« L’enfant du désir » à l’heure des catastrophes - Véra Nikolski

Notre époque, qui voit les conditions de vie des êtres humains changer à une vitesse croissante, cumule les renversements anthropologiques. Depuis un siècle et demi, une série d’invariants qui avaient toujours accompagné l’humanité se sont brutalement effondrés, emportés par l’avancée du progrès économique et technique. En réduisant l’importance de la force physique, en décimant les tâches domestiques au profit d’une nouvelle division sociale du travail dans laquelle les machines mues par les énergies fossiles jouent un rôle central, et en impulsant le progrès médical qui permet de juguler la mortalité infantile, la révolution industrielle a sonné le glas de la hiérarchie entre les sexes, qui plonge ses racines dans la préhistoire (1).

publié le 07/02/2024 Par Véra Nikolski

L’émancipation des femmes est déjà très avancée – elles font des études, accèdent à la plupart des métiers jadis réservés aux hommes, votent et peuvent être élues – lorsque le progrès technique accouche du produit capable de leur conférer la maîtrise de leur fécondité : la pilule contraceptive. C’est la mise au point de ce produit et sa production à l’échelle industrielle qui font émerger le « droit à disposer de son corps » et qui en assurent l’effectivité.

Mais l’avènement d’un contrôle massif des naissances a bien d’autres conséquences, qui excèdent de loin l’effet de libération qu’il a eu pour les femmes : en transformant les conditions dans lesquelles les êtres humains viennent au monde et se forgent leur identité, il affecte profondément la famille, l’éducation et plus généralement notre rapport à la vie et à la filiation. Citant Freud, qui écrivait en 1898 (2) : « Ce serait théoriquement l’un des plus grands triomphes de l’humanité, l’une des libérations les plus tangibles à l’égard de la contrainte naturelle à laquelle est soumise notre espèce […] », Marcel Gauchet confirme son intuition : il s’agit, pour lui, d’une « révolution dans les données de base de la condition humaine » aux conséquences « immenses », « massives, flagrantes, énormes » – et pourtant rarement tirées (3).

L’enfant du désir et la dissonance morale

Dans le long article dont sont tirées ces citations, intitulé « L’enfant du désir », Marcel Gauchet rappelle que, jusqu’à une période très récente, notre espèce concevait sa descendance de manière en grande partie subie, tant physiquement – les relations charnelles impliquaient un risque de grossesse –  que moralement : l’ordre social, mais aussi la transcendance religieuse, profondément intériorisés, exigeaient des naissances. Le contrôle effectif de la fécondité grâce à la généralisation des techniques contraceptives conduit, pour la première fois de l'Histoire, à une maîtrise quasiment parfaite du rythme des naissances. L’enfant qui naît, désormais, ne naît plus, comme dans toutes les sociétés antérieures, parce qu’il le faut ou parce que ça arrive, mais uniquement parce que ses parents le désirent.

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