« L'ÉCONOMIE DE MARCHÉ EST UN FONDAMENTALISME RELIGIEUX » - JEAN-YVES HABERER

Pour l'ancien Directeur du Trésor, la France doit se libérer de dogmes économiques irrationnels qui l'empêchent de mettre en œuvre des politiques alternatives. Dans cet entretien exclusif réalisé par Olivier Berruyer en 2013, Jean-Yves Haberer dénonce « une orthodoxie qui porte l’économie de marché à ses conséquences extrêmes ».

Jean-Yves Haberer (1932 -), est un ancien haut fonctionnaire responsable de questions financières. Entre 1966 et 1968, il est conseiller technique de Michel Debré, alors ministre de l’Économie et des Finances. Il fut également Directeur du Trésor (1978-1982), puis président de Paribas (1982-1986) et du Crédit lyonnais (1988-1993).

Olivier Berruyer : M. Haberer, quel regard portez-vous sur la crise actuelle ?

Jean-Yves Haberer : Depuis que j’ai été directeur du Trésor entre 1978 et 1982, nous avons beaucoup moins de moyens d’action. À l’époque, lorsque l’administration voulait faire quelque chose, elle avait encore les moyens de le faire. Nous savions très bien sur quel bouton appuyer pour obtenir des résultats. Ce n’étaient pas seulement des moyens d’action budgétaires ou de politique monétaire, mais aussi beaucoup d’instruments. Il y avait des établissements financiers à statut légal spécial – le Crédit foncier, le Crédit national, le Crédit hôtelier, etc.

Il existait toute une gamme d’établissements dont l’État n’était pas actionnaire, mais dont il nommait les dirigeants et qui signaient des pactes avec lui. Nous leur assignions des objectifs et ils les réalisaient. Nous pouvions actionner ces leviers en cas de problèmes difficiles. Nos compétences, qui ont été grandes à l’époque, sont aujourd’hui, à mes yeux, peu de choses.

Olivier Berruyer : Aujourd’hui, nombreux sont les tenants d'un discours selon lequel « il n’y a pas d’alternative », en référence à la célèbre phrase de Margaret Thatcher. Or, vous avez connu une époque et un système où l'existence d'alternatives économiques était largement reconnue…

Jean-Yves Haberer : En effet, un certain nombre de changements ont abouti à la suppression de ces alternatives. Aujourd’hui, si l’Europe se déchristianise visiblement, d’autres croyances viennent combler ce vide pour nous dominer. Un fondamentalisme très puissant est ainsi à l’œuvre depuis maintenant plusieurs dizaines d'années : celui de l'économie de marché. Celle-ci fonctionne comme une religion avec sa doctrine, ses codes, ses excommunications. Elle n’a pas de pape, mais elle a ses oracles et ses saints, et même sa grande inquisition. Si on regarde bien, elle forme un véritable système religieux.

À certaines époques, l’irrationnel semble trouver une plus grande place, tout est en ébullition. Pourquoi ? Je n’ai pas de réponse. Je peux toutefois dire que c’est le cas de notre époque, où l’intolérance se renforce, où l’économie de marché est devenue la religion la plus mondialisée. Le repère pour les historiens sera Margaret Thatcher et Ronald Reagan, mais ils avaient été précédés d’une dizaine d’années par des théoriciens comme Milton Friedman. L’arrivée en politique n’est que la suite de la théorisation de ces idées.

« Il existe une orthodoxie qui porte l’économie de marché à ses conséquences extrêmes : c’est cela le fondamentalisme. »

Dans ce monde, les mesures et les décisions caractérisées par l’intolérance ont permis de supprimer les alternatives et de rendre impossible (ou du moins extrêmement compliqué) tout retour en arrière. Ces mesures sont pensées pour être irréversibles.

Par exemple, concernant la cotation des valeurs mobilières, comme les actions, nous sommes passés en 1987 à une cotation en continu. Initialement, c’était un progrès dicté par la technique de l’informatique naissante et par la mondialisation des marchés et des grandes entreprises internationales. Nous n’avions cependant pas prévu que cette pratique allait aboutir à des marchés gérés par des algorithmes informatiques.

La majorité des ordres sont maintenant déclenchés par des machines en moins d’un millième de seconde. Cette cotation continue est un extrémisme. Pourquoi ne pas faire le rapport de l’offre et la demande qu’une seule fois par jour ? Je crains que cela ne soit plus possible. Cela fait partie des choses devenues irréversibles, parce que mondialisées. Pour arrêter cet extrémisme, il faudrait que le monde entier se mette d’accord.

