La récente loi adoptée en procédure accélérée par le Congrès américain pour éviter une grève des syndicats des chemins de fer constitue un coup de plus dans la guerre menée depuis des décennies par les deux partis au pouvoir contre la classe ouvrière américaine.

Article Démocratie
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publié le 04/01/2023 Par Chris Hedges
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La luttes des classes définit la politique américaine depuis des décennies, et la décision du Congrès d'interdire aux cheminots de se mettre en grève et de les forcer à accepter un contrat qui ne répond guère à leurs revendications en est la parfaite illustration. Les deux partis politiques au pouvoir ne diffèrent que par leur rhétorique. Ils sont étroitement liés dans leur détermination à réduire les salaires, à démanteler les programmes sociaux, à contrecarrer les syndicats et à interdire les grèves − le seul outil dont disposent les travailleurs pour faire pression sur les employeurs.

Cette nouvelle attaque contre les syndicats des chemins de fer, où les conditions de travail sont devenues un véritable enfer − licenciements massifs, refus du moindre jour de congé maladie rémunéré, horaires de travail qui obligent à être « en permanence disponible » − est un coup de plus porté aux droits de la classe ouvrière et à notre démocratie anémique.

La fureur des travailleurs à l'encontre du Parti démocrate, qui défendait autrefois leurs intérêts, est légitime, même si l'on regrette qu'elle s'exprime parfois en épousant les thèses des proto-fascistes et des démagogues à la Donald Trump. Depuis l'administration Clinton et l'instauration de l'ALENA − qui a été la plus grande trahison de la classe ouvrière depuis la loi Taft-Hartley de 1947 − le Parti démocrate est devenu un partenaire à part entière des entreprises dans leur offensive contre les salariés. Et sa rhétorique lénifiante s'accompagne d'une servilité hypocrite à la classe des milliardaires.

En 1926, les ravages causés par les grèves du rail ont conduit le gouvernement fédéral à adopter une loi sur le travail des chemins de fer, qui lui donne le pouvoir d'imposer des accords de travail à l'industrie ferroviaire. C'est ce pouvoir que l'administration Biden a utilisé pour négocier un accord de principe garantissant une augmentation de salaire de 24 % d'ici 2024, des primes annuelles de 1 000 dollars et un gel de la hausse des coûts des soins de santé. Mais les travailleurs n'auraient droit qu'à un seul jour de congé individuel rémunéré et à aucun congé maladie payé. Sur les 12 syndicats conviés à voter l'accord, quatre d'entre eux − représentant 56 % des effectifs syndicaux du secteur − ont refusé de le ratifier. Biden a néanmoins signé le texte de loi le 2 décembre dernier.

Les barons du rail refusent d'accorder des congés maladie parce qu'ils ont réduit les chemins de fer à des équipes squelettiques dans le cadre du processus « Precision scheduled railroading » (PSR). En substance, aucune main-d'œuvre de réserve n'est disponible, ce qui explique pourquoi la main-d'œuvre ainsi restreinte est soumise à des périodes de repos aussi courtes et à des conditions de travail aussi pénibles.

La lutte des classes définit l'histoire de l'humanité. Nous sommes dominés par une élite corporatiste apparemment omnipotente. Hostile à nos droits les plus fondamentaux, cette élite est en train d'étriper la nation, de détruire les institutions de base qui favorisent le bien commun, notamment les écoles publiques, le service postal et les soins de santé, et elle est incapable de se réformer. La seule arme qui reste pour contrecarrer ce pillage continu est la grève.

Les travailleurs ont le pouvoir collectif de faire chuter les profits et de paralyser l'industrie, et c'est pourquoi la classe dirigeante déploie tant d'efforts pour démanteler les syndicats et rendre les grèves illégales. On estime qu'une grève dans le domaine du fret ferroviaire coûterait à l'économie américaine 2 milliards de dollars par jour, les pertes quotidiennes augmentant avec la durée de la grève.

Les quelques syndicats qui subsistent (seulement 10,7 % de la main-d'œuvre est syndiquée) ont été largement asservis, relégués au rang de simples petits auxiliaires serviles du système capitaliste. En janvier 2022, la syndicalisation du secteur privé était à son niveau le plus bas depuis l'adoption de la loi nationale sur les relations de travail de 1935, qui défend les droits syndicaux des salariés du secteur privé. Et pourtant, 48 % des travailleurs américains disent qu'ils aimeraient appartenir à un syndicat.

