Un nouveau projet de loi sur l'immigration soutenu par le gouvernement et le groupe parlementaire Renaissance (LREM) développe l'idée de la régularisation des travailleurs sans-papiers s'ils se trouvent dans des secteurs dits « en tension ». C'est une heureuse coïncidence : le collectif « UberEats en Colère » de livreurs sans-papiers manifeste régulièrement depuis septembre pour obtenir un chemin d'accès vers la régularisation.

Opinion Démocratie
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publié le 22/01/2023 Par Thomas Le Bonniec
La colère des livreurs UberEats sans-papiers contre le capitalisme de plateforme
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Jérôme Pimot, l'un des fondateurs du Collectif des Livreurs Autonomes des Plateformes (CLAP), accompagne les manifestants et les aide à s'organiser. Dans un entretien, il explique dans quel contexte se tient cette lutte, qui sont ces nouveaux livreurs, et nous livre un récit des travailleurs dans le numérique.

La circulaire Valls, à l'usage des préfectures pour l'obtention de titres de séjour, ouvre un chemin aux travailleurs migrants depuis 2012 via « l'insertion par le travail ». Elle prend notamment en compte des fiches de paie, des contrats de travail, et des promesses d'embauche. Problème : les travailleurs des plateformes sont particulièrement visibles parce qu'ils n'ont aucun de ces documents. La première des revendications de ces livreurs est donc l'amendement de cette directive pour prendre en compte les factures prouvant leur activité salariée.

Autre problème : au milieu de l'été, UberEats a décidé de déconnecter 2500 comptes considérés comme frauduleux, soupçonnés de sous-louer leurs comptes à des travailleurs précaires, dont des sans-papiers. Les travailleurs sans-papiers, qui ont constitué une main-d’œuvre essentielle pendant le Covid, se retrouvent ainsi sans compte du jour au lendemain, alors que selon Jérôme Pimot, certains travaillaient pour la plateforme « depuis 2018 ». Le collectif des livreurs réclame donc la réactivation de ces comptes : quatre grandes manifestations ont chacune déjà réuni plus de 700 participants, les 12 septembre, 1er octobre, 30 octobre et 19 novembre derniers.

En filigrane, tout au long de cet entretien, c'est l'organisation autour des dispositifs numériques qui se dessine : les manifestants s'organisent sur Whatsapp puis Telegram, achètent ou louent des comptes sur Facebook, et voient leurs comptes UberEats contrôlés par des algorithmes qui manquent de finesse.

Thomas Le Bonniec (Élucid) : Qu'est-ce qui justifie la déconnexion des travailleurs sans-papiers ?

Jérôme Pimot : Les gars qui se sont fait déconnecter sont sur la plateforme en moyenne depuis 2018, d'autres sont arrivés entre 2017 et 2020. Donc Uber s'aperçoit soudain en 2022 qu'ils sont sans-papiers, alors qu'ils bossent depuis des années – et ça ne posait de problème à personne. Le phénomène était connu depuis longtemps : le New York Times était venu à Paris en 2019 pour faire un papier sur ce sujet, qui à l’époque était spécifique à la France. Évidemment que la plupart de ces plateformes et le gouvernement le savent. L'affaire Frichti, c'était l'apogée de ce qu'on pouvait faire de pire en termes d’exploitation de personnes vulnérables.

D'autant plus qu'un grand nombre de livreurs a été recruté pendant le Covid. Typiquement les livreurs français, qui ont leurs papiers, et qui faisaient de la livraison en « complément de salaire » ont arrêté de bosser. Qui a pris leur place ? Les sans-papiers, qui ne peuvent prétendre à aucune aide parce qu'ils sont sous les radars. En résumé : ça arrangeait bien les plateformes de ne pas faire de zèle, de ne pas trop chercher à savoir si les livreurs étaient sans papiers ou non pendant le Covid. Et c'est eux qu'ils ont virés cet été.

« Lorsque les sans-papiers sont apparus sur les plateformes, il ne s'est trouvé personne pour s'en plaindre, c'est même plutôt le contraire. »

T. Le Bonniec : Qu'est-ce qui explique la présence de sans-papiers sur les plateformes de livraison ? Est-ce une situation préférable à d'autres activités rémunérées ?

J. Pimot : Les sans-papiers allaient d’ordinaire à droite à gauche sur des chantiers ou dans des boîtes de services qui les salariaient tout de même. Les entreprises dont Darmanin parle sont surtout celles-là : BTP, restauration, nettoyage… Mais quand tu es salarié, il y a quand même un petit filtre à l’embauche, une sélection. Sauf que chez les plateformes, pas besoin de ça. Pas de salariat, pas de filtre. Tu cliques, tu envoies 2 ou 3 papiers et ça marche quasi instantanément.

Les plateformes embauchent en masse. Depuis 2018 c'est open-bar. Après la première génération de livreurs − celle dont j'ai fait partie avec des étudiants, des intermittents du spectacle et des chômeurs − est arrivée une seconde génération venue des banlieues et issue de l’immigration. Mais même elle s’est soulevée en 2019 après une énième baisse des tarifications chez Deliveroo. Il a donc fallu que les plateformes « trouvent » des gens encore moins revendicatifs et corvéables à souhait.

