Article élu d'intérêt général
Les lecteurs d’Élucid ont voté pour rendre cet article gratuit.
« Valeurs de la République », « valeur travail », « valeurs de l'Occident » : le discours obsessionnel de la bourgeoisie sur les « valeurs » bute sur la réalité du monde qu'elle élabore. Cornelius Castoriadis l'avait vu : le capitalisme parasite les significations produites par les sociétés antérieures, mais n'en crée aucune. Sous l'obsession des « valeurs », le nihilisme est en marche.
Abonnement Élucid
Les « valeurs » sont un des joujoux favoris de la valetaille médiatico-politique : « valeurs de la République », ânonnent les uns, « valeurs de la civilisation européenne », caquètent les autres. Et puis, il y a la « valeur-travail », bien sûr. Nicolas Sarkozy, grand serviteur pourtant d'une classe d'improductifs, de rentiers et d'assistés d'État, ne déclarait-il pas que « le travail, c'est une valeur essentielle […], c'est une émancipation » ?
L'obsession est telle que l'un des médias-phares de la droite se nomme d'ailleurs Valeurs actuelles. À l'examen, celles-ci ne sont que des ballons gonflés de néant.
Idiote (1), la bourgeoisie – soi-disant « républicaine » ou pseudo-conservatrice – ne réalise pas que les « valeurs » qu'elle agite sont incompatibles avec une économie de marché qui les détruit, et qui cependant lui parait aussi inquestionnable qu'une loi physique fondamentale. Le refrain sur « nos valeurs » n'est qu'un mantra usé, une prière d'idéologues amoureux d'abstractions et indifférents à la réalité. « Liberté », « travail », « démocratie », « courage », « transparence », « socialisme », « réforme » (ad libitum) : il semble que la fonction des médias de masse et de la politique, si homogènes dans leur saumure de lieux communs et leur misère lexicale, soit de vider les mots de leur substance. Et les mots ne manifestent alors rien de plus que le retour du refoulé, tant leurs utilisateurs font le contraire de ce qu'ils prétendent défendre.
Prenons l'exemple de l'école républicaine, objet des vitupérations de la droite sur la « baisse de niveau » ou le recul de l'autorité professorale. Jamais cependant ne s'intéressent-ils aux conditions matérielles faites aux enseignants français, parmi les plus mal rémunérés en début de carrière dans l'Union européenne, au point que la vocation professorale recule et force à recruter des personnes sans formation suffisante (2). Cela exigerait, il est vrai, d'endosser la responsabilité (3) de soutenir des politiques budgétaires qui dégradent l'instruction publique.
Par ailleurs, quand entend-on les « républicains » auto-proclamés considérer comme une menace à la possibilité même de chose publique l'extension sans fin du techno-libéralisme ? Qui parmi eux se rend compte que les valeurs impliquées par l'école – goût de l'effort, curiosité, exigence de vérité – et les facultés qu'elles requièrent – mémorisation, concentration, argumentation – sont incompatibles avec le monde du smartphone (narcissisme, instantanéisme, réseaux (anti)sociaux, IA, deepfakes...) et l'économie de marché ?
Quel sens ont l'effort et le dépassement de soi à l'ère d'un techno-capitalisme qui encourage l'impulsion, l'assouvissement instantané des désirs et le consumérisme sans frein ? Quel sens a une École « républicaine » assiégée par les smartphones et la publicité, que nos prétendus « républicains » laissent prospérer ? Ce n'est pas le règne de la République – la chose publique – qu'ils organisent, mais celui des intérêts et de la propriété privés : le règne du marché.
Les contradictions du marché moralisateur
L'écart entre discours et réalité se manifeste aussi dans le monde de l'entreprise. Dans la foulée du Covid, la droite a beaucoup péroré sur la « grande démission ». Or, si la culture portée par le développement infini du marché pousse à s'accomplir individuellement et à devenir « le héros de sa propre vie », au nom de quoi faudrait-il déplorer la volatilité des employés qui, à la moindre vexation, démissionnent ? Si la maximisation de l'intérêt individuel est érigée en principe moral suprême – ce qu'implique le libéralisme –, pourquoi s'étonner que les salariés l'appliquent à eux-mêmes ?
Les libéraux ne devraient-ils pas se réjouir que le marché produise la société atomisée qu'ils appellent de leurs vœux – surtout quand la syndicalisation recule et que cette « grande démission » est essentiellement une stratégie individuelle de sauvetage (4). C'est ce qui arrive quand tout incite à faire passer son propre destin avant tout le reste.
Mais les champions des « valeurs » sont idiots, donc inaptes à voir que s'épanouit la société que leur fanatisme économique a engendrée – tout en voulant qu'y demeure la discipline de travail, même chez les sous-payés. La « valeur travail » ne renvoie ni à la dignité du travail, ni au sens social d'un travail gratifiant, mais à un imaginaire de pompe-la-sueur désireux que l'employé se taise et marne docilement. C'est l'éthique cynique du rentier qui s'exprime lorsque Nicolas Sarkozy avance que « le travail, c'est un moyen de conquérir sa liberté », ou quand Emmanuel Macron, son meilleur successeur, parle de « vivre libre et travailler » alors même que les salaires stagnent, que la précarité explose et que les bullshit jobs prolifèrent.
