L’école est finie ! Dans Bienvenue dans la machine, enseigner à l’ère numérique (Écosociété, 2023), les deux professeurs de philosophie, Éric Martin et Sébastien Mussi formulent une critique incisive de l’informatisation de l’école, autrement dit de sa transformation en machine productrice de « capital humain ». Ils réinscrivent ce sujet dans le cadre global de la société capitaliste-cybernétique et soulignent la nécessité d’une théorie critique à son encontre. Entretien.
Élucid : Quelle place a pris le numérique au sein de l’école depuis la Covid ?
La Covid a servi, comme prévu par certains, dont Naomi Klein, d’accélérateur dans l’adoption des nouvelles technologies de l’information (NTI) dans l’enseignement. Au Québec, certaines universités n’offrent désormais plus certains cours de programmes réguliers qu’à distance, pendant qu’à l’équivalent de vos lycées (les cégeps, collèges d’enseignement général et professionnel), les inscriptions aux cours sont passées de 9 000 avant la Covid à 265 000 après, une augmentation vertigineuse. Les choses ne se sont bien entendu pas améliorées avec la popularisation de l’IA, qui affecte désormais non seulement le travail en classe, mais la manière dont les étudiants font leurs devoirs, préparent leurs examens et réalisent les épreuves à faire à la maison.
Si, dans nos classes, nous conservons encore un certain contrôle de ce que nous pouvons faire, les pressions sont omniprésentes pour intégrer l’informatique dans l’enseignement, y compris dans une discipline comme la philosophie, sous le prétexte fallacieux que tel est le monde, et que nos enfants doivent bien apprendre à utiliser les derniers machins à la mode. Par exemple, le gouvernement du Québec vient de publier un document destiné aux enseignants du primaire (1) : désormais, dans chaque matière enseignée, il doit y avoir des activités faisant usage de l’informatique et, en particulier, de l’IA.
Le prétexte est fallacieux, d’une part parce qu’apprendre à faire usage de toutes ces machines n’est, en dehors d’usages spécifiques, pas bien compliqué (pour la plupart d’entre nous, nous n’avons jamais appris formellement à utiliser un ordinateur) et que les vouloir si omniprésentes dans l’enseignement est pour le moins suspect ; d’autre part parce que si on voulait vraiment équiper nos enfants pour ce nouveau monde soi-disant inéluctable, on leur apprendrait ce qu’il faut pour qu’ils aient une prise sur ces machines et non pas à en être de simples consommateurs. On leur offrirait la possibilité de refuser.
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