La troisième population qui est venue sur les plateformes, ce sont les sans-papiers. Le plus souvent, on parle des migrants primo-arrivants venus d'Afrique de l’Ouest subsaharienne francophone, du Maghreb et du sous-continent indien, notamment du Bangladesh. Lorsqu'ils sont apparus sur les plateformes et qu'ils se sont donné le mot, il ne s'est trouvé personne pour s'en plaindre, c'est même plutôt le contraire.

Donc il y a moins de contraintes…

Oui. Tu bosses autant que tu veux. Tu n'es pas lié aux 35 heures. Quand tu bosses sur un chantier, tu as un chef, un SMIC, des horaires et tu ne peux pas y déroger. Au début, les gars bossaient pour un patron et faisaient de la livraison à côté. Sauf que très vite ils se sont aperçus que livrer des repas 24 heures sur 24, c'était pas plus mal. Le boulot est moins pénible que sur un chantier et la paie n'est pas pire, voire elle est mieux. Tu es obligé de déclarer à l'URSSAF, mais comme tu déclares ce que tu veux... Bon ça c’était jusqu'à ce que l’État s'en rende compte, et demande aux plateformes de leur transmettre les chiffres d’affaires des livreurs.

Avant, il y avait une minorité de livreurs qui travaillaient à plein temps, mais les plateformes ont fait en sorte qu'on sache que le métier était en libre accès. C'est ce qu'il s'était passé pour Frichti, où les gars m’ont expliqué qu’un simple passe Navigo suffisait comme pièce d’identité pour signer un contrat. Cette facilité a vite convaincu les sans-papiers que c'était facile, et donc ils ont arrêté de faire la plonge, le nettoyage ou les chantiers pour faire la livraison.

« Un compte Uber Eats s'achète entre 2000 et 3000 euros. Et il se loue autour de 150 euros par semaine. Donc le livreur qui s'est fait déconnecter son compte, il va aller sur Facebook, Snapchat ou Leboncoin en louer un autre. »

Et tous les membres du collectif ont été déconnectés ?

Alors pas tous. À l’heure qu’il est, certains ont encore leur compte, mais Uber continue de virer les livreurs et ça va devenir de plus en plus compliqué. Pour ceux qui bossent encore, on leur prête un compte. Parfois c'est de la location, parfois de la vente. Un compte Uber Eats s'achète entre 2000 et 3000 euros. Et il se loue autour de 150 euros par semaine. Donc le livreur qui s'est fait déconnecter son compte, il va aller sur Facebook, Snapchat ou Leboncoin en louer un autre, il y a pléthore d'annonces.

Les tarifs des comptes de deuxième main ont explosé : un livreur m'a expliqué qu'il payait 250 euros à la semaine pour le compte qu'il loue. Il bosse 15 heures par jour, 7 jours sur 7, pour payer son loyer et garder un petit peu d'argent. Une fois qu'il a payé ses 1000 balles par mois, il doit lui rester 700 euros pour lui. Il me dit qu'il n'a plus de vie, il ne fait que travailler, il ne voit plus sa femme.Ça, c'est un problème récurrent dans l'ubérisation en général : Combien ont divorcé parce qu'ils passaient 15 heures par jour dans leur voiture ? Sauf que là c'est 15 heures par jour sur un vélo.

Le métier c'est d'aller le plus vite, le plus loin possible. Bien sûr qu'ils ne le disent pas explicitement, mais concrètement tu es payé à cramer les feux rouges, tu t'arranges avec le code de la route, on est payé pour ça. En cas d'accident, quand tu es sans-papiers, tu t'arranges. Déjà tu ne fais pas de constat, tu t'arranges avec le gars, souvent c'est pour ta pomme. Et puis les gars m'expliquent qu'ils s'arrangent avec les moyens du bord. La débrouille quoi.

Quelles sont les revendications des livreurs ? Est-ce qu'il s'agit d'une reconnaissance de leur statut de salarié ?

Oh non, ils n’en sont plus là. D’ailleurs, pour rétablir une vérité, le CLAP n'a jamais simplement revendiqué le salariat. On dit plutôt que le livreur devrait être réellement indépendant. Parce qu'il y a de la subordination. Et s'il y en a, alors de fait, ce sont des salariés. Des « salariés déguisés ». On n'a pas besoin de revendiquer ce statut, on le dénonce. Par contre, ce qu'on revendique, c'est d'être de vrais indépendants. Sauf que l'ubérisation n’a pas été construite pour ça. Tu ne peux pas faire bosser 100 000 gars véritablement comme ils veulent et aux tarifs qu’ils veulent. Tu es obligé de standardiser, d’organiser, de contrôler. Et pour ça tu as besoin de subordination.

Avec les « Uber Eats en Colère », on n’en est plus là. Lorsque je les ai rencontrés, l'idée c'était de faire des manifestations pour récupérer l'accès à la plateforme. Mais s'ils se faisaient à nouveau déconnecter quelques mois plus tard, c’était le retour à la case départ. Il fallait donc viser plus haut. Demander la régularisation. Alors comment on la demande ?

