« Nos sociétés individualistes ont banalisé le mal de vivre » - Thibault Isabel

La pandémie de Covid-19 a accentué le rapport au monde qui préexistait chez les populations de l’Occident et d’une partie du reste du monde. Philosophe et historien, auteur notamment de Pierre-Joseph Proudhon, l’anarchie sans le désordre (Autrement, 2017) et de Manuel de Sagesse païenne (Le Passeur, 2020), Thibault Isabel décrit des sociétés occidentales minées par l’individualisme, caractérisées par une souffrance psychique de masse et nostalgiques de relations sociales authentiques.

Laurent Ottavi (Élucid) : Diriez-vous que la pandémie de Covid-19 a plutôt amplifié ou modifié substantiellement notre rapport au monde ?

Thibault Isabel : La tendance de fond des sociétés occidentales, depuis fort longtemps à vrai dire, réside dans une poussée de l’individualisme. Cela ne signifie en aucun cas que les gens sont plus égoïstes que par le passé. Au contraire, car la solitude inhérente à nos modes de vie nous fait ressentir un manque de contact social, que nous cherchons à compenser tant bien que mal. Jadis, lorsque la vie était structurée par la famille, le voisinage et les relations de proximité, les gens se sentaient moins seuls, mais aussi plus oppressés. Désormais, nous sommes libres, mais livrés à nous-mêmes.

Les études sociologiques montrent que, statistiquement, moins on a de contacts directs et réguliers avec les membres de sa famille – par exemple lorsqu’on vit à bonne distance de son lieu de naissance –, plus on plébiscite la famille comme un élément essentiel du bonheur. Inversement, plus on a des contacts directs et réguliers avec les membres de sa famille, plus on trouve la structure familiale pénible. C’est parce que côtoyer les autres au quotidien représente toujours un effort. Mais il n’empêche que, face à la solitude, les autres nous manquent. Ce paradoxe en dit long sur les contradictions de la nature humaine.

Si le Covid a bel et bien amplifié une forme d’individualisme, c’est qu’il nous a obligés à nous recroqueviller sur le foyer, envisagé de manière très étroite. Notre conjoint, nos enfants, nos parents, nos frères et nos sœurs – rien de plus. Cette promiscuité a exacerbé les tensions sous-jacentes entre époux, entre parents et enfants, etc., tout en stimulant le désir de diversifier les relations. Mais la sociabilisation est difficile quand on porte un masque et qu’autrui doit être tenu à distance.

Il me paraît néanmoins essentiel de comprendre que ce phénomène n’a rien de nouveau. Nos modes de vie nous poussaient déjà à nous replier sur la famille nucléaire bien avant le Covid : métro, boulot, dodo. La mobilité professionnelle fait de nous des nomades permanents, et les réseaux sociaux nous rapprochent virtuellement d’une foule de quasi-inconnus tout en nous éloignant de notre prochain.

Le premier confinement n’a de ce point de vue été qu’un révélateur d’un état de fait qui s’était imposé en amont : notre vie se résume trop souvent à un soliloque, ou à un dialogue qui tourne en rond avec un nombre très limité d’individus.

« Les études de terrain montraient depuis une dizaine d’années au moins une explosion des troubles dépressifs, suicidaires et psychiatriques dans la tranche d’âge des étudiants, notamment. »

Élucid : Depuis le début de la pandémie, les études scientifiques relèvent, en particulier, une explosion du mal de vivre. Qu'est-ce qui l'explique ?

Thibault Isabel : Notre vie ne peut avoir un sens à nos yeux qui si elle s’insère dans un cadre commun. Pour savoir où l’on va, et où l’on veut aller, il faut établir des repères, des points cardinaux. Il faut partager quelque chose avec les autres, de manière pérenne. Or, tout devient éphémère.

Le mal de vivre qui en découle s’exprime au sein de toutes les générations, mais plus encore peut-être chez les jeunes. Les études de terrain montraient depuis une dizaine d’années au moins une explosion des troubles dépressifs, suicidaires et psychiatriques dans la tranche d’âge des étudiants, notamment. Il n’est donc pas surprenant que la crise sanitaire ait été aussi difficile à vivre pour eux, puisque le terrain psychologique sur lequel ils reposaient était déjà très fragile. Beaucoup de jeunes se sont sentis livrés à eux-mêmes pendant la crise. Ils ne voyaient plus aucune raison de vivre. Pourtant, plus que le Covid, qui n’était au fond qu’un grave accident de parcours, ce sont nos modes d’existence qu’il faudrait mettre en cause.

Quelles sont, plus généralement, les origines sociales de notre rapport au monde ?

L’instabilité professionnelle joue un grand rôle dans cette situation, en limitant la possibilité de nouer des relations sur la durée et de se projeter sur le long terme, de s’investir dans son métier, de penser à l’avenir. Lorsque le travail se fait à ce point précaire, il est normal de développer une mentalité de mercenaire. Mais ce n’est pas ainsi qu’on forge une existence solide. Nous sommes condamnés à vivre dans un présent permanent, alors que le sens est toujours tendu vers le futur et vers l’horizon. Qui croit encore aux lendemains qui chantent ?

