Le dernier livre d'Alexandre Moatti est un véritable cri d'alarme sur la façon dont nous sommes gouvernés. Centré sur cette matrice du néolibéralisme à la française que sont les grands corps d'État, il dresse un double constat : ceux-ci occupent une place considérable dans le fonctionnement de notre société ; ils sont en pleine dérive. D'où deux questions : comment en est-on arrivé là ? Peut-on redresser la situation ?

Article Démocratie
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publié le 27/02/2024 Par Michel Bourdeau
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Lui-même membre d'un des grands corps, l'auteur connaît de l'intérieur ce qu'il décrit, ce qui donne plus de poids à ce qu'il avance quand il parle en son nom. Le propos se développe en quatre temps : une introduction décrit les lieux de pouvoir ; une partie historique retrace la naissance de la technocratie ; une autre, la dérive du nouvel ordre technocratique ; une dernière montre les insuffisances de la récente réforme et avance quelques contrepropositions.

Pour nous présenter les grands corps, Alexandre Moatti commence par décrire les lieux où on les trouve. On se focalise souvent sur la question : qui détient le pouvoir ? Mais tout aussi importante est celle de savoir où il s'exerce. Nous pénétrons ainsi dans les coulisses du pouvoir, là où les futurs dirigeants font leur classe. On parle d'énarques, de polytechniciens, mais cela caractérise la formation qu'ils ont reçue (et noter dès maintenant que les grands corps sont liés aux grandes écoles, une spécificité toute française) alors que ce qui importe, ce sont les fonctions qu'ils exercent ; et ces fonctions sont liées à des lieux. On ne sait pas s'il faut dire qu'ils s'y préparent à exercer le pouvoir ou s'ils l'exercent déjà ; ce qui est sûr en revanche, c'est que c'est là qu'ils reçoivent leur véritable formation.

Ces lieux sont de trois sortes. Tout d'abord, les cabinets ministériels. Y passer est presque une obligation, mais il ne faut qu'y passer. Effet pervers des bonnes intentions du législateur, y rester trop longtemps multiplierait les risques d'être soupçonné de conflit d'intérêts, puisqu'on y aurait traité un plus grand nombre d'affaires. Mention spéciale pour ce Graal que sont le cabinet de la présidence de la République, et celui du Premier ministre. Le second lieu, c'est le Conseil d'État : créé par Napoléon sur le modèle du Conseil du roi, c'est donc en un sens un héritage de l'Ancien Régime ! Viennent enfin les grandes entreprises. Il ne faut pas trop se hâter d'y voir une autre spécificité française, mais là encore, il n'est pas difficile de remonter jusqu'à l'Ancien Régime : Saint-Gobain, c'est la manufacture des glaces, une création de Colbert. Et le colbertisme, qui va de pair avec la centralisation, n'a pas disparu. On le retrouve dans la grande proximité entre le pouvoir politique et certaines grandes entreprises (EDF, France Télécom).

Dans ce dernier cas, on a affaire à ce qu'on appelle les corps techniques, les polytechniciens passés par l'école des Mines (X-Mines) ou l'école des Ponts et Chaussées (X-Ponts). L'auteur s'arrête sur le cas exemplaire de Saint-Gobain, à la direction de laquelle alternent Inspecteurs des finances et X-Mines. Il signale également le lien avec la Fondation Saint-Simon, créée en 1982 et qui se dissout en 1999, après avoir atteint son but : l'adhésion de la gauche aux idées libérales. Cette partie s'achève sur une revue des désastres socio-économiques que ce mode de fonctionnement a pu produire : démantèlement de France Télécom, vente d'Alstom et déboires d'EDF.

Pour nous aider à comprendre cette situation, la deuxième partie retrace à grands traits l'histoire de ces corps, de 1794 à nos jours, et l'entrecoupe de quelques digressions. Pendant près d'un siècle et demi, l'histoire des grands corps se confond plus ou moins avec celle des corps techniques. Polytechnique illustre les liens toujours existants entre la science et la guerre. S'il existe des armes savantes, c'est que, pour calculer la trajectoire des projectiles, l'artilleur doit connaitre la balistique ; et le marin l'astronomie, pour faire le point. Sous l'Ancien Régime, la science a d'abord été enseignée dans les écoles militaires, et c'est sur le modèle de celles-ci que Polytechnique a été créée en 1794 par Carnot et Monge, pour former les ingénieurs de l'armée révolutionnaire.

