Le scrutin législatif du mardi 27 octobre en Israël est-il capital, comme le juge une part notoire de l’électorat juif israélien ? Ou sans réel impact, car il ne changera rien sur l’essentiel, quel qu’en soit le vainqueur ? Analyse du journaliste et spécialiste d'Israël, Sylvain Cypel.

Article Politique
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Par Sylvain Cypel
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Un premier groupe, qui forme environ 75 % de l’opinion israélienne, réunit l’immense majorité de l’électorat juif israélien (les Palestiniens de nationalité israélienne comptant pour 21 % de l’échiquier). Il rassemble deux blocs eux-mêmes hétérogènes, mais qui s’accordent sur un point essentiel : il n’y a aucun moyen de mettre fin au conflit israélo-palestinien autrement que par la force. Ce que les dirigeants du pays plébiscitent également, quel que soit leur positionnement politique.

Ce camp se divise lui-même en deux groupes. D’abord, ceux, de plus en plus nombreux dans l’électorat juif, qui jugent que la seule option est l’expulsion générale des Palestiniens vivant sur le territoire allant de la Méditerranée au Jourdain. Comment ? On ne sait pas trop. On y trouve les colonialistes radicaux, surtout à l’extrême droite messianique, de plus en plus nombreux dans le pays, mais aussi beaucoup de gens soutenant le principal parti de droite, le Likoud, celui de Netanyahou, et des religieux traditionnels.

Ensuite, dans l’autre mouvance, il y a les réalistes et les inquiets, généralement moins brutaux. Le maire de Tel-Aviv a déclaré, le 21 octobre, qu’« après avoir longtemps hésité », il ne pouvait plus « rester silencieux face à la violence des colons » en Cisjordanie. Sur Gaza, il n’a jamais dit un mot en trois ans. Il représente ceux pour qui l’image d’Israël compte, mais qui aimeraient que ledit « transfert » des Palestiniens se réalise un jour. Car « il n’y a pas d’autre solution » est la phrase la plus entendue en Israël. Quand ? Comment ? On verra...

Dans le second groupe, ceux qui voudraient au contraire placer la question palestinienne au premier plan et qui dénoncent le « génocide » perpétré à Gaza sont inaudibles dans cette campagne, hormis dans des sphères particulières. Ils regroupent la très grande majorité des Palestiniens citoyens israéliens et quelques Juifs qu’il est difficile de comptabiliser. Les pessimistes estiment qu’ils regroupent moins d’un pour cent des Juifs israéliens. D’autres, osés, parlent de 2 % à 5 %. Ce qui est sûr, c’est que cette fraction de l’électorat juif se renforce un peu. Elle se regroupe dans des ONG (Médecins contre l’occupation, Rabbins contre l’occupation, il y en a plusieurs dizaines). La presse écrite est la mieux représentée. Très attaqué, le journal « de référence » Haaretz, devenu radicalement critique des politiques « génocidaires » menées par le pouvoir, reste relativement beaucoup lu : on n’adhère pas forcément à ses opinions, mais on sait qu’il informe.

Cela étant, le reste de la presse écrite ou des chaînes de télévision oscille entre soutien total aux thèses les plus effroyables concernant la solution du « problème » palestinien et mutisme utile sur ce qui est advenu et advient encore à Gaza et en Cisjordanie. Ex-chef d’état-major, Gadi Eisenkot s’est empressé, une fois devenu chef de l’opposition, de préciser que depuis le 7 octobre, l’idée d’un État palestinien « relevait de l’illusion ». Donc, dans la bataille électorale, personne ne parle des Palestiniens, ni de leur avenir. Gaza est à 60 kilomètres de Tel-Aviv et Ramallah à 20 kilomètres de Jérusalem. Mais la Palestine est comme invisibilisée. C’est à peine si l’on débat des hooligans messianiques qui se déchaînent quotidiennement contre les paysans palestiniens pour prendre leurs terres.