Les cheminots ont été particulièrement touchés. La main-d'œuvre est passée de près de 540 000 personnes en 1980 à quelque 130 000 aujourd'hui. Il n'y a plus que sept compagnies de fret de classe I, dont quatre contrôlent 83 % du trafic ferroviaire. Le service sur les lignes ferroviaires du pays, ainsi que les conditions de travail et les salaires, se sont détériorés alors que Wall Street fait pression sur les grands conglomérats ferroviaires pour obtenir des profits toujours plus importants. De fait, la fragilité du système ferroviaire a entraîné d'énormes perturbations et retards pendant la pandémie.

Les Démocrates insistent sur le fait qu'ils sont le parti de la classe ouvrière. Joe Biden se dit « fier d'être un président pro-travailleurs ». Mais ils empilent les promesses vides les unes après les autres. En 2020, ils ont par exemple promis qu'avec le contrôle de la Maison Blanche et des deux branches du Congrès, ils feraient passer une loi pour renforcer la négociation collective. Au lieu de cela, ils ont révoqué le pouvoir de négociation collective d'une des rares industries syndiquées qui le conservait encore.

Power Couple - @Mr.Fish

Ils ont promis d'augmenter le salaire minimum. Ils ont échoué. Ils ont promis un programme national de congés payés pour raisons familiales et médicales permettant à tous les employés de prendre jusqu'à 12 semaines de congés payés. Cela ne s'est jamais produit. Ils ont promis d'imposer aux entreprises un taux d'imposition fédéral allant de 21 à 28 %, afin que « les riches Américains et les grandes entreprises paient leur juste part ». L'augmentation d'impôt proposée a été sabordée. Ils ont promis d'adopter une loi visant à garantir que les Comités d'action politique « soient totalement indépendants des campagnes et des partis politiques ». Cela n'a rien donné. Ils ont ensuite organisé une campagne électorale de mi-mandat, qui a coûté aux deux partis la somme astronomique de 16,7 milliards de dollars et a été financée par des injections massives d'argent de ces mêmes comités.

De manière récurrente, les Démocrates parlent bien mais agissent mal, et cela vaut aussi pour sa minuscule minorité progressiste, qui vote consciencieusement pour déverser des milliards vers l'industrie de la guerre. Alexandria Ocasio-Cortez et la plupart des autres membres progressistes de la Chambre ont voté en faveur de la législation antisyndicale, tout en votant également pour une résolution distincte qui souhaitait donner sept jours de congés maladie payés aux cheminots. Les syndicats en réclamaient 14...

La seconde résolution est restée lettre morte au Sénat, comme ils le prévoyaient, et les travailleurs se sont retrouvés avec un accord pro-patronal largement inadapté, que plus de la moitié d'entre eux avaient déjà rejeté. À son crédit, Bernie Sanders a voté contre le projet de loi lorsque l'amendement sur les congés maladie, qu'il soutenait, a été rejeté au Sénat.

Pourquoi les travailleurs du fret ferroviaire devraient-ils être contraints d'utiliser les quelques jours de vacances dont ils disposent lorsqu'ils tombent malades ? Et pourquoi devraient-ils demander une autorisation d'absence plusieurs jours à l'avance, comme si les maladies étaient des événements programmés ? Les membres du Congrès et leur personnel ne travaillent pas dans ces conditions.

Dans une déclaration qui a parfaitement illustré le fossé béant entre la rhétorique et le comportement du Parti démocrate, Binyamin Appelbaum a écrit dans le New York Times :

« La présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a dénoncé les compagnies de chemin de fer comme étant des profiteurs rapaces qui "ont cédé devant Wall Street pour augmenter leurs résultats, réalisant des profits obscènes tout en exigeant toujours plus des cheminots". Puis, à peine une phrase plus loin, elle a annoncé que les Démocrates de la Chambre se rangeraient du côté des profiteurs. »

Que devons-nous penser d'un Congrès qui refuse de soutenir la création du moindre jour de congé maladie payé pour 115 000 travailleurs du fret ferroviaire, alors que le bénéfice net combiné de toute cette industrie des chemins de fer est de 27 milliards de dollars − le double de ce qu'il était en 2013 ?