C'est donc assez naturellement que Polytechnique obtient vite le privilège de recrutement pour les corps d'ingénieurs qui existaient sous l'Ancien Régime. Ironie de l'histoire, pendant longtemps, les polytechniciens ont été les seuls à avoir le droit de porter le titre d'ingénieur, les autres devant se contenter du titre d'ingénieur civil. Ce privilège de recrutement a été aboli, mais en fait, les bénéficiaires sont toujours des X, en l'occurrence ceux qui avaient été pénalisés par leur classement de sortie, l'entrée à l'École des Mines ou des Ponts étant réservée à ceux qui sortaient « dans la botte ». Les saint-simoniens ont largement recruté chez ces ingénieurs savants.

Cette deuxième période, qui va environ de 1830 à 1860, est riche d'un double enseignement. Si le lien entre l'État et ces grands corps est si étroit, c'est que l'État est un pourvoyeur d'infrastructures. C'est lui qui construit les canaux, les chemins de fer, créés d'abord, faut-il le rappeler, pour le transport des marchandises. Et c'est toujours le cas aujourd'hui : qu'on pense à tous les problèmes liés à la distribution de l'eau ou à la SNCF. Par ailleurs, l'évolution du saint-simonisme semble annoncer celle de la gauche après 1981. Alors qu'ils avaient commencé par défrayer la chronique et que Marx pouvait les présenter comme des précurseurs du socialisme, beaucoup finirent comme magnats des chemins de fer ou banquiers, et le traité de libre-échange avec l'Angleterre signé par Napoléon III fut l'œuvre de l'un d'entre eux.

De la Troisième République, on retiendra seulement la personne du successeur d'Hausmann, Alphand, en qui Alexandre Moatti voit le prototype du technocrate. Puis, dans les années 30, la réflexion menée à Polytechnique par le groupe X Crise. Vichy représente une période faste pour les membres des grands corps. L'antiparlementarisme qui l'animait le prédisposait à faire appel à des technocrates censément apolitiques, ce qui donne un air de modernité à ce régime réactionnaire.

La fondation de l'ENA, en 1945, marque un tournant. Il s'agissait de démocratiser la haute fonction publique, le recrutement sur dossier qui se pratiquait jusqu'alors privilégiant les fils de famille. Pour le reste, aucun changement notable à signaler sous la Quatrième République, qui reste une république d'avocats. C'est avec la Cinquième République et l'arrivée des premiers énarques que le mouvement change de rythme et presque de nature, ce qui réclame des analyses plus fines. C'est l'époque où fleurit une littérature managériale originale, produite par les membres des grands corps (Bloch Lainé, Louis Armand), qui en appellent à l'État pour lutter contre l'influence de l'État.

L'étape suivante correspond aux années Giscard. VGE est le premier président énarque, mais il était aussi polytechnicien et ne cachait pas sa préférence pour la formation qu'il avait reçue là. C'est à lui qu'on doit la seule tentative récente pour réformer l'élite, la création de cet Institut Auguste Comte auquel Alexandre Moatti a consacré un ouvrage (Un regard sur les élites françaises, L'Institut Auguste Comte ; Paris, Cassini, 2022). C'est le moment choisi par l'auteur pour décrire sur quelques exemples l'étroite intrication entre l'appareil d'État et les grandes entreprises : la Compagnie Générale d'Électricité, matrice d'Alcatel et d'Alstom ; la Compagnie Générale des Eaux, créée par les saint-simoniens en 1853, matrice de Vivendi, Vinci et Véolia ; la Société lyonnaise des eaux et de l'éclairage, créée en 1880, qui fusionnera en 1997 avec la Compagnie financière de Suez pour devenir Suez-Lyonnaise des eaux, laquelle fusionnera à son tour avec GDF.

