1 300 milliards de dollars. C'est le déficit que les États-Unis ont accumulé sur leurs seuls échanges de biens en 2025, le plus élevé de la planète, et de très loin. Première puissance économique mondiale, le pays n'est pourtant plus capable de produire ce qu'il consomme : il importe ses voitures, ses machines, ses vêtements, ses meubles, et jusqu'à une partie de sa nourriture. Comment l'ancienne « usine du monde » en est-elle arrivée là ? Que disent vraiment ces chiffres de la santé réelle de l'économie américaine, et de la dépendance du reste du monde à son égard ? Et combien de temps un tel déséquilibre peut-il encore tenir ? Analyse graphique détaillée, données officielles à l'appui.

Graphe Économie
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Par Olivier Berruyer
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1. 1 300 milliards de déficit commercial
2. Un gouffre commercial, conséquence d'une désindustrialisation
3. Un déficit commercial en hausse quasi constante
4. Un gouffre qui semble sans fin
5. Un fort excédent commercial des services
Ce qu'il faut retenir


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Le commerce international de biens est le miroir de la santé d'une économie. Le solde commercial, c'est-à-dire la différence entre les exportations et les importations de biens physiques, révèle d'un coup d'œil les forces, les faiblesses et les choix stratégiques d'un pays. Un solde trop déficitaire annonce, tôt ou tard, de sérieux problèmes financiers. Un solde trop excédentaire trahit à l'inverse une économie déséquilibrée, où les salariés sont mal payés au détriment des partenaires commerciaux. C'est l'équilibre durable de la balance qui signe une économie saine. Et de ce point de vue, disons-le tout net : les États-Unis sont très loin d'être un modèle à suivre.

N.B. Comme toujours sur les données de commerce extérieur, les chiffres varient légèrement selon les sources, ce qui peut générer de petites différences d'un graphique à l'autre.

1 300 milliards de déficit commercial !

En 2025, les États-Unis ont affiché un déficit de -1 300 Md$ sur leurs échanges de biens, soit environ 4 % de leur PIB.

Le commerce extérieur de biens des États-Unis en 2025Le commerce extérieur de biens des États-Unis en 2025

Leurs exportations ne couvrent que 61 % de leurs importations, une situation fort inconfortable pour une économie. Comme d'habitude, le déficit commercial américain a été le plus élevé du monde en 2025, et de très loin. Il équivaut à lui seul à la somme des excédents chinois et allemand réunis.

Les États-Unis sont malgré tout demeurés le deuxième exportateur mondial de biens en 2025, loin derrière la Chine qui en exporte plus du double, tout en étant aussi le premier importateur mondial, quasiment au niveau de la Chine.

Les plus importants pays dans le commerce mondial de biens en 2025Les plus importants pays dans le commerce mondial de biens en 2025

Leur commerce reste relativement diversifié : leurs deux voisins immédiats pèsent près de 30 % des échanges, l'Asie 35 % et l'Europe plus de 20 %.

Volume des échanges du commerce extérieur des États-Unis par pays/régions en 2025Volume des échanges du commerce extérieur des États-Unis par pays/régions en 2025

À l'exportation, outre l'incontournable business d'import-export, les États-Unis vendent surtout des produits pétroliers et chimiques, des voitures et des aliments.

Valeur des biens exportés par les États-Unis en 2025Valeur des biens exportés par les États-Unis en 2025

Côté partenaires, le Mexique est le premier client des États-Unis, avec près de 340 Md$ d'exportations annuelles, le Canada le talonnant de près. Parmi les six clients suivants, quatre sont européens : le Royaume-Uni, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse. La France, elle, n'arrive qu'au 12e rang.

Les 15 principaux clients des exportations des États-Unis en 2025Les 15 principaux clients des exportations des États-Unis en 2025

À l'importation, les États-Unis achètent massivement des voitures, des machines, des biens manufacturés et des médicaments.

