Abonnement Élucid
▶ Laurent Dauré est journaliste et essayiste. Dans la filiation de la critique des médias, il travaille en particulier sur les dispositifs de propagande dans les sociétés occidentales. Il est l'auteur de « L'Anticomplotisme officiel: Une idéologie au service de l'ordre établi » (Editions Critiques, 3 avril 2026).
Ils se présentent comme les gardiens vigilants de la raison, les sentinelles de la vérité face à la marée des fausses informations. Mais que valent réellement les arguments des « complotologues » qui se sont installés en quelques années comme experts incontournables des médias dominants et des institutions ? Laurent Dauré décortique méthodiquement le travail de Rudy Reichstadt et de son site Conspiracy Watch, figure de proue d'une mouvance « libérale-atlantiste » déterminée. Une enquête qui révèle un dispositif idéologique aux effets nocifs concrets sur le débat public français.
Une ascension construite sur des réseaux d'influence
Lancé en 2007 sous la forme d'un simple blog personnel par Rudy Reichstadt, ancien étudiant de Sciences Po Aix, Conspiracy Watch s'est progressivement professionnalisé jusqu'à devenir « incontournable ». Mais cette consolidation n'a rien d'un miracle méritocratique. Comme le démontre Laurent Dauré, le site doit son ascension à un soutien institutionnel massif, qui s'est cristallisé après les attentats de 2015 sous le gouvernement Valls et le ministère de Najat Vallaud-Belkacem. « Les réseaux de Manuel Valls, du Printemps républicain ont beaucoup contribué à cette promotion », souligne l'essayiste.
L'arrivée d'Emmanuel Macron au pouvoir n'a fait qu'amplifier le phénomène. Conspiracy Watch fait désormais partie des médias qui épargnent systématiquement le pouvoir macroniste, y compris lorsque le chef de l'État se livre lui-même à des raisonnements conspirationnistes. À cela s'ajoute un soutien algorithmique des grandes plateformes, notamment Google, qui offre gratuitement au site une visibilité immense via son programme d'annonces réservé aux associations. Une diffusion artificielle qui propulse les notices de Conspiracy Watch en tête des recherches sur des personnalités ou des concepts liés au complotisme.
Aujourd'hui, l'équipe est partout : Reichstadt et Tristan Mendès France animent Complorama sur France Info, Mendès France tient une chronique hebdomadaire sur LCI, Reichstadt écrit régulièrement dans la presse et collabore à Franc Tireur aux côtés de Caroline Fourest. Un petit monde resserré, sans diversité interne, qui s'auto-cite et s'auto-invite, occultant la pluralité réelle des approches universitaires sur le complotisme.
Les Gilets jaunes, révélateur du mépris social
S'il a fallu un déclencheur à Laurent Dauré pour entreprendre ce travail d'investigation, ce fut bien le traitement réservé au mouvement des Gilets jaunes. Là où Conspiracy Watch s'est focalisé exclusivement sur les manifestations conspirationnistes émanant du mouvement, il a soigneusement détourné le regard de la désinformation provenant du pouvoir et de ses relais médiatiques. Pire, par glissements successifs, le site en est venu à présenter le mouvement comme structurellement antisémite.
L'exemple est édifiant. Dans une discussion avec le politologue Jean-Yves Camus, Reichstadt s'inquiétait gravement de la récurrence du nom Rothschild dans les manifestations, y voyant un symptôme d'antisémitisme. À aucun moment il n'a évoqué un détail pourtant central : Emmanuel Macron a travaillé pour la banque Rothschild. « Quelle négligence, quelle nonchalance sur les faits », s'agace Laurent Dauré, qui y voit la marque d'œillères idéologiques particulièrement puissantes.
Le mépris social transparaît jusque dans le titre du livre de Reichstadt, L'Opium des imbéciles. La justification étymologique avancée par l'auteur, selon laquelle un imbécile serait simplement quelqu'un « sans béquille », ne convainc guère. On se demande alors quelle forme devrait prendre une révolte populaire pour trouver grâce à leurs yeux ? Une révolte pour Manuel Valls président ?
Une idéologie libérale-atlantiste assumée à contre-coeur
Les complotologues se revendiquent comme neutres, dépourvus de toute idéologie. Pourtant, l'enquête de Laurent Dauré met au jour un système de pensée parfaitement structuré qu'il qualifie de « libéral-atlantiste ». Cette grille de lecture combine une adhésion quasi dogmatique à la démocratie libérale et une préférence pour l'ordre occidental sous domination étatsunienne. Conséquence directe : dès qu'un pays reçoit l'étiquette de « démocratie libérale », il devient immunisé contre toute critique systémique.
Le traitement réservé à la guerre d'Irak en est l'illustration la plus accablante. Confronté à la fausse information sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein, peut-être la plus conséquente de l'histoire récente, Reichstadt déploie des acrobaties rhétoriques pour la présenter comme une simple « erreur de bonne foi » de l'administration Bush et de la CIA. « Il faut accorder du crédit à la parole des agresseurs », résume ironiquement Laurent Dauré. Or les enquêtes journalistiques et les documents déclassifiés établissent sans ambiguïté qu'il s'agissait d'une entreprise délibérée de désinformation. Quand un spécialiste autoproclamé des théories du complot passe à côté d'une telle manipulation, c'est selon Laurent Dauré « au mieux de la négligence, au pire de la complaisance avec la violence impérialiste ».