Le chapitre s'achève avec le « tournant de la rigueur », qui acte la conversion de la gauche au néolibéralisme. Trois vecteurs de cette transformation sont identifiés : 1°) l'Inspection des finances, avec Pascal Lamy, président de l'OMC ; Jean-Charles Naouri, principal architecte de la dérégulation des marchés financiers ; Michel Rocard « symbole de la conversion technocratique de la gauche au néolibéralisme »), 2°) la Fondation Saint-Simon, dont les « bébés » vont vite occuper des positions très en vue ; 3°) étrangement, enfin, le CERES de Jean-Pierre Chevènement, censé représenter la gauche du PS, avec Alain Gomez, PDG de Thomson, aujourd'hui Thalès, ou Louis Gallois, Patron de la SNCF puis d'EADS.

Mais le pire était encore à venir. On peut discuter sur le moment où la dérive de ce nouvel ordre technocratique a commencé ; ce qui est sûr, en revanche, c'est qu'elle est étroitement liée à l'accélération de la mondialisation, et à la montée du néolibéralisme. C'est pourquoi la troisième partie appelle un changement de méthode : suivre l'ordre chronologique n'est plus pertinent et il faut recourir à l'analyse sociologique. Bourdieu avait consacré un livre à la question (La noblesse d'État, Grandes écoles et esprit de corps ; Paris, Minuit, 1989), mais Alexandre Moatti estime que l'ouvrage accorde trop d'importance à l'origine sociale de cette élite et néglige d'étudier les résultats de sa gestion. C'est pourquoi, il préfère s'appuyer sur le travail d'un sociologue nord-américain, Ezra Suleiman (Les Élites en France. Grands corps et grandes écoles ; éd. du Seuil, 1979).

Un premier développement, « politique de la survie », souligne ce qu'il y a de problématique à fonder la légitimité de cette élite sur la compétence qu'elle a acquise dans les grandes écoles. Comme le déclarait Roger Martin, directeur de l'Institut Auguste Comte et auteur de Patron de droit divin (Gallimard, 1984), un témoignage tout à fait exceptionnel dont on ne peut que recommander la lecture, « de tout ce qu'on m'a enseigné entre l'École polytechnique et l'École des Mines, je puis attester solennellement que rien ne m'a jamais servi ». Ce à quoi on a affaire, c'est à une technocratie sans technique et, derrière cette façade se dissimule ce que Suleiman qualifie d'amateurisme, et l'habitude de se nourrir sur la bête des contrats publics.

Un deuxième temps interroge alors le rapport au savoir, ou ce qu'il est devenu. C'est d'abord le gaspillage des cerveaux. Les polytechniciens sont avant tout doués en mathématiques. La science est sacralisée, mais c'est comme moyen de sélection. Cela permet de parler de méritocratie, mais Laurent Schwartz avait raison de signaler le gâchis que cela représentait : des jeunes qui représentaient une grande partie du potentiel scientifique du pays se tournaient vers des professions pour lesquelles ils n'avaient été en aucune façon préparés. À cela s'ajoute que les fusions réalisées dans l'idée d'accroître la visibilité (plus on est gros, plus on est visible) ont entrainé une réelle perte de compétence. L'absorption du corps des Télécommunications dans le corps des Mines a fait que la France, qui avait été à l'origine du GSM et de l'ADSL, a cessé d'être à la pointe du progrès dans ce domaine. Le mal se retrouve à tous les niveaux de l'administration, comme le prouve la fusion des administrations régionales dans de grands ensembles informes, comme la DREAL (direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement) ou la DREETS (direction régionale de l'économie, de l'emploi, du travail et des solidarités).

