y paraît et nous devrons prendre en humilité pour cesser de détruire en croyant pouvoir réparer simplement par la suite.

Mr Mondialisation, Vous êtes l'évolution, Massot, 2023

Pourquoi la décroissance volontaire vous semble-t-elle la seule option réaliste pour éviter à la fois l'effondrement et le chaos social ? 

La décroissance volontaire, c'est pour dire que, de toute façon, notre situation est critique, mais que nous pouvons choisir de la vivre de manière plus constructive et positive. Nous approchons la tête la première d'un point de non-retour : une minorité d'ultra-riches bénéficiera bientôt seule des dernières ressources terrestres pendant que tous les autres souffriront du manque. Or, nous pouvons choisir de ralentir avant de nous prendre ce mur. Nous pouvons nous organiser en commun pour construire une société plus lente, plus solidaire, davantage tournée vers l'essentiel, plus résiliente et plus engagée dans l'avenir des territoires ; et nous pouvons enclencher ce changement de paradigme dans un temps suspendu, une décroissance consciente, une joyeuse révolte. Ce sera ça ou la violence d'une rupture drastique vécue dans le déni et la frustration.

Pouvez-vous expliquer ce qu'est le paradoxe de Jevons ? De quels risques peut-il nous prévenir en matière de technologies dites « de développement durable » ?

Le paradoxe de Jevons est plutôt méconnu, pourtant il prouve par une simple démonstration que le « capitalisme vert », qu'on appelle aussi « croissance verte » ou « développement durable » est impossible. Il explique combien le solutionnisme techniciste ne nous sauvera pas ; il dément le greenwashing politique en cours, le mythe du tout électrique, celui de la « compensation carbone » des multinationales, ou encore l'idée selon laquelle on doit pouvoir continuer à vivre ainsi, mais plus « proprement ».

Pourquoi ? Eh bien parce qu'à mesure que les améliorations technologiques augmentent l’efficacité avec laquelle une ressource est employée, on observe que la consommation globale de cette ressource augmente. Autrement dit, plus c'est « propre », plus on le consomme, au point d'en revenir finalement à la pollution initiale. Que faire dans ce cas ? Eh bien, revoir notre modèle de société à la source, dans son principe même de croissance sans limites et non pas en nous satisfaisant de modifier la nature des moyens utilisés pour y parvenir.

« Planter des arbres permet d'endormir l'esprit critique des populations quant à la continuation, en coulisses, de la déforestation industrielle massive. »

À propos des énergies renouvelables et de la replantation, vous soulignez la nécessité d'une démarche holistique. En quoi s'en priver peut-il briser les effets positifs de certaines mesures ?

On pourrait croire que chaque pas compte, que tous les efforts sont les bienvenus, même incomplets. Et dans une certaine mesure, c'est vrai. Mais en tant que média indépendant, nous observons également tous les jours les dégâts causés par le greenwashing généralisé : l'endormissement. Par exemple, planter des arbres permet d'endormir l'esprit critique des populations quant à la continuation, en coulisses, de la déforestation industrielle massive. Nettoyer les plages peut laisser penser que tout va bien, tandis que les trafics de déchets à l'échelle mondiale continuent de souiller les pays les plus pauvres, éteignant l'indignation générale qui aurait permis de bousculer les choses structurellement…

Ce vernis nous empêche de voir clair, il plonge notre degré d'alarmisme dans la confusion : on croit agir pendant qu'on fait du sur place et que les véritables criminels échappent à notre vigilance. Ce verdissement est peut-être encore plus dangereux que d'assumer polluer, car il nous plonge dans une « bonne conscience » léthargique.

Ceci dit, nous revenons toutes et tous de loin et il faut bien distinguer une action imparfaite, mais honnête car transparente, d'un verdissement qui sert à détourner le regard de la perpétuation d'un système destructeur. Sans démarche holistique, nous prétendons soigner un cancer avec de l'aspirine.

À quels moyens réalistes devrions-nous recourir pour nous « défaire des mythes capitalistes » ?