Valeur des biens importés par les États-Unis depuis le reste du monde en 2025Valeur des biens importés par les États-Unis depuis le reste du monde en 2025

Côté partenaires, là encore, le Mexique est le premier fournisseur des États-Unis, avec près de 540 Md$ d'importations annuelles (essentiellement des machines et des voitures), le Canada suivant à 400 Md$ (dont, en tête, le pétrole brut). Parmi les dix fournisseurs suivants, sept sont asiatiques ; l'Allemagne est le 6e partenaire, et l'Irlande le 8e, pour des raisons essentiellement fiscales.

Les 15 principaux fournisseurs des importations des États-Unis en 2025Les 15 principaux fournisseurs des importations des États-Unis en 2025

On mesure là le recul vertigineux de ce pays pionnier de l'industrialisation, longtemps « usine du monde », et dont seuls 8 % des salariés travaillent désormais dans l'industrie manufacturière, soit quatre fois moins que dans les années 1950.

Proportion d'emplois dans l'industrie manufacturière aux États-Unis, 1950-2025

La France, d'ailleurs, n'est que le 14e fournisseur des États-Unis. Elle vend surtout des avions, des machines, des médicaments et des boissons, lesquelles font régulièrement l'objet de menaces de droits de douane dès que Washington est mécontent (et cela ne date pas de Trump).

Valeur des biens exportés par la France aux États-Unis en 2024Valeur des biens exportés par la France aux États-Unis en 2024

Le gouffre commercial américain, conséquence de la désindustrialisation

Ce gigantesque déficit, conséquence directe de l'écart béant entre exportations et importations, trouve au final son origine dans la désindustrialisation du pays, qui le contraint à importer des quantités massives de machines, de voitures, de vêtements, de meubles… Ils sont même déficitaires en produits agricoles et alimentaires.

Répartition par produits du solde commercial des États-Unis en 2025Répartition par produits du solde commercial des États-Unis en 2025

Le pays n'est exportateur net que d'avions et, plus modestement, d'énergie. Il est devenu le premier producteur et exportateur mondial de pétrole et de gaz, mais il en est aussi le premier consommateur et le deuxième importateur mondial, ce qui explique que son excédent énergétique reste finalement modeste.

L'Union européenne constitue désormais le premier déficit commercial des États-Unis, avec -230 Md$. Elle est talonnée par le Mexique, la Chine et le Vietnam, Taïwan suivant à -150 Md$.

Les principaux bénéfices et déficits commerciaux de biens des États-Unis en 2025Les principaux bénéfices et déficits commerciaux de biens des États-Unis en 2025

Si l'on raisonne par grande région, les États-Unis affichent un déficit avec toutes les grandes zones du monde.

Balance commerciale cumulée des États-Unis par pays/régions en 2025Balance commerciale cumulée des États-Unis par pays/régions en 2025

De fait, bien peu de pays dégagent un excédent face aux États-Unis ; ils sont pour l'essentiel situés en Amérique du Sud.

Solde du commerce extérieur de biens des États-Unis en 2025

Enfin, une évidence saute aux yeux : le commerce est particulièrement déséquilibré avec les grands pays d'Asie du Sud-Est, qui importent bien moins qu'ils n'exportent, ce qui ne peut que nourrir un certain agacement américain. L'avantage, pour eux, étant d'obtenir une foule de produits à bas prix pour alimenter leur consommation.

Les principaux partenaires du commerce extérieur des États-Unis en 2025Les principaux partenaires du commerce extérieur des États-Unis en 2025

Un déficit commercial qui n’a presque jamais cessé d’augmenter

La mondialisation néolibérale, développée à partir des années 1980, a imposé un libre-échange généralisé aux conséquences d'abord « heureuses », puis nettement plus fâcheuses sur la durée.

Du côté positif, à court et moyen terme : il a indéniablement aidé au développement de plusieurs pays, la Chine au premier chef ; mais ces pays se seraient de toute façon développés sans lui, comme l'Occident l'avait fait avant eux. Et, on l'oublie souvent, il a soutenu la croissance occidentale en alimentant une faible inflation. Les marchandises produites à bas coût en Asie, en exploitant une main-d'œuvre locale sous-payée, ont offert un surcroît de pouvoir d'achat à l'Occident. Les entreprises concernées en ont profité pour gonfler leurs profits et conquérir de nouveaux marchés à l'étranger, en y rapatriant les bénéfices réalisés sur place (en exploitant donc, aussi, le consommateur étranger).