La culture de l’Internet constitue elle aussi un facteur d’explication. Je ne regrette pas particulièrement l’ère de la télévision, qui ne proposait somme toute que des programmes insipides et abêtissants, mais, au moins, à l’époque, l’ensemble de la famille se retrouvait après le repas commun devant un programme télévisé commun. Et, le lendemain, dans la cour d’école, tous les enfants avaient plus ou moins regardé la même chose et pouvaient en discuter. Désormais, chacun mange sur un coin de table à l’heure qui l’arrange en pianotant sur son téléphone portable. Cela traduit une incontestable individualisation des mœurs.

Ajoutons à cela la paupérisation des sociétés occidentales, naguère dominatrices à l’échelle du monde, et désormais concurrencées par les pays émergents d’Asie et d’ailleurs. Le pouvoir d’achat baisse inexorablement. Quand les fins de mois sont difficiles, chacun se replie sur lui-même, appréhendant le monde à la manière d’un survivant. On ne rêve plus d’améliorer la société, alors qu’on en aurait plus que jamais besoin, parce qu’on se préoccupe d’abord de sortir la tête de l’eau.

Mais la raison d’être majeure de notre individualisme est en fait bien plus ancienne, et aussi beaucoup plus abstraite en apparence. D’un point de vue idéologique, nos sociétés sont fondées sur l’individualisme libéral : nous pensons que le but de l’existence consiste à vivre libre et sans attache, à refuser de subir la moindre contrainte. « Être soi-même » devient l’alpha et l’oméga de ce qui nous reste de morale. Cette mentalité se trouve exacerbée chez les plus jeunes dans le refus des identités de genre, perçues comme coercitives, et dans un engouement général pour le cool, le décontracté, le parodique et le second degré. On déteste l’esprit de sérieux, parce que le sérieux nous oblige à faire preuve de dureté envers nous-mêmes : il fixe des limites que nous n'avons plus du tout envie de nous imposer.

« Il semble que nos nouvelles conditions d’existence induisent chez nombre d’entre nous des effets plus négatifs et conduisent au développement d’une sorte de souffrance psychique de masse, à la fois diffuse, souterraine et globale. »

L'étude des troubles psychiatriques peut-elle nous renseigner sur l’état général de la société d'aujourd'hui ?

Les suicides et les tentatives de suicide présentent un caractère véritablement épidémique. Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, le risque de suicide et de tentative de suicide a augmenté de manière très sensible, dans la plupart des pays occidentaux, au point de quasiment doubler entre 1965 et 1985. Dans le classement des pays en fonction du taux de suicide observé au sein de la population, la France occupe une des places les plus élevées.

En dépit de l’utilisation croissante des antidépresseurs pour étouffer les crises d’angoisse et de déprime, l’incidence du suicide n’a pu être véritablement réduite. Les conduites suicidaires se retrouvent dans toutes les catégories diagnostiques et dans tous les groupes démographiques. Dans la plupart des nations industrialisées, le suicide se classe parmi les premières causes de décès pour toutes les tranches d’âge et parmi les deux ou trois principales causes de mortalité pour la population âgée de 15 à 34 ans : le taux de décès par suicide est même supérieur à celui occasionné par les accidents de la route.

Sans doute les biens de consommation actuels nous permettent-ils d’avoir une vie plus agréable, mais il semble aussi que nos nouvelles conditions d’existence induisent chez nombre d’entre nous des effets plus négatifs et conduisent au développement d’une sorte de souffrance psychique de masse, à la fois diffuse, souterraine et globale. L’isolement, de manière générale, est un violent facteur suicidogène. Le taux de suicide est en forte relation avec la densité du tissu social au sein duquel évolue l’individu. Le sentiment d’appartenance à un groupe constitue un facteur de protection évident. Chez les suicidés comparés aux sujets décédés de causes naturelles, on retrouve moins de relations d’amitié et moins d’implication dans la vie communautaire.

« L’inconvénient de nos sociétés individualistes occidentales réside dans la banalisation du mal de vivre, parce que nous nous sentons seuls et que nous ne percevons plus le sens de la vie. »

Comment pourrait-on redonner du sens à nos vies ?

Les sociétés orientales, très influencées par le confucianisme, adoptent une autre logique que la nôtre – même si nombre d’entre elles s’ouvrent peu à peu aux mentalités occidentales, comme la Chine des grandes métropoles ou le Japon. Prenons l’exemple de la Corée du Sud, qui reste peut-être le pays le plus confucéen d’Asie, et donc le moins individualiste : là-bas, la culture d’entreprise repose sur la fidélité à l’employeur et la fidélisation des employés, les relations familiales sont très importantes et chacun trouve indispensable d’encadrer sa conduite de manière rigoureuse, au nom du respect de la collectivité, des codes de politesse et de la bienveillance mutuelle. Il est mal vu d’afficher un air trop détendu ou d’adopter une tenue négligée.