Le plus grave est toutefois ailleurs. Aujourd'hui, la formation scientifique est inséparable de la recherche, et donc de l'obtention d'un doctorat qui sanctionne la fin des études supérieures. Les grandes écoles n'y préparant pas, les hauts fonctionnaires français sont pénalisés dans les carrières internationales, quand un doctorat est requis comme preuve d'un certain niveau d'études. Après quelques pages sur l'enseignement à l'école des Mines, deux cas exemplaires sont examinés. Tout d'abord celui de l'X (Polytechnique), où une tentative de rapprochement avec l'université d'Orsay, visant à renforcer le rôle de la recherche, a été délibérément sabotée. Ensuite, celui de l'ENA, qui recrute de plus en plus dans les écoles de commerce, dont on sait que l'enseignement y est fort médiocre, à la différence de celui qui est dispensé dans les classes qui y préparent, où il est au contraire d'un excellent niveau. La seule raison d'être de l'ENA est le classement final, qui décide de l'appartenance ou non à un corps.

Cette troisième partie décrit, pour finir, l'extension du domaine des grands corps. La déliquescence de l'État et du service public a eu raison du principe fondateur des Grands corps, mais ce sont eux qui sont toujours « aux manettes ». Le paysage a été reconfiguré, mais bien souvent à leur initiative et presque toujours à leur profit. Le plus bel exemple est sans doute celui de l'Inspection des Finances, qui assume pleinement d'être partout, sauf là où elle devrait être, au point d'être obligée de faire appel à des agents extérieurs pour faire ce qui devrait être son travail.

S'ensuit ainsi la création de zones grises comme : 1) le parapublic, où de nouvelles institutions (la Banque Publique d'Investissements, le Commissariat général à l'Investissement, chargé de gérer le Grand Emprunt) côtoient la vieille Caisse des dépôts et consignations qui a elle aussi profondément évolué et se trouve par exemple propriétaire de fait des infrastructures des stations alpines ; 2) les cabinets de consultants et les sociétés de services et d'ingénierie en informatique (SSII, rebaptisées depuis 2013 Entreprises de services numériques, ESI) auxquelles il est massivement fait appel pour la numérisation des administrations ou l'élaboration des politiques publiques (McKinsey, pour la politique vaccinale).

C'est dans ces zones grises que s'effectuent les pantouflages, dont Alexandre Moatti dresse une typologie : rétropantouflage (retour du privé dans le public), lequel peut être interruptus ; pantouflage public, qui permet de conjuguer les avantages du privé et du public. Les autoroutes constituent un cas particulier, puisque leur privatisation s'est faite en pleine lumière, ce qui peut être considéré comme symptomatique de l'effondrement des institutions publiques. L'intervention de l'Europe, la décentralisation, ont fortement pesé en ce sens, mais des deux côtés, c'étaient les ingénieurs des Ponts qui étaient à la manœuvre.

La dérive a également atteint la gouvernance d'entreprise. Aujourd'hui, le PDG n'est plus le propriétaire : c'est un manager qui administre pour le compte des actionnaires. On a donc assez naturellement importé le modèle anglo-saxon, qui distingue deux fonctions : le CEO (Chief Executive Officer, simplement exécutif) et le président du Conseil d'administration. Mais, si les Anglais ont l'habitude de ce mode de fonctionnement (le roi et le Premier ministre), en France, la ligne de dissociation des mandats devient problématique et, dans cette gouvernance duale, chacun cherche à nuire à l'autre. Enfin, si le cumul des mandats est maintenant interdit aux politiques, la règle ne vaut pas dans cet autre monde.

La dernière partie tire les conclusions pratiques de tout ce qui précède et se rapproche encore de l'actualité. 2017, c'est la prise du pouvoir par un Inspecteur des Finances dont le « ni droite ni gauche » cache la totale inexpérience politique. Cette inexpérience vaut aussi pour une bonne partie de ceux qui ont accompagné cette prise de pouvoir, ou en ont bénéficié. La quasi-insignifiance de bon nombre de ministres est renforcée par le système présidentialiste. La situation est devenue insoutenable et Alexandre Moatti ne mâche pas ses mots : scandale absolu, indécence. Nous sommes au pied du mur et on ne peut échapper à la question : la situation est-elle modifiable ? Allons-nous vers une techno-tyrannie, ou est-il possible d'en finir avec le système ?

