En France, la liberté de la presse violée par l’auto-censure des journalistes

Chaque année, Reporters sans frontières publie son classement mondial de la liberté de la presse. La France se classe 26e… Piètre résultat pour le pays des Lumières et des droits de l’Homme, où l’hyper-concentration verticale des médias mène les journalistes à l’auto-censure et la société à la défiance. Et à la violence.

Chaque année, Reporters Sans Frontières (RSF) publie son rapport sur la liberté de la presse dans 180 pays et territoires du monde. Pour sa 20e édition, parue le 3 mai dernier, l’ONG fondée en 1985 a fait évoluer sa méthodologie (1). Cinq nouveaux indicateurs structurent le classement : le contexte politique, le cadre légal, le contexte économique, le contexte socioculturel et la sécurité. RSF définit ainsi la liberté de la presse comme « la possibilité effective pour les journalistes, en tant qu’individus et en tant que collectifs, de sélectionner, produire et diffuser des informations dans l’intérêt général, indépendamment des interférences politiques, économiques, légales et sociales, et sans menaces pour leur sécurité physique et mentale ».

L’édition 2021 décrit un état de la liberté de la presse dans le monde délétère. RSF constate un phénomène de « double-polarisation », à la fois au sein même des pays, mais aussi entre eux. Et dénonce les « effets désastreux du chaos informationnel », à la faveur d’un « espace numérique globalisé et dérégulé qui favorise les fausses informations et la propagande ».

La France, 26e au classement mondial

Dans ce tourbillon nauséabond de l’information, la France se place en 26e position en termes de liberté de la presse. Piètre résultat pour le pays des Lumières et des droits de l’Homme…

Certes, la France gagne huit rangs par rapport à l’année 2020, marquée par un contexte de violences policières, contestées au niveau international, envers les Gilets jaunes lors des manifestations contre le nouveau schéma national de maintien de l’ordre (SNMO) et le projet de loi « sécurité globale », qui prévoyaient de limiter la diffusion d’images des forces de l’ordre.

Mais d’après RSF, « la Fox News-isation des médias » et l’étendue des circuits de désinformation « ont accru les tensions sociales et politiques en France », où le contexte économique et sécuritaire est jugé « problématique » (2). C’est peu dire.


RSF explique que son indicateur économique évalue « les contraintes économiques liées à des politiques gouvernementales, à des acteurs non étatiques (annonceurs et partenaires commerciaux) et aux propriétaires des médias ».

Tandis que son indicateur « Sécurité » traduit la capacité à concevoir, collecter et diffuser des informations selon les méthodes et l’éthique du journalisme, sans risque inconsidéré de dommages corporels, détresse psychologique ou émotionnelle, ni risque de préjudice professionnel (perte d’emploi, saisie d’équipements ou saccage d’installations par exemple).


L’hyper-concentration verticale des médias français

« Plus que les autres démocraties libérales, la France connaît une situation paradoxale. D'un côté, le numérique a rendu possible une démultiplication sans précédent de l'offre de médias et de contenus (…). De l'autre, le capital des principaux médias (…) est concentré entre les mains d'une trentaine d'actionnaires dont certains figurent parmi les principales fortunes du pays (Bernard Arnault, Patrick Drahi, Xavier Niel, François Pinault, Daniel Kretinski, Martin Bouygues, famille Dassault, etc.) », a expliqué Nicolas Kaciaf, de Sciences Po Lille, dans une tribune publiée par The Conversation.

Autre spécificité française, la mainmise de quelques milliardaires industriels, issus des secteurs du luxe, des télécoms, du BTP, de l’armement ou de la finance, dont l’activité médiatique n’est pas le cœur de métier. Ainsi, sous couvert qu’ils « sauvent » un secteur incapable d’être rentable, ces oligarques pèsent lourd sur les débats publics et servent, tout en opacité, leurs propres intérêts politico-financiers, puisqu’ils dépendent de la commande publique.


À lire : Le rapport de mars 2022 de la Commission du Sénat sur les processus ayant permis ou pouvant aboutir à une concentration des médias en France et d’évaluer l’impact de cette concentration dans une démocratie. Il propose notamment une réforme de la loi de 1986 relative à la liberté de communication et de conditions d’octroi des aides publiques à la presse.

> L’audition de Vincent Bolloré
> L’audition de Bernard Arnault
> L’audition de Patrick Drahi


L’auto-censure généralisée mène à la violence de la société

Nul besoin de menacer, violenter, emprisonner ou tuer des journalistes en France, contrairement aux pays les plus mal classés par RSF. Ici, la censure est bien plus insidieuse : elle opère par des pressions, des intimidations, des licenciements (parfois des purges) au sein des rédactions, des « procédures bâillons » et des menaces de (rétorsion économique). Le tout, en promouvant l’infobésité low-cost produite dans des conditions de travail oppressives.

En somme, le système médiatique français financiarisé limite le pluralisme d’opinions, conditionne l’information, structure le consentement, et impose de fait l’auto-censure (inconsciente ou assumée) des journalistes. Soit la forme la plus pernicieuse de la censure généralisée.

La possibilité d’exercer le métier de journaliste de façon éthique et déontologique en France se réduit. La pression s’accroît aussi du côté du pouvoir politique. L’État a par exemple décidé, en 2021, d’empêcher les journalistes de couvrir les opérations des forces de l’ordre. Ou de perquisitionner, en 2019, les locaux de Mediapart.

Le sentiment d’insécurité grandit alors que le cadre légal français souffre de « lacunes en matière de protection des sources des journalistes et de répression des procédures-bâillons », selon RSF. L’arsenal législatif, en concertation avec les géants du numérique qui « modèrent » l’anarchie informationnelle sur les réseaux, exerce des pressions pour faire taire les opinions divergentes, abusément taxées de dissidence, de complotisme et d’extrémisme (de gauche comme de droite).

La confiscation de l’information, couplée au verrouillage de l’esprit critique, conduisent à la défiance généralisée de la société envers les médias, voire à la « haine des journalistes ».

Une profession désertée

Sinistrée, la profession est désertée. Depuis 2009, le nombre de journalistes en France diminue. Première raison de l’hémorragie : la perte de sens. Le rôle social du journaliste de terrain, qui œuvre pour l’intérêt général, disparaît. De plus en plus, le job consiste à « copier-coller » des dépêches AFP ou à proposer des articles qui ne contrarieront pas leur hiérarchie, choisie pour leur loyauté envers leurs actionnaires.

Deuxième raison, les conditions de travail qui mènent à l’épuisement physique et psychologique. Des contrats de plus en plus précaires, des horaires de plus en plus décalés, une charge de travail importante pour des rémunérations insuffisantes, des situations de harcèlements et de discriminations, un management hostile… Les jeunes journalistes quittent le métier, souvent avant la trentaine.

Les médias indépendants fourmillent et s’organisent, mais peinent encore à démocratiser leur modèle économique basé sur l’information payante, car de qualité. L’information est un bien public. Il est crucial de réformer la loi de 1986 totalement inadaptée au paysage médiatique actuel, de refondre le système des aides à la presse, de rendre transparents les actionnariats des médias, de démocratiser la propriété des médias et d’impliquer les journalistes dans la gouvernance et l’évolution de leur entreprise.

Photo d'ouverture : Sorapop Udomsri - @Shutterstock