Nous n’avons pas vu non plus les conséquences comptables des réformes accomplies. Le passage à un principe de valeur de marché, qui en soi peut se justifier, allait dans ce domaine aboutir à d’autres extrémismes qui fragilisent toutes les valeurs. Il existe ainsi une orthodoxie qui porte donc l’économie de marché à ses conséquences extrêmes : c’est cela le fondamentalisme. Et tout objecteur, même modéré, passe pour un hérétique voué au bûcher…

Malgré les années qui passent depuis la crise, il n’y a pratiquement pas eu d’évolution des mentalités…

Pas la moindre ! Pour qu’il y ait progrès, il faut des spasmes. Et nous avons besoin de spasmes suffisants pour remettre en cause tout un tas de postulats erronés. L’un de ces postulats est le mythe de la croissance, comme seule finalité de la société. Aujourd’hui, nous avons pour unique finalité la croissance pour la croissance, au point que l’on ne sait même plus à combien s’élève le PIB en valeur absolue.

On nous parle de nuances epsilonesques entre le 0 et le 1 %, entre le 0 et le 0,3 %, mais le facteur démographique n’est nulle part visible. Or, il n'y a aucun sens à comparer le taux de croissance de la France avec des pays dont le taux de natalité est différent. De ce point de vue, même s'il n'est pas parfait, le PIB par habitant est un bien meilleur indicateur.

« Quand les États-Unis sont devenus fondamentalistes à la sauce Reagan, la droite française a aussitôt suivi. »

L'obsession de la croissance est un formidable outil pour empêcher l'émergence d'alternatives crédibles. Rares sont les dirigeants politiques qui dénoncent cette obsession pour toujours plus de croissance. Si l’on corrèle cela à la perte de confiance des électeurs vis-à-vis du politique, vous avez l’explication du désarroi actuel. Tous ces gens qui font des discours sur la croissance et qui promettent d’y aller soit par plus d’économie de marché, soit par plus de volontarisme n’ont aucun résultat depuis trente ans. Donc plus personne ne leur fait confiance.

Comment expliquer que ce « fondamentalisme » de l'économie de marché ait aussi vite contaminé notre pays, dès 1984 ?

Il s’est passé beaucoup de choses. En 1982, François Mitterrand est parvenu à pousser notre balancier de politique économique très à gauche, notamment avec la politique de nationalisations, qui n'avait pas ou peu de comparaison ailleurs sur la planète. La droite a donc profité de cette occasion pour délégitimer tout ce qui était de l’acquis du secteur public en général.

Par exemple, Jacques Friedman, un de mes amis et un fidèle de Jacques Chirac, me disait dans les années 1980 qu’il fallait privatiser non seulement les entreprises nationalisées par Mitterrand, mais aussi celles nationalisées en 1945. Il m’avait alors demandé quelle banque était la plus prête à être privatisée. À l’époque, la seule avec laquelle le risque pouvait être pris selon moi était la Société Générale. Elle a ainsi été privatisée immédiatement, remettant en cause les décisions de 1945 sur lesquelles il y avait, jusqu’en 1980, quasiment un consensus.

Le changement majeur a eu lieu à ce moment. C’était un effet de mode classique : ce que font les Américains, les Français novateurs l’imitent. Quand les États-Unis sont devenus fondamentalistes à la sauce Reagan, la droite française a aussitôt suivi. J’ai été stupéfait quand Jacques Chirac, alors Premier ministre de François Mitterrand, a adopté ces thèses laisser-fairistes. Cela ne correspondait pas à son tempérament volontariste.

Mais la gauche est loin d'être innocente dans le développement du fondamentalisme de l'économie de marché. Lorsque j’étais encore directeur du Trésor, sous Jacques Delors, à l’automne 1981, nous gérions le dossier des nationalisations. Jacques Delors me demande de lui proposer une réforme à mettre en œuvre rapidement. Je lui propose la dématérialisation des titres parce qu’à l’époque, on continuait à couponner, c’est-à-dire que, sur les obligations en papier, on détachait des coupons.

J’avais déjà proposé cette réforme deux ans avant, à René Monory qui l’avait refusé, persuadé que les épargnants seraient perturbés dans leurs habitudes. Or, sous Jacques Delors, cette réforme est passée comme une lettre à la poste : c’est donc la gauche qui a permis la dématérialisation des titres.

Propos recueillis par Olivier Berruyer, le 3 janvier 2013.

Découvrez la suite de cet entretien la semaine prochaine…

Photo d'ouverture : Friends Stock - @Shutterstock