Du reste, le discours sur les valeurs ne manque pas de piquant lorsqu'un grand patron – qui d'ailleurs possède des médias où celles-ci sont sans cesse agitées – corrompt des dirigeants, délocalise la production, s'expatrie pour échapper au fisc et paye proportionnellement moins d'impôts que le citoyen moyen ; bref, multiplie les conduites antisociales, voire illégales.
Le recours aux « valeurs » permet commodément de placer le débat sur le plan des abstractions pour éviter tout effort de connaissance de la réalité. Les champions des « valeurs » se contentent de moraliser : criminaliser les voyous, célébrer les patrons, sans jamais interroger la logique antisociale qu'ils partagent ni la structure qui les produit tous deux.
L'économie de marché comme machine à détruire les valeurs
L'envahissement de la vie par la logique de marché abolit tout sens des valeurs collectives – à commencer par la solidarité et l'entraide dont l'anthropologie, de Piotr Kropotkine à David Graeber, a montré qu'elles constituent la condition de la survie de l'espèce humaine. À leur place s'impose un égoïsme antisocial si profond qu'il porte au pouvoir des profils pathologiques, indifférents au sort d'autrui et incapables d'empathie.
L'économie de marché est structurellement inapte à produire des valeurs d'engagement, d'effort, de responsabilité collective. Elle ne peut que les parasiter : puiser dans le stock de significations produites par les sociétés antérieures, tout en les consumant sans jamais les régénérer.
C'est le sens de ce qui ressemble à une hypocrisie – mais qui est surtout une aporie intellectuelle – chez les libéraux conservateurs : l'extrême brutalité de l'économie n'étant jamais envisagée moralement, elle doit être contrebalancée par des cadres privés stricts (mariage, famille, Église) et le renforcement des forces régaliennes (police, armée, justice) (5).
Cette économie brise les corps, pollue les sols, rend malade et affame, devient le lieu de déploiement des pulsions les plus viles et destructrices, selon le vieux principe du pionnier libéral Bernard de Mandeville (1670-1733), selon qui « les vices privés font la vertu publique ». Raison pour laquelle l'auteur de la Fable des abeilles (1714) entend, comme le résume Dany-Robert Dufour dans l'essai qu'il lui consacre, confier le destin du monde aux « pires d'entre les hommes (les pervers) » (6). Soit une morale rapace, celle de seigneurs se situant au-dessus de la loi commune.
Le nihilisme en marche
« Comment le système peut-il, dans ces conditions, continuer ? », interrogeait Cornelius Castoriadis dans La Montée de l'insignifiance (7). Sa réponse mérite d'être citée longuement :
« Il continue parce qu'il bénéficie encore de modèles d'identification produits autrefois : le juge “intègre”, le bureaucrate légaliste, l'ouvrier consciencieux, le parent responsable de ses enfants, l'instituteur qui, sans aucune raison, s'intéresse encore à son métier. Pourquoi un juge devrait-il être intègre ? Pourquoi un instituteur devrait-il se faire suer avec les mioches, au lieu de laisser passer le temps de sa classe, sauf le jour où l'inspecteur doit venir ? Pourquoi un ouvrier doit-il s'épuiser à visser le cent-cinquantième écrou s'il peut tricher avec le contrôle qualité ? Rien, dans les significations capitalistes, dès le départ, mais surtout telles qu'elles sont devenues maintenant, qui puisse donner une réponse à cette question. Ce qui pose, encore une fois, à la longue, la question de la possibilité d'autoreproduction d'un tel système. »
Le capitalisme vit sur un stock de valeurs qu'il n'a pas produites et qu'il ne peut pas produire. Il puise dans l'héritage des sociétés précédentes – l'honneur artisan, l'éthique protestante du travail, le sens du service public, la responsabilité collective – tout en détruisant systématiquement les conditions sociales qui les rendaient possibles.
Les fétichistes des « valeurs » s'insurgent contre l'« incivisme » tout en faisant silence sur l'optimisation fiscale. Ils déplorent le « laxisme » éducatif, mais laissent les enfants livrés aux nuisances cognitives de l'usage incontrôlé du smartphone. Ils regrettent la « perte du sens de l'effort » tout en précarisant le travail.
Cette contradiction est constitutive. Le capitalisme est amoral par nature – nihiliste. Il n'affirme et ne peut affirmer aucune valeur humaniste. Son sens même – l'accumulation infinie et l'extension illimitée du marché – abolit, au contraire, toutes les significations, tous les liens, tout ce qui ne peut être converti en valeur marchande. Et lorsque cette destruction devient trop visible, il invoque hypocritement les « valeurs » qu'il a lui-même détruites.