La position de l'auteur est claire : il faut supprimer les grands corps. Mais le remède récemment appliqué lui paraît pire que le mal, et l'ouvrage s'achève par des contre-propositions. Conformément aux suggestions d'un rapport demandé à Frédéric Thiriez, conseiller d'État passé dans le privé, l'ENA a été remplacée par un Institut national du service public (INSP). La suppression annoncée des grands corps n'est en réalité que partielle, puisqu'elle ne concerne pas le Conseil d'État et la Cour des comptes et qu'on ne touche à peu près à rien pour les corps techniques. En revanche; la suppression du Corps diplomatique est unanimement dénoncée comme une véritable aberration.

Plus grave encore est ce qu'on pourrait appeler la non-réforme. Il est clair que le fonctionnement et le recrutement des cabinets ministériels exigeaient d'être réformés, mais on s'en est bien gardé. On ne touche à rien, alors que les lobbys y sont tout puissants, que les « contrats de filière » se font au détriment des PMI – ce qui explique que la France soit un des pays d'Europe où la relation entre grands donneurs d'ordre et sous-traitants se soit le plus dégradée – et que le nombre des réunions interministérielles (RIM) explose.

Alexandre Moatti ne pense pas pour autant qu'il soit impossible de réformer et il propose différentes mesures. Pour le Conseil d'État et la Cour des comptes, suppression du tour extérieur, qui permet de recaser des amis désœuvrés ; pour les corps techniques, la création d'ingénieurs scientifiques d'État, qui seraient tenus de passer une thèse ; pour les cabinets ministériels, un statut fixant leur nombre, leur origine, exigeant une formation complémentaire et interdisant tout cumul, trois exemples de rétropantouflage justifiant cette dernière mesure.

Ceci étant, il y a peu à attendre d'une réforme des institutions si elle n'est pas accompagnée d'une réforme des mœurs. Aussi, l'ouvrage s'achève sur la nécessité de reconstruire une éthique d'État : il est temps pour nos élites de réapprendre l'altruisme et la modestie, et de privilégier la valorisation non plus des réseaux, mais du savoir et de l'expérience de terrain.

*

En nous faisant pénétrer dans les coulisses de la politique, l'ouvrage constitue un document exceptionnel sur la façon dont nous sommes gouvernés. De tous côtés, on parle de crise de la démocratie et on se lamente sur la montée du populisme, terme où s'exprime une certaine défiance à l'égard de ce peuple dont on dit par ailleurs qu'il est souverain. En axant sa réflexion sur cette composante majeure de l'élite que sont les grands corps, l'auteur attire notre attention sur un phénomène devant lequel les chantres de la démocratie détournent pudiquement les yeux, à savoir la persistance des oligarchies dans les démocraties : il y a un petit nombre de gouvernants, et une masse de gouvernés. Il est permis de penser que la crise de la démocratie porte pour une bonne part sur le rapport entre ces deux pôles. C'est pour cette raison que la dérive des grands corps est extrêmement grave. Un gouvernement qui dérive est un gouvernement qui, en un sens, ne gouverne plus et qui, de toute façon, nous mène à la catastrophe.

Alexandre Moatti a un nom pour expliquer cette dérive : les grands corps forment un système. Un grand corps, c'est plus que la somme de ses membres ; c'est une réalité sui generis qui les dépasse et d'où ils tirent leur force. Les générations d'énarques se succèdent et passent, mais l'énarchie demeure. On peut invoquer la lutte pour la survie, la tendance du système à persévérer dans l'être. S'il faut garder le pouvoir coûte que coûte, c'est que l'ivresse du pouvoir fait qu'on s'y accroche, comme l'alcoolique qui ne peut s'empêcher de boire. Comme l'avait bien vu Pareto, la question du renouvellement des élites est donc un problème vital pour toute société. Des deux tentatives de réforme évoquées dans le livre, celle de Giscard a été étouffée dans l'œuf, celle de Macron n'a de réforme que le nom et risque de ne faire qu'empirer la situation.