Du côté négatif, à long terme : ce cycle fondé de facto sur un dumping social et fiscal a déclenché de multiples délocalisations, donc des destructions massives d'emplois industriels en Occident, souvent assorties d'une forte hausse du chômage structurel. Certes, ce mouvement a permis de développer des économies de services, après avoir « sous-traité » la production de biens physiques à d'autres pays.

Mais il a engendré une dramatique vulnérabilité stratégique, comme on l'a constaté ces dernières années : des économies devenues totalement dépendantes des chaînes d'approvisionnement mondiales, génératrices de pénuries en cascade dès qu'une crise survient, qu'il s'agisse du Covid-19 ou de la guerre en Ukraine. De quoi remettre gravement en cause la souveraineté économique des nations, sans même évoquer les dégâts environnementaux liés à l'explosion du transport maritime et aérien et au dumping sur les normes.

Les États-Unis se sont engouffrés dans cette mondialisation néolibérale qu'ils ont eux-mêmes largement imposée à partir de 1945, à coups d'accords de libre-échange léonins qui ont déstabilisé quantité d'économies, dont la leur. La mondialisation leur a surtout permis de se lancer dans une surconsommation effrénée de marchandises bon marché. Logiquement, leurs importations de biens ont explosé. À l'inverse, la désindustrialisation a entraîné une quasi-stagnation, puis un recul, de leurs exportations. Rapportées au PIB, ces dernières sont toujours à leur niveau de 1980, quand les importations se situent chaque année 3 à 5 points de PIB au-dessus : c'est colossal.

Voilà qui explique la disparition des excédents commerciaux américains à la fin des années 1960, puis le passage en régime de déficit permanent depuis près de 60 ans ! Ce déficit a plafonné à 6 % du PIB avant la crise de 2007, mais il se maintient depuis au niveau, déjà très élevé, de 4 %.

Le commerce extérieur de biens des États-Unis, 1950-2025Le commerce extérieur de biens des États-Unis, 1950-2025

Chaque année depuis le milieu des années 2000, les États-Unis accumulent ainsi des déficits commerciaux considérables, supérieurs à 1 000 Md$, sans commune mesure avec ceux qu'ils enregistraient durant toute la seconde moitié du XXe siècle. Malgré les efforts de Trump, le déficit 2025 dépasse les 1 200 Md$, tout comme en 2024.

Solde du commerce extérieur de biens des États-Unis, 1950-2025Solde du commerce extérieur de biens des États-Unis, 1950-2025

Un gouffre qui semble sans fin

L'évolution du déficit américain au fil des dernières années le montre sans ambiguïté : il ne cesse de se creuser avec toutes les zones, sauf avec la Chine, où il recule nettement.

Solde du commerce extérieur des États-Unis par zone géographique, 1990-2025Solde du commerce extérieur des États-Unis par zone géographique, 1990-2025

La raison ? Les salaires ont fortement grimpé en Chine : si le salaire minimum y tourne autour de 250 à 350 $ par mois, le salaire moyen atteint environ 1 500 $ à Pékin ou Shanghai. Le pays se retrouve donc concurrencé par ses voisins moins développés, tels le Vietnam ou le Cambodge, dont le salaire minimum reste inférieur à 200 $. Par ailleurs, et nous y reviendrons, Donald Trump mène depuis 2016 une politique commerciale farouchement anti-chinoise.

En conséquence, la Chine connaît à son tour des vagues de délocalisations, les unes « naturelles », les autres destinées à contourner les droits de douane américains. Ces délocalisations ont ceci de particulier que la Chine n'externalise souvent que l'assemblage final, l'essentiel de la valeur ajoutée restant chez elle. Mais cela explique le recul des exportations chinoises vers les États-Unis, recul exactement compensé, oh quel hasard, par une hausse des importations en provenance du Vietnam et de Taïwan…

Solde du commerce extérieur des États-Unis avec l'Asie, 1990-2025Solde du commerce extérieur des États-Unis avec l'Asie, 1990-2025

Un fort excédent commercial des services

Donald Trump a maintes fois surjoué l'indignation devant le niveau du déficit commercial des biens, présentant la Chine en vampire des emplois américains. C'est en partie vrai mais, curieusement, il n'emploie jamais cette rhétorique pour évoquer le très fort excédent commercial américain des services.

