RÉARMEMENT : L'ITALIE ET L'ALLEMAGNE S'UNISSENT POUR RENFORCER LEUR DÉFENSE

Eurofighter Typhoon, Eurodrone, missiles air-air infrarouges, radar, systèmes de défense navale. Le nouveau Pacte d'acier des deux nations européennes est constitué d'une collaboration industrielle renouvelée à tous les niveaux de la défense européenne. Des Eurofighters italiens et allemands défendent l'espace aérien de l’OTAN dans la Baltique. La guerre en Ukraine fait exploser les bénéfices de cette nouvelle collaboration, dont la signification politique ne doit pas être sous-estimée.

D'un point de vue strictement politique, le moteur franco-allemand est souvent évoqué. Mais en ce qui concerne le moteur de la défense européenne, il faut plutôt regarder du côté germano-italien. Et ce n'est pas forcément une bonne nouvelle pour l'Europe, connaissant les liens profonds de ces deux pays avec la Russie, leur position dans le conflit en Ukraine et la crise du gaz qui se heurte à la position officielle de l'UE.

En Italie, l'acquisition par Leonardo d'une participation de 25 % dans le géant allemand de l'électronique de défense Hensoldt, finalisée en janvier dernier, a déclenché de nombreuses réactions appelant à une coopération accrue entre les deux pays dans l'industrie de la défense. Tout d'abord, ce n'est pas vraiment de la menue monnaie. Les contrats représentent plus de 260 millions d'euros. L'accord a en fait une signification très politique qui s'inscrit dans un cadre général de rapprochement progressif entre l'Allemagne et l'Italie. Le président du Conseil Mario Draghi est plus attaché à la coopération européenne que son prédécesseur, Giuseppe Conte, tandis que le gouvernement d'Olaf Scholz semble moins attaché à la coopération franco-allemande que ne l'était Angela Merkel.

D'une manière générale, les deux pays partagent également une posture stratégique similaire, axée sur l'accomplissement de leur rôle au sein de l'OTAN et sur la surveillance de leurs eaux et territoires plutôt que sur la conduite d'opérations majeures à l'étranger, contrairement à la France ou au Royaume-Uni. Un beau mariage en vue, comme à l'époque du Pacte d'Acier ?

Si l'Italie et l'Allemagne ne participent conjointement qu'à une poignée de projets industriels PESCO, elles partagent néanmoins une base de coopération existante dans ce domaine, constituée par plusieurs programmes importants. Le plus évident est l'Eurofighter Typhoon, avec Airbus du côté allemand et Leonardo du côté italien. Avec une tâche, ça va sans dire, qui est tout sauf anodine.

À partir de septembre 2020, des avions de combat italiens et allemands Eurofighter Typhoon sont déployés respectivement en Lituanie et en Estonie. En plus d'être responsables de la conduite des missions Nato Air Policing de l'OTAN au-dessus des pays baltes, les Italiens et les Allemands effectuent des entraînements conjoints avec les forces armées lituaniennes et estoniennes et d'autres alliés dans la région. Alors que l'Italie dirige la mission, le détachement allemand « renforce » la police aérienne.

L’italienne Leonardo travaille également avec Hensoldt pour moderniser les jets allemands et espagnols avec un radar AESA ainsi qu'avec un radar ECRS Mk1 (European Common Radar System). Leonardo a également signé un contrat en Allemagne avec Damen. Plus précisément, l'accord prévoit la fourniture de systèmes de défense navale OTO 127/64 LightWeight (LW) Vulcan pour équiper les quatre frégates de classe F126. Les deux pays sont également impliqués également dans le programme Eurodrone, pour lequel un accord a récemment été signé, Airbus jouant le rôle principal et Leonardo fournissant les composants de l'aérostructure et l'électronique embarquée, en plus du moteur fabriqué par Avio Aero.

Les deux pays coopèrent également dans le domaine des missiles, Airbus et Leonardo ayant tous deux des participations dans la française MBDA. On peut également mentionner le programme de missiles air-air infrarouges à courte portée IRIS-T, dirigé par l'Allemagne, dans lequel l'Italie détient 19 % des parts. En ce qui concerne les missiles, l'Allemagne et l'Italie sont les seuls utilisateurs européens du missile guidé anti-radiation avancé AGM-88E.

Enfin, une importante collaboration bilatérale a lieu dans le domaine maritime : après avoir fourni quatre sous-marins SSK U212A à la marine italienne grâce à des transferts de technologie de TKMS, Fincantieri développe actuellement quatre sous-marins de son propre chef dans le cadre de son programme « Near Future Submarine », qui a été conçu de manière autonome sur la base du premier lot.

En résumé, la collaboration industrielle entre l'Allemagne et l'Italie va bon train - l'Italie et l'Allemagne sont assez complémentaires, la seconde étant un leader européen des systèmes terrestres et la première un acteur majeur de l'industrie navale de défense - et le premier actionnaire de cette joint-venture politico-industrielle renouvelée est précisément la défense européenne, droguée et gonflée comme une baudruche par le conflit en Ukraine.

Néanmoins, d'un point de vue politique, cette nouvelle collaboration pourrait avoir des implications qui ne sont pas forcément agréables pour l'Europe dans sa gestion difficile de la crise énergétique et militaire. On ne peut pas prêcher la paix en vendant la guerre.

Photo d'ouverture : Le Premier ministre italien, Mario Draghi, et le Chancelier allemand, Olaf Scholz, se serrent la main lors d'une conférence de presse conjointe, le 20 décembre 2021, après leur rencontre au Palazzo Chigi à Rome - Guglielmo Mangiapane - @AFP