Du tableau dressé dans le livre, deux ou trois aspects méritent d'être soulignés. Tout d'abord, même s'il s'agit d'un processus lent et continu, qui rend difficile de placer le curseur, il semble qu'on peut dater la véritable dérive du nouvel ordre technocratique de l'arrivée des socialistes au pouvoir, en 1981, ce qui n'est pas à leur gloire. Ce moment coïncide avec le triomphe du libéralisme (c'est l'époque où Reagan et Thatcher arrivent au pouvoir) et la Fondation Saint-Simon, créée en 1982, a puissamment contribué à légitimer ce tournant idéologique. Comme Hayek l'avait reconnu, le triomphe du libéralisme passait par le triomphe des idées libérales et il fallait pour cela s'assurer le concours de ces second-hand dealers in ideas que sont les intellectuels. Le phénomène n'est d'ailleurs pas propre à la France : le manifeste Blair-Schroeder, de 1999, ira beaucoup plus loin dans cette adhésion au libéralisme et, aujourd'hui où le socialisme est à refonder, il est sans doute indispensable de revenir sur ce qui a pu se passer à cette époque (Voir B. Karsenti et C. Lemieux, Socialisme et sociologie ; Paris, éditions de l'EHESS, 2017).

Un facteur aggravant est la construction européenne, qui renvoie cette fois à une spécificité française, car on ne voit pas que la même dérive s’est produite en Grande-Bretagne ou en Allemagne. Comme l'ouvrage le montre amplement, l'existence des grands corps est étroitement liée à une tradition centralisatrice très forte chez nous, puisqu'elle remonte à Colbert, et qui s'accompagne d'une présence forte de l'État dans la vie économique. L'ouverture des marchés à la concurrence exigée par Bruxelles a singulièrement mis à mal ce système et entraîné une perte des repères. Partenariats public-privé, révision générale des politiques publiques (RGPP), les rapports du public et du privé se sont trouvés bouleversés et le mode de fonctionnement du privé est sans cesse donné en modèle, comme si on gouvernait l'État comme on gère une entreprise.

L'idée que la distinction des deux domaines appartiendrait à un autre âge est largement assumée. La HATVP (Haute autorité pour la transparence de la vie publique) ne l'ayant pas autorisé à rejoindre le conseil d’administration d’Atos, l'ancien secrétaire d’État au Numérique, Cédric O faisait valoir que « l’augmentation récente du phénomène d’allers-retours [public-privé] n’est que la conséquence de l’une des promesses centrales du candidat Emmanuel Macron en 2017 », à savoir l’ouverture à la société civile. De toute façon, ce type d'interdiction ne porte guère à conséquence, puisqu'il suffit de créer une société de conseil pour en contourner la plupart des effets.

S'il faut exprimer une réserve, elle concerne le titre de l'ouvrage. Technocratisme, que faut-il entendre par là ? Le terme est-il approprié ? À supposer qu'on le caractérise comme une perversion de la technocratie, la difficulté n'est que déplacée. Le terme de technocratie est assez récent. Auparavant, on parlait plus volontiers de bureaucratie. « Les compétences sont dans les bureaux », disait Alain. Mais le terme ne convient pas car, dans le cas de l'administration publique, un bureaucrate est un fonctionnaire, tandis qu'il s'agit ici uniquement de la haute fonction publique. En quoi, alors, ceux qui se trouvent au sommet de la hiérarchie sont-ils des technocrates ? L'ouvrage signale bien la difficulté : ce à quoi on a affaire, c'est à une technocratie sans technique. Mais des technocrates sans technique peuvent-ils être autre chose que des imposteurs ? Dans le cas des ingénieurs sortis de Polytechnique, qui appartiennent à des corps dits précisément techniques, on peut penser que le problème est résolu et, malgré la déclaration de Roger Martin citée plus haut, la formation dans les écoles d'application, si elle n'est pas suffisante, est loin d'être inutile, car on y acquiert une réelle compétence.