La Palestine étant occultée du débat, la campagne tourne autour d’une question qui induit toutes les autres : l’avenir de « Bibi ». Les partisans du « roi d’Israël », comme ils le surnomment, jugent que l’enjeu unique consiste à préserver sa présence à la tête du gouvernement. L’homme a été au pouvoir depuis 1996 en trois phases totalisant plus de dix-huit années. Ses électeurs le perçoivent comme l’être le plus important de l’histoire d’Israël et le plus à même de préserver sa sécurité, comprendre : sa domination sur l’entourage arabe. Ce bloc réunit globalement ce qu’on nomme la droite, incarnée par le parti Likoud, héritier du vieux parti nationaliste historique Hérout (Liberté) ; l’extrême droite, aujourd’hui regroupée en trois partis religieux à caractère messianique ; et, pour des motifs plus intéressés que politiques (Netanyahou leur offre plus d’argent), deux partis religieux « ultra-orthodoxes » (les « craignant-Dieu »).

En face, emmené par Gadi Eisenkot, l’autre bloc entend chasser Netanyahou du pouvoir. L’essentiel de ses membres regroupe ceux pour qui son éviction permettrait de mettre aussi un terme à l’instauration progressive d’un régime autocratique qu’a promu Netanyahou (il y a aussi dans ses rangs des gens peu démocrates, mais moins que dans l’autre bloc). Son régime ressemble de plus en plus aux pouvoirs « identitaristes » qu’on rencontre désormais aux États-Unis, en Russie, en Inde et dans nombre d’autres pays, avec des institutions à la botte des dirigeants et des droits démocratiques pour les citoyens de plus en plus ténus. La critique de « Bibi » a atteint son pic lorsque, le 24 juillet 2023, son homme lige, Yaïr Levin, ministre de la justice, est parvenu à faire voter au parlement (Knesset) l’adoption d’une loi limitant le contrôle de la Cour suprême sur l'action du gouvernement. Le rêve de Netanyahou et d’une majorité de la classe politique actuelle commençait de se réaliser : la fin de l’indépendance du juridique au bénéfice de l’exécutif (1).

Deux mois et demi plus tard advenait le 7 octobre, gelant tout en Israël. Depuis, Netanyahou a perdu un peu de terrain selon les sondages, mais trois ans plus tard, il est toujours parvenu à bloquer toute enquête publique sur les responsabilités des dirigeants dans le « fiasco sécuritaire » du 7 octobre 2023. Pour mémoire, après les massacres de Palestiniens à Sabra et Chatila, les 16-18 août 1982, où 800 à 2 000 d’entre eux furent assassinés, femmes et enfants inclus, avec l’aide logistique de l’armée israélienne, il n’avait fallu que dix jours pour que soit mise en place une commission d’enquête indépendante (quoique…). Celle-ci remit son rapport quatre mois plus tard. Et un an plus tard, le 15 septembre 1983, le Premier ministre, Menahem Begin, présentait officiellement sa démission. Dans le cas présent, trois ans après les faits, la population israélienne attend toujours que l’on ouvre les tiroirs, et Netanyahou est toujours en poste.

L’homme dispose d’un exceptionnel avantage et d’un immense défaut. Son avantage se résume en une phrase : il est de très loin le meilleur politicien du pays, le plus habile, le plus dénué d’affect. Son défaut : être un menteur et un manipulateur invétéré. L’homme nage dans un marigot de promesses non tenues et de poursuites pendantes au pénal pour divers soupçons de corruption. De plus, il fait face, depuis quelques semaines, à une pluie de divulgations issues de divers bords. De son propre ex-secrétaire militaire jusqu’à un ancien chef du Shin Beth, le service du renseignement interne, les accusations de dissimulations à son gouvernement et aux forces de sécurité et de falsifications de documents sur ce que savait Netanyahou les jours et les heures qui ont précédé le 7 octobre 2023 se multiplient.