Cette grille atlantiste se traduit aussi par une obsession russe permanente. Moscou est observée à la loupe déformante, parfois jusqu'à voir des choses qui n'existent pas, tandis que les opérations d'ingérence occidentales sur le terrain numérique sont soit occultées, soit justifiées comme de bonnes ingérences. Le cas du Russiagate est emblématique : malgré l'absence totale de preuves établies par les véritables spécialistes du sujet, cette « théorie du complot acceptable » continue de prospérer. À l'inverse, le rôle évident des réseaux pro-israéliens autour de Trump, illustré par les 100 millions de dollars investis par Miriam Adelson dans sa campagne, n'éveille aucune curiosité chez les complotologues.
Un deux poids deux mesures érigé en méthode
Là où le bât blesse le plus, c'est dans la pratique systématique d'un deux poids deux mesures qui contredit frontalement les statuts mêmes de l'Observatoire du Conspirationnisme. Quand Conspiracy Watch se trompe, et cela arrive régulièrement, l'erreur n'est jamais véritablement reconnue. Pour Laurent Dauré, qui rapporte sa propre expérience d'avoir dû corriger une erreur dans son livre, cette posture relève d'une « manifestation de la défense de Conspiracy Watch beaucoup attaqué sur les réseaux sociaux ».
Sur le 7 octobre 2023, le site a relayé sans distance la fausse information sur les bébés décapités, reprise telle quelle d'un article du Point. Sur la doctrine Hannibal, Conspiracy Watch a attaqué John Mearsheimer en affirmant que ce dispositif n'existait plus, avant d'être démenti par l'enquête approfondie du quotidien Haaretz. Pas d'excuses publiques, simplement un erratum discret, et la machine repart. Sur l'affaire Assange, l'élément pourtant établi selon lequel la CIA a échafaudé des plans pour assassiner le journaliste australien dans l'ambassade d'Équateur à Londres, ce que Mike Pompeo n'a d'ailleurs jamais démenti, est passé sous silence dans toute la production de Conspiracy Watch. Trop embarrassant pour le récit dominant.
Le sophisme préféré des complotologues reste la culpabilité par association. Si Dieudonné s'est présenté à un rassemblement de Gilets jaunes, voilà tout le mouvement contaminé à jamais. Cette logique dispense de produire la moindre réfutation sur le fond et permet de fourrer dans un grand sac « populisto-comploto-antisémite » toute pensée systémique critique des élites établies.
Vers la censure ?
Au-delà de la critique intellectuelle, Laurent Dauré tire la sonnette d'alarme sur les implications politiques concrètes de cette mouvance. Constatant l'inefficacité de leur pédagogie, les complotologues s'orientent vers une demande croissante de régulation des contenus en ligne, terme qui dissimule mal une logique de censure. Conspiracy Watch réclamerait d'ailleurs le droit, prévu par la loi sur la presse mais non activé, de poursuivre des individus et organisations pour diffusion de fausses informations en justice. Avec quelle impartialité ?
La science elle-même est claire : les études scientifiques sur le fact-checking concluent généralement à son absence d'effet sur les résultats électoraux, certaines suggérant même un effet contre-productif. Mieux encore, une étude suédoise a établi que les officines de désinformation russes utilisent la surréaction des fact-checkers occidentaux comme argument promotionnel pour décrocher davantage de contrats. Mais ces données dérangent et restent soigneusement ignorées.
Pour conclure, Laurent Dauré rappelle ce que les chiffres officiels établissent et que les médias dominants taisent : selon le programme Costs of War de l'université Brown, les interventions militaires étatsuniennes depuis le 11 septembre ont causé directement et indirectement 4,5 millions de morts. Une étude publiée dans The Lancet évalue à 38 millions le nombre de morts dus aux sanctions occidentales unilatérales sur la période 1970-2021, dont 51 % d'enfants de moins de cinq ans. « Tout ça est fait en notre nom », rappelle le journaliste. Voilà sans doute le véritable scandale informationnel de notre époque, celui qui n'intéresse jamais les complotologues.
L'enquête de Laurent Dauré ne se contente pas de déconstruire Conspiracy Watch. Elle invite à retrouver le chemin d'un débat public rationnel et loyal, en sortant des tranchées creusées par une polarisation dont les fact-checkers eux-mêmes sont en grande partie responsables et victimes. Une lecture salutaire pour qui veut comprendre comment, sous prétexte de défendre la raison, on peut servir les intérêts du pouvoir établi.
▶ N'oubliez pas de vous abonner à la chaîne YouTube Élucid pour ne rien louper (rapide, et gratuit), et de partager la vidéo si elle vous a plu, pour lui donner plus de visibilité !
Cet article est gratuit grâce aux contributions des abonnés !
Pour nous soutenir et avoir accès à tous les contenus, c'est par ici :
S’abonner
Accès illimité au site à partir de 1€
Déjà abonné ? Connectez-vous
1 commentaire
Devenez abonné !
Vous souhaitez pouvoir commenter nos articles et échanger avec notre communauté de lecteurs ? Abonnez-vous pour accéder à cette fonctionnalité.
S'abonner