Sous l'obsession des « valeurs », c'est le nihilisme qui avance. Le discours des « valeurs » ne masque plus la vacuité : il l'expose. Par les politiques invoquant « les valeurs de la République », les patrons pleurnichant sur le « manque d'engagement » des salariés, les éditocrates inquiets de la « perte du sens civique », c'est un Néant à mille bouches qui s'exprime. Un grand vide qui n'engendre qu'un vide – de valeurs, de désirs, de sens – et qui s'en effraie cependant.
C'est pourquoi, les efforts collectifs – et même individuels – de s'extraire de cette logique de ravage ont toute leur valeur de contre-monde, de résistance à la déshumanisation qui fait système. Partout où se pratiquent des solidarités, l'entraide, la transmission et la pratique de savoir-faire, partout où s'affirment une autonomie des individus et des communautés, un lien au monde et à la vie, s'épanouissent les réserves de sens qui font la vie digne et décente. Là, les valeurs ne sont pas un mot-fétiche voué à conjurer leur absence, mais une praxis : des actes, des faits. Aujourd'hui, non moins que dans l'après-guerre où Claude Lefort et Cornelius Castoriadis l'affirmaient en donnant ce titre à leur revue, l'enjeu est bien : Socialisme ou Barbarie.
Car une société ne peut vivre durablement sans valeurs communes – non pas celles, de façade, invoquées par la bourgeoisie médiatico-politique, mais des significations partagées qui donnent sens à l'existence collective, qui permettent de répondre au « pourquoi » de Castoriadis. Le capitalisme a démontré son incapacité radicale à en produire : il ne peut que les consumer.
Notes
(1) « L’idiot, eu égard à cette racine étymologique, est précisément celui qui pense, agit, réagit en fonction de ce qu’il est dans sa particularité. Autrement dit, de même que les expressions qui n’appartiennent qu’à une langue [idiotisme] ne sortent pas de cette langue, y restent à l’intérieur, l’idiot ne sort pas de lui-même. Il reste à l’intérieur de lui-même. Ainsi, l’idiot est dans l’incapacité de sortir de sa propre vision des choses. Il ne peut, ainsi, appréhender le monde extérieur et reste enfermé dans sa propre spécificité. Dès lors, la relation nécessaire entre l’acte de penser, l’adaptation, le changement, ne peuvent se faire. L’idiot est alors immobile, inerte, incapable de s’adapter aux évènements, de les penser et d’agir. Ou il agit en étant déconnecté de ces évènements », « Qu'est-ce que l'idiotie ? », Denis Faïck, philosophe, sur le site Philotude.
(2) Notons à ce propos que les perroquets libéraux qui, du centre-gauche à l'extrême droite, n'en répètent à hue et à dia les mêmes sempiternels éloges du « modèle allemand » se gardent bien de signaler que les professeurs allemands gagnent plus du double des enseignants français…
(3) Il est d'ailleurs symptomatique que l'irresponsabilité régnante, qui consiste à déplorer les conséquences de décisions que l'on prend ou soutient, soit accompagnée de discours parlant d'« agir en responsabilité » ou d'« assumer ses responsabilités », terme dont Emmanuel Macron a fait un usage industriel.
(4) C'est ce qu'a pointé Anne Humbert dans Tout plaquer. La désertion ne fait pas partie de la solution… mais du problème (Le monde à l’envers, 2023). Ainsi, analyse-t-elle, que « le plus grand atout des injonctions à tout plaquer pour le néolibéralisme est l'affaiblissement des liens entre les individus. Promouvoir la désertion, c'est promouvoir le droit (et même le devoir) de rompre tous les liens, les engagements, les loyautés, pour soi-disant cheminer vers notre vrai moi […]. Nous sommes incités à faire passer notre destin individuel avant tout le reste ».
(5) C'est d'ailleurs là toute l'hypocrisie, ou bien la cohérence, des libéraux et libertariens conservateurs, qui veulent une économie dérégulée où s'épanouissent les pulsions les plus antisociales et égoïstes – voire barbares –, tout en défendant la fonction protectrice et humanisante des structures – non politiques, mais traditionnelles – qui la contrebalancent.
(6) Lire Baise ton prochain. Une histoire souterraine du capitalisme, Actes Sud, 2019.
(7) La Montée de l'insignifiance. Les Carrefours du labyrinthe, vol. 4, Points, 2007.
Photo d'ouverture : Logo du journal hebdomadaire national Valeurs Actuelles (VA) affiché sur l'écran d'une tablette et d'un smartphone à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, le 7 octobre 2025. (Photo de Lionel BONAVENTURE / AFP)
Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :
S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Déjà abonné ? Connectez-vous
13 commentaires
Devenez abonné !
Vous souhaitez pouvoir commenter nos articles et échanger avec notre communauté de lecteurs ? Abonnez-vous pour accéder à cette fonctionnalité.
S'abonner