L’IA, c’est-à-dire l’automatisation de la pensée, est la dernière étape du processus d’artificialisation du réel. Elle nous fait basculer dans l’ère du post-humain, selon Gaultier Bès, professeur de lettres et auteur de La Vie machinale, Pourquoi et comment résister à l’IA ? (Desclée de Brouwer, 2026). Face à un désastre à la fois écologique, politique, éducatif, social et anthropologique, argumente-t-il, il est urgent de redécouvrir, grâce aux low techs, notre puissance d’agir, de percevoir et de décider par nous-mêmes. Entretien.

Par Laurent Ottavi

Élucid : Quelle est la spécificité de l’IA par rapport aux autres technologies auxquelles elle est comparée pour neutraliser les critiques à son égard ?

Gaultier Bès : Je m’inscris dans une tradition technocritique qui entend défendre l’autonomie du geste humain, manuel et intellectuel, contre son remplacement systématique par des dispositifs technico-marchands. L’IA, de ce point de vue, n’est que la dernière étape du vaste processus d’artificialisation du réel qui correspond, peu ou prou, à ce qu’on appelle l’Anthropocène. Mon combat contre ce que Bernanos nommait ironiquement le « Paradis des robots » ne commence donc pas avec l’apparition des IA génératives.

Je ne suis pas historien de la technique, mais je crois pouvoir dire qu’il y a un continuum entre toutes les technologies successives. Dans tous les cas, de la boussole aux lunettes en passant par l’arbalète, il s’agit de pallier une faille humaine, réelle ou supposée, son faible sens de l’orientation, son incapacité à viser loin ou à voir nettement… Et les innovations s’alimentent les unes les autres. C’est particulièrement vrai de la high tech, de plus en plus décloisonnée : les innovations circulent de l’armée aux multinationales via les laboratoires de recherche publics et privés.

Depuis les années 2000, comme le résument Monique Atlan et Roger-Pol Droit, on parle de « convergence NBIC » pour décrire l’interconnexion toujours plus étroite entre « l'infiniment petit (N), la fabrication du vivant (B), les machines pensantes (I) et l'étude du cerveau humain (C) » (1). L’idée d’une « intelligence artificielle » est ainsi présente dès l’origine de l’informatique, à travers par exemple le célèbre Alan Turing.

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