Quand tu es salarié sans-papiers, tu as obtenu ton contrat avec de faux documents. Le jour où ton patron s'en aperçoit, il a le choix. Avec la circulaire Valls, la preuve de travail est reconnue par rapport à des fiches de paie. Soit il te vire, soit il demande une régularisation via les fiches de paie qu'il t'a fournies plus une promesse d’embauche. Et il faut un certain temps de présence sur le territoire. Darmanin ne parle que de ça en ce moment pour préparer le terrain de sa prochaine loi. Sauf que les préfectures n'acceptent que la fiche de paie pour preuve de travail. Chez Uber Eats, chez Stuart, chez Deliveroo, il n'y en a pas, seulement des factures. Il faut donc demander que les factures puissent être reconnues au même titre que les fiches de paie.

Mais si Uber prétend lutter contre le « trafic » de comptes, comment font-ils pour identifier les livreurs ?

Les gars donnent leur nom, leur photo, et tout un tas de documents. Notamment un K-bis et un casier judiciaire. Donc les clients et les restaurants les identifient avec leur photo. Souvent, elle ne coïncide pas avec les papiers qu'ils ont fournis pour ouvrir le compte. Certaines plateformes utilisent aussi un algorithme de reconnaissance faciale. Je pense qu’elles ont choisi cette méthode pour répondre aux articles qui dénonçaient l'emploi de sans-papiers. Sauf qu'il était probablement pensé avec des « curseurs au plus bas » pour produire très peu de détections. C'est comme si tu annonçais que tu vas faire des contrôles routiers, mais tu mets un seul policier tous les 500 km. C’est complètement inefficace. Mais tu peux dire que « tu contrôles » à la presse et aux autorités, qui ne vérifient pas ce que tu dis.

Pour en revenir aux « Uber Eats en Colère », au départ du mouvement, fin août, ils étaient 150. On s'est mis sur Telegram et on est désormais 1550 sur un groupe. Dont les trois quarts viennent en manif. Uber Eats parlait de 2500 déconnexions sur toute la France, donc on peut imaginer qu'il y en a facilement entre un tiers ou la moitié en région parisienne. Le mouvement regroupe la plupart de ceux-là.

« La plupart des plateformes avaient besoin d'une main-d’œuvre bon marché, mais c’était sans compter que tous ces livreurs allaient cruellement manquer au BTP, à la restauration et aux services. »

Quelle est la position d'Uber ?

En fait, Uber Eats s’est fait complètement déborder par les sans-papiers. Déborder au sens propre. La plupart des plateformes avaient besoin d'une main-d’œuvre bon marché et qui ne fasse pas trop d'histoires, mais c’était sans compter que tous ces livreurs allaient cruellement manquer à des secteurs phares de l’économie : BTP, restauration, services. Des métiers désormais « en tension », selon Darmanin. Surtout que le Covid a encore plus mis en lumière la livraison. Mais voilà, une fois passé le Covid, les livreurs ne sont pas repartis vers leurs anciens emplois qui manquent de bras désormais.

Et côté gouvernement ?

Côté gouvernement on a le binôme de ministres chargés de « faire baisser la tension » : Darmanin et Dussopt. Ce n’est pas un hasard. Il s’agit de remettre les sans-papiers − gérés place Beauvau − dans les secteurs qui rapportent réellement au pays − cadrés rue de Grenelle. Pas à une plateforme californienne qui perd sans cesse de l’argent tout en défiscalisant à mort, et ce malgré l'exploitation crasse des travailleurs.

C'est comme si le Covid avait étouffé la grande histoire d’amour entre Macron et l'ubérisation. La charte que le gouvernement a fait signer aux plateformes, leur ordonnant en somme « d’arrêter avec les migrants », je pense qu'elle n'a été mise en place que parce qu’il n’y a plus assez de sans-papiers pour les autres secteurs. L'ubérisation les a tous redirigés vers la livraison.

Alors bon, on aurait pu se dire que le gouvernement allait chercher à attirer ces travailleurs courageux avec des régularisations dignes de ce nom, des titres de séjours de 10 ans ou allez, disons même 5. Mais non, ce seront des « régularisations » au rabais, de seulement un an, cantonnées à des métiers particulièrement pénibles. Dès qu'un secteur ne sera plus en tension, il faudra aller vers un autre. Les travailleurs vont se retrouver à migrer non seulement entre les pays, mais aussi entre les secteurs en tension. Des sortes de « travaux forcés librement consentis ». Tout ça juste histoire de terminer le métro du grand Paris, les travaux des Jeux olympiques et de renflouer la restauration. En gros, l’Afrique pour sauver la France, mais, encore et toujours, pour pas trop cher.

On savait que Le Pen voulait mettre les sans-papiers dans des charters, on sait maintenant que Macron veut les placer dans des « galères ». Mais pas sûr que les sans-papiers aient très envie de « ramer ».

Photo d'ouverture : Manifestation du collectif « UberEats en Colère », Paris, Place de la République, 12 septembre 2022 - @AFP

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