Cela fait des années que les scientifiques et les activistes répètent le même discours contre l'idéal capitaliste et en faveur de lendemains plus sains. Dix ans qu'à notre petite échelle de média indépendant nous informons par ce prisme au rythme de publications quotidiennes sur nos réseaux. Nous sommes arrivés au constat qu'il ne s'agit plus seulement de sensibiliser à la dimension délétère de la marche actuelle du monde, mais de proposer de nouveaux imaginaires. C'est ce que propose ce livre : une lecture qui va de la déconstruction de nos évidences et des habitudes dans lesquelles nous avons grandi pour mieux accueillir d'autres narrations.

Le premier pas, c'est d'entendre que les défis de notre siècle impliquent le deuil d'un vieux rêve de consommation débridée et de méritocratie prédatrice. Le second est de s'ouvrir à une autre manière d'aborder son propre bonheur pour mieux nourrir l'harmonie collective. Ce livre veut accompagner cette réflexion, chez celles et ceux qui sont déjà sensibles à ces questions, mais souhaitent aplanir et faire le bilan, comme chez tous ces autres qui ne prennent pas encore la mesure des enjeux, le nient ou sont défaitistes.

C'est en ce sens que nous avons absolument tenu à écrire un dossier final avec toute l'équipe : alors, on fait quoi maintenant ? Une sorte de confession de chaque membre de Mr Mondialisation sur ce qui les motivent à continuer de résister, et de guide pratique quant aux actions concrètes et très différentes sollicitées par chacun et chacune pour changer, si ce n'est le monde, du moins des morceaux de monde.

« Nous sommes en lutte face aux monopoles privés, aux publicitaires, aux pouvoir des GAFAM, aux prismes éditoriaux néolibéraux dissimulés sous une info continue faussement objective. »

Vous relevez dix victoires écologiques passées dans votre livre. Quels enseignements nous apportent-elles ?

De garder l'espoir bien sûr. Qu'une colère unique et organisée est en train de gronder, plus fort qu'on ne l'imagine. Mais surtout que la puissance symbolique des victoires est tout aussi importante que la victoire elle-même : nous sommes des êtres moraux et plus encore que pour gagner contre un industriel, ces luttes assurent la survie de notre part d'humanité, de notre dignité, de notre empathie, du sens de la justice. Sans cela, avant tout, que sommes-nous ? Et que resterait-il à sauver ?

Vous réhabilitez également l'idée de lutte, contre l'idée que la violence engendrerait plus de violence. Qu'entendez-vous précisément par là ?

Nous sommes en lutte, oui. Et non pas en « guerre », notion qui implique deux adversaires de front relativement égaux. Nous sommes en lutte, d'en bas vers le haut, contre un monde-machine, contre ses instruments d'oppression et son arrogance, pour la survie du monde vivant dont font partie les sociétés humaines. Nous ne sommes pas non plus seulement en résistance, ce qui réduirait notre portée à la protection de l'existant, du peu d'existants restant… La lutte, c'est une confrontation proactive, historiquement collective, pensée rationnellement et qui peut être protéiforme : culturelle, politique, écologique, militante, et également médiatique.

Nous sommes en lutte au sens large, en tant que citoyennes et citoyens. Mais également en tant que média indépendant, face aux monopoles privés, aux publicitaires, aux pouvoirs des GAFAM, à la désinformation, à l'abrutissement des cerveaux par le divertissement creux, aux prismes éditoriaux majoritairement d'extrême droite ou néolibéraux dissimulés sous une info continue faussement objective…

L'uniformisation et la fascisation du paysage médiatique sont deux phénomènes inquiétants, les conditions de notre travail sur Internet sont inquiétantes (vagues de harcèlement, algorithmes censeurs, menaces, surveillance, criminalisation…). Notre lutte se manifeste donc dans la persévérance de notre travail d'enquête et d'analyse. Et c'est en ce sens que nous voulions également faire exister notre information dans le monde réel.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

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