Cette année marque le 90ᵉ anniversaire de la publication de La Théorie générale de Keynes, la dernière du genre. Cet ouvrage a marqué le coup d’envoi d’une révolution dite keynésienne, tant il a constitué une rupture avec la pensée économique précédente et ouvert la voie à des préconisations de politique économique d’un type nouveau. Mais, de la naissance de cette réflexion à nos jours, les politiques se réclamant de l’économiste britannique ont connu des fortunes diverses. Si les années 1950-1970 ont pu en représenter l’âge d’or, les décennies suivantes les ont largement remises en question, pour ne pas dire davantage. Alors, que reste-t-il de cette pensée et de ses orientations ? Faut-il considérer que la pensée de Keynes est enfermée dans le siècle qui l’a vue naître, ou au contraire qu’il demeure un auteur contemporain, capable de nous éclairer 90 ans plus tard ? Par sa lecture originale de l’économie, son pragmatisme et son caractère inclassable, Keynes apparaît comme un auteur toujours révolutionnaire, mais sans bruit ni fureur.
L’année 2026 est riche en célébrations pour la pensée économique. On commémore à la fois le 250e anniversaire de la publication de La Richesse des nations d’Adam Smith et les 90 ans de La Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie de John Maynard Keynes (1883-1946). Si Karl Marx a incontestablement dominé le XIXe siècle, Keynes a occupé une place centrale au cœur du XXe siècle.
Comme toute œuvre majeure, celle de Keynes a donné lieu à des lectures divergentes, et la famille keynésienne ne brille pas par son unité. Bien au contraire, elle se caractérise par son éclatement : on distingue ainsi des néokeynésiens, des post-keynésiens, pour ne citer qu’eux.
Les contributions de Keynes s’échelonnent de l’après-Première Guerre mondiale à la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’économiste britannique s’est donc engagé dans les combats de son temps. Mais il n’a pas enfermé l’économie dans une approche étroite : il a mobilisé une réflexion large, empruntant à la philosophie, à l’histoire et aux mathématiques. Issu de la bourgeoisie britannique, il était tout sauf conservateur et ne manquait pas d’originalité. Membre du cercle anticonformiste de Bloomsbury, où l’on retrouvait notamment Virginia Woolf, il dirigea un théâtre et s’adonna à la spéculation boursière.
Si l’on suit l’économiste Gilles Dostaler, Keynes peut être qualifié d’adepte d’un certain libéralisme social. Hostile aux étiquettes, il se définissait lui-même comme un hérétique.
La révolution keynésienne : une rupture historique
Dans les lignes qui suivent, il n’est pas possible de revenir sur un corpus d’une richesse exceptionnelle, mais seulement d’en dégager quelques lignes de force. Keynes rompt avec les néoclassiques et défend un volontarisme destiné à remédier aux deux grands maux du capitalisme : le chômage et les inégalités de répartition des revenus.
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