Dissuasion nucléaire française : l’affaiblissement par l’Europe ?

Une récente tribune publiée par Le Monde appelle à un élargissement de la doctrine nucléaire française, au risque de la voir perdre de sa consistance.

publié le 25/03/2024 Par Éric Juillot

La campagne pour les élections européennes est l’occasion de débats d’importance variable autour de l’avenir de l’Union européenne. Au plan géostratégique, si les perspectives d’une armée européenne un temps évoquée par Emmanuel Macron sont plus lointaines que jamais, ce dernier croit pouvoir faire avancer « l’Europe de la défense » en réaffirmant, à la suite de propos déjà tenu en 2020, que la dissuasion nucléaire de la France a désormais « une dimension européenne ». Un récent article du Monde, rédigé par un universitaire, Pierre Haroche, estime qu’il faut maintenant aller plus loin, au risque toutefois de voir notre doctrine stratégique perdre de sa consistance.

S’il n’est évidemment pas question que la France perde le contrôle exclusif qu’elle exerce aujourd’hui sur son arsenal nucléaire, Pierre Haroche estime qu’il est néanmoins temps d’actualiser la stratégie française, car le contexte s’y prête, au nom d’une construction européenne implicitement considérée comme souhaitable. « Dans une Europe effrayée par Poutine, effrayée par Trump, une Europe qui doute de tout, et surtout d’elle-même, la France démontrerait qu’elle est un pays qui sait ce qu’il veut et ce qu’il défend », affirme-t-il.

Concrètement, il s’agirait pour la France de « faire le premier pas » pour mettre un terme à la situation actuelle qui se résume en ceci : une France prête à clarifier ce qu’elle entend par l’expression « dimension européenne » de sa dissuasion si les autres membres de l’UE lui en font la demande. Pierre Haroche estime qu’aucun ne le peut aujourd’hui, de peur que cela soit interprété comme un acte de défiance vis-à-vis de Washington, incitant les Américains à « effectivement, affaiblir leur protection ». La France devrait donc affirmer officiellement que sa doctrine stratégique en matière nucléaire « a désormais deux objectifs : premièrement, la défense des intérêts vitaux de la France ; deuxièmement, la contribution à la défense de l’Europe ».

L’intérêt d’une telle affirmation, si elle venait à être formulée, est évident pour Pierre Haroche : elle donnerait davantage de corps à la dimension géostratégique de l’UE – pour l’heure à peu près inexistante – en favorisant le rapprochement des États membres concomitamment à une émancipation relative vis-à-vis des États-Unis. Elle aurait en outre l’avantage d’accroître le poids et l’influence de la France au sein de l’UE.

Cette proposition se heurte cependant à un certain nombre de facteurs, qui en limitent drastiquement l’éventuelle portée.

En premier lieu, il convient d’avoir en tête que les autres États de l’UE ne sont à ce stade en rien demandeurs d’une telle protection française. Formulée à deux reprises par l’actuel chef de l’État, évoqué en son temps déjà par Nicolas Sarkozy, l’idée d’une contribution de l’arsenal nucléaire français à la sécurité collective de l’UE s’est toujours heurtée à une fin de non-recevoir. Il y a à cela des raisons très profondes aux plans historique et géopolitique qu’aucun élément de contexte ne peut sérieusement entamer.

Avec ce genre de proposition, la France est toujours suspectée par ses partenaires de vouloir exercer sur eux une influence illégitime – l’esprit de la construction européenne excluant a priori tout entreprise de domination – et illusoire, dans la mesure où la France ne dispose pas, loin s’en faut, des moyens lui permettant de se substituer aux États-Unis.

En second lieu, se pose le problème de la crédibilité. Il ne suffit pas d’affirmer que la défense de l’UE est désormais un pilier de la doctrine nucléaire française pour obtenir un effet stratégique. Toute la question est de savoir jusqu’à quel point cette affirmation est plausible. Quiconque y réfléchit un instant aboutira à la conclusion qu’elle ne l’est guère. Tout l’enjeu de la dissuasion, dans sa version actuelle, consiste à faire admettre à un agresseur potentiel que le chef de l’État dispose des moyens et de la volonté lui permettant de riposter par le feu nucléaire à une attaque du même ordre.