Mais quelle technique enseigne-t-on à l'ENA ? Comme le dit son nom, on y apprend à administrer ; mais qu'est-ce à dire ? Une façon d'aborder cette notion à la fois omniprésente et insaisissable est de passer par le mot d'ordre, faussement clair, de Saint-Simon : substituer l'administration des choses au gouvernement des hommes. Il semble qu'il ait voulu par là exprimer le passage d'un État où le pouvoir était aux mains des militaires (qui commandaient à des hommes) à un État où il reviendrait aux industriels, occupés à la place à maitriser la nature. Les marxistes y ont lu l'idée du dépérissement de l'État. Il est en effet possible d'y voir l'effacement du politique (le gouvernement) au profit de l'économique.

D'une certaine façon, cela correspond assez bien à la situation dans laquelle nous nous trouvons : pour exercer des fonctions politiques, apprenez l'administration. Mais cette approche se heurte à des difficultés. Le mot d'ordre saint-simonien fait intervenir deux couples (hommes-choses, gouverner-administrer) et pose entre eux un certain type de relation. Que veut dire administrer des choses ? Parmi les ressources que doit gérer un chef d'entreprise figurent les ressources humaines. La seule façon d'atteindre le but fixé par Saint-Simon serait donc de réduire l'homme à l'état de choses. Si on s'y refuse, cela veut dire qu'on ne peut pas éliminer la référence à l'homme et partant, au gouvernement.

Une autre approche, sans doute plus prometteuse, consiste à passer par l'étymologie. Dans administration il y a ministre, terme qu'il faut entendre dans son sens premier : celui qui est chargé de remplir une fonction, un office, d'exécuter une tâche pour le service de quelqu'un. Certes, cela ne correspond pas à l'usage actuel, qui oppose plutôt l'administration au ministre. Le ministre c'est l'homme politique, et les ministres passent alors que, en attendant l'arrivée de son successeur, les administrateurs ont tout loisir de faire le dos rond.

Néanmoins, la position de l'administrateur reste une position subordonnée. Il faut distinguer un pouvoir de décision (décider, c'est trancher, choisir entre différentes possibilités), qui appartient aux gouvernants (aujourd'hui, au mal nommé pouvoir exécutif, qui n'exécute rien) et la mise en œuvre de ces décisions, le véritable pouvoir exécutif, qui revient à l'administration. Contre Saint-Simon, il apparaît donc essentiel de maintenir la coexistence d'une administration et d'un gouvernement, même si, aux États-Unis, où on parle de l'administration Clinton ou de l'administration Reagan, administration vaut pour gouvernement. Dans le cabinet d'un ministre, où se situe-t-on ? Plutôt du côté de la politique que de l'administration, semble-t-il.

Pour répondre à la question « quelle technique enseigne-t-on à l'ENA ? », resterait encore à savoir ce qu'on entend par technique. La technique est un savoir-faire et c'est pourquoi, qu'il s'agisse de compétence ou au contraire d'amateurisme, le livre interroge le rapport des élites au savoir. Dans la lignée de Suleiman, Alexandre Moatti associe la dérive des grands corps à l'amateurisme, mais le sujet est sans doute plus complexe, car il faut naviguer entre deux écueils. La connaissance des dossiers, la compétence requise du technicien n'est pas innée. Il lui faut l'apprendre ; cet apprentissage prend du temps et c'est pourquoi le développement des techniques passe par la spécialisation et ne fait donc pas de place à l'amateurisme. Mais les méfaits de la spécialisation à outrance sont bien connus et c'est pourquoi il est bon de la repousser le plus longtemps possible pour développer l'esprit d'ensemble, la capacité à voir des rapports. Une solide formation générale est le meilleur moyen de s'adapter à des circonstances toujours changeantes, et ce n'est pas à proprement parler de l'amateurisme.

Toutes ces questions sortent largement du cadre que s'était fixé Alexandre Moatti, et il n'est pas facile d'y apporter une réponse simple. Plutôt que technocratisme, qui paraît peu approprié, on pourrait risquer administrativisme, (à vilaine chose, vilain mot) ou encore administrativite, pour bien marquer qu'on peut y voir une maladie. Le plus raisonnable est d'admettre que la langue française n'a pas encore de mot pour désigner cette dérive des grands corps.

Photo d'ouverture : Nataliia Yankovets - @Shutterstock

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