La Corée a d’ailleurs connu l’un des taux de contamination au Covid les plus faibles du monde durant toute la crise, alors que ce pays souffre d’une densité de population énorme – la mégalopole de Séoul est surpeuplée. Tout le monde suit les règles, quelles qu’elles soient, parce que chacun se soucie de l’harmonie de la communauté avant de se soucier de son confort individuel. Pour prendre un exemple plus trivial, c’est aussi la raison pour laquelle les Coréens respectent les files d’attente. Rien à voir avec la France, donc.

Cette attitude révérencieuse et disciplinée crée un cadre social qui structure les âmes et donne du sens à la vie. Chacun a le sentiment d’appartenir à un ensemble plus vaste, de faire front pour embarquer vers le futur. Ce qu’on perd en confort individuel, on le gagne en enthousiasme collectif, sous l’égide du bien commun.

Mais il existe une contrepartie désagréable à ce genre de sociétés, liée aux vicissitudes de l’espèce humaine : les rapports hiérarchiques tendent à y être sclérosants, les petits chefs imposent leur tyrannie et leur mauvaise humeur, les relations sont grevées par une violence plus ou moins larvée et un fort conformisme s’empare des esprits. C’est pourquoi je n’idéalise pas du tout les sociétés non individualistes, qui charrient elles aussi de très gros défauts. L’esprit de groupe a beaucoup d’aspects délétères, que ce soit dans la Corée capitaliste ou la Chine communiste.

Je dis simplement que l’inconvénient de nos sociétés individualistes occidentales réside dans la banalisation du mal de vivre, parce que nous nous sentons seuls et que nous ne percevons plus le sens de la vie. Je ne pense pas que nous devrions être particulièrement fiers de notre modèle d’existence, qui s’est profondément perverti au cours des cinquante dernières années. Il y a un juste milieu à restaurer entre le besoin humain de s’épanouir librement et le respect indispensable des règles.

« La civilisation progresse par le bas, jamais depuis le haut de la pyramide. C’est une responsabilité collective et un travail sans fin. »

Retisser du lien social est-il possible aujourd’hui après tous les changements survenus ces dernières décennies ?

J’aimerais vous répondre avec optimisme, mais je suis sceptique. La logique consumériste balaye tout sur son passage. En outre, la lame de fond portée par l’accélération des flux du travail et des moyens de communication ne pourra être arrêtée, et l’individualisme ira donc en s’accroissant dans tous les pays du globe au cours des prochaines décennies, même en Asie. Il n’y a rien à faire contre ça, à moins d’interdire l’automobile, l’aviation, le téléphone portable et l’Internet. Le monde moderne nous pousse que nous le voulions ou nous à vivre séparés les uns des autres, dans de grandes villes anonymes et impersonnelles.

Certes, plus ce mouvement individualiste s’accentuera, plus les gens éprouveront une vive nostalgie pour le temps où l’existence sociale semblait plus stable, plus épanouissante peut-être. Ils auront conscience d’avoir perdu quelque chose. Mais ils ne seront pas prêts pour autant à renoncer à ce qu’ils ont gagné au cours de ces changements : aujourd’hui, nous devons moins nous soucier des autres, ce qui est réconfortant, car les autres sont aussi imparfaits que nous et nous avons donc légitimement du mal à les supporter. Nous menons notre petit bonhomme de chemin sans regarder ce qui se passe sur le bord de la route, dans la boue des caniveaux, et nous profitons du même coup d’une certaine tranquillité.

J’ai bien sûr tendance à considérer que le monde actuel prend un tour inquiétant et que nous aurions globalement intérêt à faire machine arrière. Mais on n’arrêtera jamais la dynamique en cours, à moins que tout le monde ne décide d’un seul coup, partout sur la planète, de changer radicalement de mode de vie. Je n’y crois guère.

Si la société change de direction, ce sera sous l’effet d’une catastrophe, que personne ne souhaite. Seule la dégradation brutale de nos conditions matérielles de vie favoriserait le retour à une société plus soudée où les contacts de proximité redeviendraient la norme. Si l’État venait à disparaître, qu’il n’y avait plus de caisse de retraite, d’assurance maladie, d’école, il faudrait bien par exemple que les générations apprennent de nouveau à se serrer les coudes et que les gens du quartier se rendent service de temps en temps. D’ici là, je continuerai par la force des choses d’ignorer le nom de mon voisin de palier, qui sort toujours de chez lui le nez rivé sur son écran, pendant que j’écoute de la musique dans un casque Bluetooth dernier cri.

Ce que nous sommes en mesure de faire pour remédier à l’individualisme ambiant n’aura d’effet qu’autour de nous, à petite échelle. Nous pouvons nous efforcer d’adopter une attitude saine et d’anoblir notre caractère. Nous ne changerons pas le monde. Mais cela ne nous empêche pas au moins d’essayer d’être des gens bien. La civilisation progresse par le bas, jamais depuis le haut de la pyramide. C’est une responsabilité collective et un travail sans fin.

Propos recueillis par Laurent Ottavi.

Photo d'ouverture : De Visu - @Shutterstock