Ce qui justifie moralement cette posture, c’est l’idée que le détenteur du pouvoir suprême doit être aussi, si des circonstances dramatiques devaient survenir, le garant ultime de la survie de la nation. C’est l’absolu du bien à préserver qui rend légitime et plausible l’absolu de l’outil de défense mis en œuvre. Il est évident que face à cet absolu, la sécurité collective de l’UE n’est qu’un objectif relatif, sinon secondaire. Emmanuel Macron a déjà précisé, dans une contribution destinée à limiter la montée aux extrêmes, qu’une attaque nucléaire russe en Ukraine n’entraînerait pas de représailles nucléaires de la France. Qui peut croire qu’il en irait autrement si Vilnius ou Varsovie était attaquée ?

Les choses seraient différentes si « l’Europe ,» dont on se gargarise dans certains milieux, avait une quelconque épaisseur géopolitique. Pierre Haroche ne croit pas si bien dire lorsqu’il rappelle que l’Europe « doute surtout d’elle-même » : un euphémisme pour cacher le fait qu’elle n’existe pas vraiment. Chaque État de l’UE possède sa propre équation géopolitique, fruit de sa géographie, héritée de son histoire ; celle de la Pologne, par exemple, est fort différente de celle de l’Espagne et a vocation à le rester. Car il est impossible de concevoir une géopolitique substantielle et commune aux 27 sur la base d’une telle diversité.

À cette réalité, s’ajoute en outre le fait que les questions de défense représentent le cœur de la souveraineté étatique et que cela rend leur partage difficile, sinon impossible, comme en témoigne, sans remonter à l’échec de la CED en 1954, celui de l’Europe de la Défense, qui n’a abouti à rien de tangible 32 ans après sa naissance officielle avec le Traité de Maastricht. La proposition de Pierre Haroche rappelle d’ailleurs implicitement l’inconsistance géopolitique de l’UE en tant que telle, puisqu’il précise qu’il n’est pas question pour la France de partager son pouvoir de décision et que la défense de l’UE n’impliquerait « aucune automaticité » dans sa mise en œuvre.

Enfin, une actualisation européiste de la doctrine stratégique française aurait pour effet préjudiciable d’en altérer le cœur : conséquence logique du point précédent, les intérêts vitaux de la France, une fois placés aux côtés de ceux de l’UE, gagneraient en relativité puisqu’ils perdraient leur caractère exclusif. Se dire prêt à utiliser l’arme atomique pour autre chose que les intérêts vitaux laissent penser que ceux-ci ne sont plus aussi importants qu’auparavant, qu’ils perdent leur caractère exceptionnel. En conséquence, la volonté de les défendre quoiqu’il en coûte s’en trouve mise en cause. C’est le fondement même de la dissuasion qui se trouverait altéré par ce qui s’apparenterait à une dilution stratégique, l’élargissement conceptuel débouchant sur un affaiblissement géopolitique.

Ce qui fait la force de la dissuasion française, outre la performance de ses armes, la simplicité de sa chaîne de commandement et la détermination espérée du chef de l’État, c’est sa clarté. S’il est judicieux d’entretenir une réelle ambiguïté sur ses modalités de mise en œuvre et les éléments concrets susceptibles d’engendrer une riposte, il est indispensable en revanche que la clarté domine au niveau de ses objectifs supérieurs.

À l’époque de la Guerre froide, la mise au point de l’arsenal nucléaire français dans les années 1960 a contribué très significativement au maintien de la paix en Europe, justement du fait de sa crédibilité : autonome techniquement – à la différence de celui des Anglais, efficace, il était l’apanage exclusif d’une puissance dont les intérêts vitaux avaient vocation à être très vite menacés en cas d’attaque de l’Europe de l’Ouest par les troupes du Pacte de Varsovie.

Cette situation rendait la perspective d’une riposte française beaucoup plus vraisemblable que celle des États-Unis. Chaque kilomètre conquis par l’armée soviétique et ses alliés au-delà du Rideau de fer en direction de la France augmentait d’un cran le risque d’une riposte, d’autant que la France disposait dans les années 1980, d’armes « préstratégiques », avec les missiles Pluton, capables de détruire – sur le sol allemand – de larges fractions du corps de bataille ennemi.

Les propositions visant à donner une dimension européenne substantielle à la dissuasion française sont en fait de dangereuses billevesées, qui tentent d’orienter le réel dans le sens requis par l’idéologie européiste. C’est parce qu’elle était pleinement indépendante et exclusivement nationale que la force nucléaire française a pu jouer un rôle important dans le maintien de la paix continentale il y a des décennies, et il n’a pas lieu de penser que ce qui valait hier ne vaut plus aujourd’hui.

Photo d'ouverture : @Midjourney