Le commerce extérieur de services des États-Unis, 1950-2025Le commerce extérieur de services des États-Unis, 1950-2025

Ce solde de 330 Md$ repose sur le numérique, via les redevances de propriété intellectuelle, lesquelles permettent souvent aux multinationales américaines de profiter de vastes montages d'optimisation fiscale pour alléger leur impôt.

Répartition par produits du solde commercial de services des États-Unis en 2025Répartition par produits du solde commercial de services des États-Unis en 2025

Sans surprise, c'est l'Union européenne qui joue les vaches à lait américaines (+110 Md$), via sa « cinquième colonne » irlandaise (+66 Md$, bien entendu répercutés sur les autres pays de l'UE).

Les principaux bénéfices et déficits commerciaux de services des États-Unis en 2025Les principaux bénéfices et déficits commerciaux de services des États-Unis en 2025

En cumulant biens et services, le déficit commercial total des États-Unis s'établit à environ -930 Md$, en légère hausse par rapport à 2024.

Solde du commerce extérieur de biens et de services des États-Unis, 1950-2025Solde du commerce extérieur de biens et de services des États-Unis, 1950-2025

Au final, les vrais gagnants de leur commerce avec les États-Unis sont le Mexique (près de 200 Md$), le trio Chine/Taïwan/Vietnam (500 Md$) et l’Union européenne (120 Md$, dont plus de 75 Md$ pour l’Allemagne).

Les principaux bénéfices et déficits de biens et de services des États-Unis en 2025Les principaux bénéfices et déficits de biens et de services des États-Unis en 2025

Une telle hémorragie commerciale pose des problèmes croissants aux États-Unis, qui approchent de leur limite de soutenabilité. C'est pour cette raison que Donald Trump a estimé qu'il était temps de corriger ces déséquilibres majeurs avec sa politique de droits de douane, intéressante sur le principe mais dont la brutalité a très largement pénalisé l'efficacité.

Solde du commercial de biens des États-Unis, 2021-2026Solde du commercial de biens des États-Unis, 2021-2026

Nous verrons dans un prochain article les lourdes conséquences financières de cette situation profondément déséquilibrée.

Ce qu’il faut retenir

En 2024 comme en 2025, les États-Unis affichent un déficit commercial de biens supérieur à 1 200 Md$, soit environ 4 % de leur PIB. C'est le plus élevé du monde, et de très loin : à lui seul, il avoisine la somme des excédents chinois et allemand réunis. Leurs exportations ne couvrent qu'un peu plus de 60 % de leurs importations.

Ce gouffre est le prix de la désindustrialisation. L'ancienne « usine du monde » ne compte plus que 8 % d'emplois industriels, quatre fois moins que dans les années 1950, et importe machines, voitures, vêtements, meubles, jusqu'aux produits alimentaires. Elle n'exporte plus, net, que des avions et, modestement, de l'énergie.

Rien de nouveau : le pays vit en déficit permanent depuis près de 60 ans, fruit du libre-échange qu'il a lui-même imposé depuis 1945, au prix d'une dépendance aux chaînes d'approvisionnement que le Covid et la guerre en Ukraine ont brutalement révélée. Le déficit avec la Chine recule nettement, mais il est aussitôt rerouté via le Vietnam et Taïwan, et l'Union européenne devient le premier déficit américain.

Un solide excédent des services (numérique, propriété intellectuelle, optimisation fiscale) ramène le déficit total autour de 900 Md$. Le diagnostic de Trump n'est pas faux, mais sa méthode brutale en a sapé l'efficacité. Restent les lourdes conséquences financières, que nous examinerons prochainement.

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