La pire de ses fautes pourrait être la conversation du 27 septembre 2023, une semaine avant l’attaque du Hamas à Gaza, entre lui et le président des Émirats arabes unis, Mohamed Bin Zayad. Elle dura 45 minutes et l’émir aurait très largement informé Netanyahou d’une attaque du Hamas de grande envergure à venir – possibilité qu’il aurait balayée. Mais surtout, il n’aurait ensuite informé de cet entretien ni son cabinet ni les organes de sécurité. Depuis, il s’est fait l’accusateur de ses accusateurs, lançant des diatribes gravissimes, celle, par exemple, accusant le chef des services internes, le Shin Beth, d’avoir « eu connaissance de l’attaque à venir et délibérément choisi de ne pas empêcher le massacre » (2). Des procès pointent à l’horizon, de nouvelles plaintes aussi, sans parler de celles qu’on peut prédire sans en connaitre encore le contenu. Vainqueur ou pas des élections, Netanyahou sera plongé dans un marécage juridique encore plus visqueux qu’aujourd’hui.

Parallèlement, les affrontements verbaux sont devenus dans cette campagne non seulement journaliers, mais d’une violence venimeuse et falsificatrice qui dépasse l’imagination, grâce à un vaste usage du « deepfake » (le faux en profondeur) généré par l’IA. Netanyahou a prétendu, faussement, qu’Eisenkot avait prôné d’accepter « un Iran nucléarisé », et il l’a montré assis avec des dirigeants des Palestiniens citoyens d’Israël. Ce dernier a fait mieux, montrant Netanyahou et Yahya Sinwar, l’ex-chef du Hamas instigateur de l’attaque contre Israël le 7 octobre (depuis tué par l’armée israélienne), devisant gaiement ensemble. Voilà où mène la modernité non contrôlée… Israël pourrait être l’instigateur de la politique du futur, comme il l’a été des démocraties « illibérales ».

Selon les ultimes sondages, les deux grandes coalitions sont au coude à coude, avec, a priori, un léger avantage au parti d’Eisenkot (nommé Yachar, Tout droit) par rapport au Likoud, mais à l’inverse un avantage au bloc de Netanyahou pour bâtir une coalition. Plutôt qu’une victoire de l’un ou de l’autre, beaucoup pronostiquent une potentielle nouvelle « situation impossible », où l’un des deux camps doit obtenir les voix d’élus palestiniens pour dépasser le seuil de 60 députés (sur 120) pour former une coalition majoritaire. Les deux camps s’étant engagés à ne pas faire appel à des voix palestiniennes, on ne voit pas comment ils y parviendraient. En ce cas, de nouvelles élections devraient les départager. Netanyahou pourrait rester au pouvoir durant la période intermédiaire, laquelle peut être assez longue : entre avril 2019 et mars 2021, Israël a ainsi organisé quatre élections législatives sans parvenir à dégager de majorité stable. Cette configuration pourrait profiter à Netanyahou, en lui permettant de rallier à lui in fine quelques adversaires – il l’a déjà fait par le passé – comme lui être défavorable, si des alliés lui font défaut, ce qui lui est aussi parfois arrivé.

Reste enfin la possibilité d’un gouvernement d’union nationale. La plupart des analystes la jugent très peu probable, tant les divisions internes sont nombreuses et l’usure de l’opinion due à trois ans de guerre constante semble de plus en plus prégnante. Mais le directeur de la rédaction de Haaretz, Aluf Benn, parie que les deux camps devraient finir par s’allier. « L'image publique d'Eisenkot repose sur l'intégrité et la crédibilité, et non sur la tromperie, contrairement à celle de Netanyahou. Mais il existe une base pour une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien », écrit-il (3). Comme quoi c’est parfois la forêt qui cache l’arbre.

Notes

(1) Cette disposition a finalement été annulée en janvier 2024 – « En Israël, la Cour suprême rejette une disposition majeure de la très contestée réforme de la justice », 1er janvier 2024, Le Monde.

(2) Yossi Verter: “Lieberman Rejects Eisenkot's Plan, Becoming Netanyahu's Only Hope”, Haaretz, 16 octobre 2026.

(3) Aluf Benn: “Between the Lines: Are Netanyahu and Eisenkot Signaling They Could Govern Together?”, Haaretz, 8 septembre 2026.

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