Que devons-nous penser d'un Congrès qui, dans sa dernière loi sur la politique militaire, fixe les crédits à 45 milliards de dollars, soit au-delà de la demande du Pentagone ? Que devons-nous penser d'un Congrès qui refuse d'adopter une législation sur le contrôle des armes à feu en dépit de 600 fusillades de masse en 2022, soit plus d'une par jour ?

Que devons-nous penser d'un Congrès qui prive de financement l'Internal Revenue Service, ce qui rend pratiquement impossible toute enquête sur les dizaines de milliards de dollars d'évasion fiscale des plus riches ? Que penser d'un Congrès qui réécrit le code des impôts pour le compte des lobbyistes afin que 55 des plus grandes entreprises − qui ont collectivement réalisé plus de 40 milliards de dollars de bénéfices avant impôts en 2020 − ne paient aucun impôt fédéral sur le revenu et reçoivent 3,5 milliards de dollars d'exonération d'impôts ?

Que devons-nous penser d'un Congrès − dont plus de la moitié des membres sont millionnaires − qui a recours à divers délits d'initiés pour accroître sa richesse ? Le mari de la présidente de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a investi des millions de dollars dans des actions de puces informatiques alors que la direction du Parti démocrate élaborait un plan visant à subventionner l'industrie de la fabrication de puces.

La plupart des théoriciens politiques, dont Aristote, Machiavel, Alexis de Tocqueville, Adam Smith, Karl Marx, Karl Polanyi et Max Weber, sont partis du principe qu'il existe un antagonisme naturel entre propriétaires et travailleurs. Ils ont compris que si les oligarques se débarrassaient de toutes les entraves à l'accumulation de richesses, cela détruirait l'ordre politique. La classe dirigeante masque sa cupidité derrière des idéologies − dans le cas de notre nation, ce sont le capitalisme de libre marché et la mondialisation néolibérale. Le néolibéralisme n'a jamais eu le moindre bon sens en matière d'économie. Mais il a été propagé par des universitaires dociles, des médias et des théoriciens politiques parce que, pour citer Marx, il permettait d' « appréhender en tant qu'idées les rapports de domination du monde matériel ».

« On n'a pas l'habitude de penser que nous, Américains, sommes un peuple soumis, mais il est évident que nous le sommes », a écrit Wendell Berry. Et il poursuivait :

« Sinon, pourquoi laisserions-nous notre pays être détruit ? Pour quelle autre raison récompenserions-nous ses destructeurs ? Sinon, pourquoi participerions-nous tous − par les procurations que nous avons données aux sociétés avides et aux politiciens corrompus − à sa destruction ?

La plupart d'entre nous sont encore trop sains d'esprit pour pisser dans leur propre citerne d'eau, mais nous permettons aux autres de le faire, et nous les récompensons pour cela. Nous les récompensons si bien, en fait, que ceux qui pissent dans notre citerne sont plus riches que le reste d'entre nous. Comment nous soumettons-nous ? En n'étant pas assez radical. Ou en n'étant pas assez rigoureux, ce qui revient au même. »

Toutes les avancées que nous avons réalisées au début du XXe siècle grâce aux grèves syndicales, à la réglementation gouvernementale, au New Deal, à un code fiscal juste, aux tribunaux, à une presse alternative et aux mouvements de masse ont été renversées. Les oligarques transforment les travailleurs américains − comme ils l'ont fait dans les usines d'acier et de textile du XIXe siècle − en serfs, maintenus sous contrôle par des lois antisyndicales, une police militarisée, le plus grand système carcéral du monde, un système électoral dominé par l'argent des entreprises, et l'appareil de sécurité et de surveillance le plus omniprésent de l'histoire de l'humanité.

De tout temps au cours de l'Histoire, les riches ont asservi et ré-asservi les populations qu'ils contrôlaient. Et les populations, tout au long de l'Histoire, se sont révoltées face à cette guerre des classes menée par les oligarques et les ploutocrates. Espérons que, défiant le Congrès, les travailleurs du fret ferroviaire se décideront à lancer une grève. Celle-ci permettrait au moins de mettre au grand jour les crocs de la classe dirigeante, des tribunaux, des forces de l'ordre et de la Garde nationale, comme ils l'ont fait lors des conflits sociaux du XXe siècle, et enverrait un message très clair sur les intérêts qu'ils servent.

Texte traduit et reproduit avec l'autorisation de Chris Hedges
Source : Scheerpost — 04/12/2022

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